CHAPITRE IX
LA FOBÊT VIERGE.
Les bains Didier. — L*imbro{jlio végéial, — Mélangée de
races. — La morne rouge.
Peu de temps après le lever du soleil, nous nous rendîmes, par un étroit sentier qui traverse lu forêt, aux bains thermaux de Didier et d'Absalon. Si je ne crai^jnais de lasser par des descriptions continuelles de la nature, je parlerais encore, je parlerais surtout de ce chemin qui, pénétrant en plein dans l'imbroglio végétal, nous a permis de contempler de près ce que nous n'avions encore pu qu'apercevoir respectueusement de loin. Notre admiration fut si complète, notre enthousiasme si aigu, que nous oubliâmes tous les reptiles, toutes les bétes venimeuses, pour jouir du beau spectacle qui nous entourait.
Ce qui frappe surtout dans ces forêts tropicales, c'est la fécondité et l'innombrable variété des plantes. Pas une place ne semble libre pour
une naissance nouvelle, et il est bien rare de voir à côté Tune de Tautre deux essences d'arbres de même nature; et, comme si le règne, végétal, parvenu dans ce pays à l'apogée de sa splendeur, voulait prouver qu'il peut se passer de la terre fécondante et nourricière, des plantes poussent sur les troncs et même sur les feuilles d'autres plantes qui leur sont étrangères. Dès qu'un arbre a fini, épuisé de vieillesse, par tomber à terre, on voit immédiatement, en quelques heures, une armée de jeunes pousses, pro-* fitant de cette place nouvelle, naître , couvrir et cacher à tous les yeux le corps inanimé du pauvre vieillard qui semble revivre et ressortir radieux de sa propre dépouille.
Cette végétation inouïe étonne moins le voyageur que l'homme sédentaire entendant raconter de pareilles merveilles, parce que le premier sent quel climat vient aider l'action fécondante de cette terre exceptionnelle. Là chaleur, dans ces régions, ne provient pas directement du soleil, car l'astre se montre à la Martinique beaucoup moins souvent qu'on pourrait le penser; elle semble inhérente à l'atmosphère qui reste lourde à toutes les heures du jour et de la nuit dans les coins les plus cachés et jusque sous les plus épais
ombrages ; chaleur malsaine, pesante, orageuse et Immide. L'eau qu'on voit suinter partout ne provient pas seulement des sources, puisqu'elle coule des troncs et même des feuilles de tous les arbres ; elle est le résultat d'une sorte de transpiration générale de tout ce qui respire dans cette étouffante atmosphère; on croit constamment que l'air respirable va manquer; on éprouve la même impression que dans certaines serres chaudes où l'on est entré pour quelques minutes, nais qu'on^ s'empresse de parcourir afin d'en sortir le plus promptement possible. On est amolli, oppressé; on voudrait aussi partir; puis quand, en levant les yeux, on n'aperçoit au-dessus de sa tète aucun toit vitré, on est pris d'une sorte de découragement.
Le touriste séjournerait certainement peu dans ces parages s'il n'y était retenu par la beauté des sites et les merveilles végétales dont il est entouré. Il voit là, vivant en frères et entrelacés dans les replis des mêmes lianes, les arbustes les plus utiles et les plantes les plus vénéneuses. Le fruit rouge du caféier vient en se balançant embrasser la pomme non moins appétissante du terrible mancenillier.
Cet arbre ne produit pas la mort aussi rapide-
ment que Ta prétendu l'auteur de V Africaine, mais ses propriétés sont effrayantes et nullement poétiques. Une {][outte -d'eau, ayant glissé seulement sur la feuille du mancenillier, si elle vient à tomber sur un corps humain, cause immédiatement une enflure, puis une plaie dans laquelle la gangrène se produit facilement.
Celui qui se coucherait, à Texemple de la pauvre Sélika, à l'ombre d'un mancenillier, commencerait par enfler sous la seule influence de l'atmosphère de cet arbre vénéneux, verrait son corps se couvrir de plaies et ne tarderait pas à mourir, non pas dans un enivrernent semblable à l'amour, comme le chante dans un si beau style musical l'amie délaissée de Yasco, mais mourrait, au contraire, au milieu de souffrances inouïes et devenant un objet d'horreur à mesure que les gouttes d'eau tomberaient plus nombreuses sur son pauvre corps agonisant.
On aperçoit aussi dans ces forets le cacaotier, le manguier au fruit résineux, le goyavier à la pomme acide, le tamarin avec le fruit duquel on fait une si bonne boisson, et tant d'autres arbres dont j'ai déjà parlé ou dont le nom m'échappe.
Au point de vue de la beauté, je citerai le sablier, l'arbre gigantesque, véritablement le
roi des forêts martiniquaises ; le froniag[ier, qui atteint aussi d'immenses proportions et dont l'aspect fantastique a donné naissance à diverses superstitions * ; le flamboyant au feuillage rouge ; les diverses fougères arborescentes dont quelques-unes atteignent des proportions gigantesqueSy et enfin le bambou qui, surtout rëuni en masse, forme des berceaux de verdure gracieux, délicats et véritablement poétiques.
On rencontre aussi à chaque pas dans ces forêts vierges des arbres qui sont à la fois admirables et utiles; ce sont surtout les différentes espèces depalmiers, aux développements si riches que le pauvre dattier d'Afrique, exclu du reste des forêts martiniquaises, ne paraîtrait à côté qu'une misérable caricature.
Je citerai le cocotier, le sagoutier, dont les fruits, appelés pommes d'ac)[ijou, s'étalent en grappes si gracieuses dans son immense gerbe de feuillage; le chou-palmiste ou le palmiercolonne, arbre gigantesque dont le tronc fortement planté semble bâti de main d'homme en maçonnerie, et dont le bouquet supérieur est pré-
' On croit g^énëralement, à la Martinique, que rhomme ayant fait la moindre entaille au fram.ig^ier doit mourir dans Tannée; aussi cet arbre n*est-il jamais co;jpë.
cédé d*une longue tige verte qui est comestible : cette tige une fois coupée, Tarbre doit mourir ; aussi le chou-palmiste est- il regardé dans les repas comme un plat très-luxueux, puisqu'il exige la suppression d*un arbre.
Dois-je parler du caoutchouc, dont le tronc atteint parfois deux mètres de circonférence; du chou caraïbe, dont le magnifique feidllage forme maintenant un des plus beaux ornements de nos serres occidentales, mais qui est là-bas plus goûté qu'admiré? Sa racine, en effet, est formée d'une sorte de tubercule que les Martiniquais accommodent avec soin et mangent avec plaisir. Le cannellier, le patchouli crois3ent aussi là-bas en très-grande abondance, et enfin la liane qui produit la reine des odeurs, le vanillier.
Cette liane si majestueuse, à la tige si vivace, à la feuille si épaisse, peut produire, bien que les naturalistes ne lui accordent que deux variétés d'espèces, des gousses de valeurs très-différentes suivant le terrain dansi lequel elle pousse. Le vanillier perd de sa valeur à la Martinique et à la Guadeloupe parce qu'il ne peut p^s donner des gousses à l'état sauvage dans ces deux pays.
La fleur de cette liane incomparable possède des organes paresseux. Elle pourrirait sur l'arbre
lU AUX AP^TILLES.
et tomberait à tenre inutile si un secours étran- Qer ne venait rapprocher les deux éléments fécondants qu'elle renferme et faire naître ainsi ce fruit bizarre connu sous le nom de gousse de vanille. Au Mexique , patrie privilégiée de la vanille, un oiseau se charge de cet office, et cet oiseau remplit si bien son rôle qu'on constate fort peu d'exemples, de fletirs de vanillier ne produisant pas de gousse. Dans nos deux colonies malheureusement cet oiseau n'existe pas; c'est l'horticulteur qui doit rapprocher l'étamine du pistil, et cette opération délicate, faite ainsi artificiellement, ne réussissant pas toujours, il s'ensuit que beaucoup de fleurs sont perdues.
Je dois faire connaître mou étonnement à mon retour en Europe quand, tenant compte même des droits de douane et de transport, je comparai le cours élevé dont jouit'sur nos marchés français la vanille guadeloupienne à sa valeur dans les colonies.
Il se fait en ce moment, des Antilles en France, un grand commerce de vanille originaire du Mexique, mais implantée et produite à la Guadeloupe. Cette vanille est d'une excellente qualité; elle est facile à reconnaître à sa forme, à sa couleur et à son odeur. Or, cette vanille se
vend a la Guadeloupe au moment de la récolte (le sept à dix francs le kilogramme. Les droits dédouane ne s'élèvent pas à plus de quatrefrancs par kilogramme. Le prix du transport est presque insignifiant; comment expliquer alors que ce même kilogramme de vanille se vende en France de cent quatre-vingts à deux cents francs?
Il y a en effet au Mexique une espèce de vanille qui se vend deux cents francs le kilogramme, comme il y a en Chine du thé jaune qui vaut cent cinquante francs la livre ; mais cette vanille n'existe qu'en très-petite quantité ; elle sort rarement de la frontière mexicaine : on peut dire en somme qu'elle n'existe pas dans le commerce. L'erreur vient peut-être de là. On s'imagine en France posséder de la vanille mexicaine de première qualité quand on ne consomme que de la vanille guadeloupienne, ou produite à la Guadeloupe, de qualité fort ordinaire.
L'établissement des bains Didier, où nous arrivâmes une heure environ après avoir quitté le camp de Balata, possède un magnifique vanillier. Les gousses encore vertes pendaient en grappes nombreuses, et c'était plaisir de voir
tH AUX ANTILLES.
avec quelle largesse cette liane nonchalante , s*appuyant de tout son poids sur deux ou trois arbres qui lui servaient de support, avec quelle largesse, dis-je, elle distribuait son fruit, il est vrai non comestible, mais d'une odeur si universellement appréciée.
Les eaux de la fontaine Didier sont à la fois gazeuses et ferrugineuses. Elles sortent de terre à la température normale d'un bain. La Martinique possède trois établissements thermaux de ce genre : les bains Didier, ceux d'Absalon et le nouvel établissement de Ballyza.
Ce dernier est incontestablement supérieur aux autres, d'abord par son installation et par la composition de Teau qui, contenant une forte quantité d'iode, offre un précieux réconfortant aux tempéraments débilités par les climats tropicaux. On envoie cependant encore de préférence les malades de l'infanterie de marine aux établissements de Didier et d'Absalon, à cause de la fraîcheur relative du lieu où sont construits ces deux établissements.
Encaissés au fond d'une vallée étroite, entre deux montagnes très-élevées ; bâtis sur pilotis au-dessus du torrent qui coule au fond de cette vallée; ombragés par la végétation dont j'ai
parlé plus haut et qui, partant des deux montagnes opposées , se rejoint presque et forme dans l'air une sorte de berceau de verdure, ces deux établissements occupent véritablement une position enchanteresse, et s'ils étaient un peu plus confortables, s'ils paraissaient moins abandonnés, on y ferait volontiers un séjour prolongé.
Nous déjeunâmes avec quelques fruits de la forêt; nous bûmes de Teau ferrugineuse, et, nous sentant tout ragaillardis, nous grimpâmes par un autre sentier jusque sur la route dont nous nous étions momentanément écartés et qui conduit de Fort-de-France à Saint-Pierre à travers les défilés des monts du Carbet et en traversant les forêts vierges.
Pendant que nous gravissions ce sentier, nous fûmes tout à coup quasi suffoques par une odeur nauséabonde qui rappelait celle de la viande pourrie. « Ne serait-ce pas le serpent! » s'écria avec effroi un Français qui nous accompagnait* Et il se rejeta instinctivement en arrière. « Hélas ! non, répondit notre guide, vieux coureur des forêts tropicales qui avait plusieurs fois échappé miraculeusement à la morsure du terrible animal ; si le serpent sentait aussi mauvais, ajouta-til, il
ne serait pas si dangereux : c'est Todeur de la liane puante ; si nous cherchions bien dans les environs, nous pourrions apercevoir une fleur caractéristique. » Il avait à peine terminé que mon compagnon atteignait dans le dédale des lianes qui nous entouraient une fleur magnifique; c'était merveille de la voir, mais aussi c'était chose odieuse que de la sentir. Nous la séparâmes en deux parties, et nous pûmes constater qu'une quantité considérable de mouches avaient élu domicile dans l'intérieur de cette fleur.
Parmi les naturalistes, les uns prétendent que ces mouches sont d'une espèce particuUère et qu'elles naissent toujours dans ces fleurs où les mères déposent de préférence leurs œufs; les autres soutiennent l'opinion que, trompées par l'odeur de viande pourrie, les mouches pénètrent dans l'intérieur pour y chercher leur nourriture. Nous nous hâtâmes de quitter ce lieu infecté, et nous continuâmes notre route.
Combien grande fut notre admiration quand nous aperçûmes peu après une réunion, une sorte de massif d'arbres des voyageurs ! Ce végétal atteint a la Martinique des proportions gigantesques. L'éventail de feuilles, qui dans les
serres d'Europe forme seul toute la plante, est perché là-bas sur un gros tronc de trente centimètres de diamètre et de cinq à six mètres de hauteur. Quant à Tëventail lui-même, il offre bien une envergure de neuf à dix mètres de longueur. Cet arbre bizarre, presque grotesque de forme, ne manque cependant pas d'une certaine majesté quand il atteint de pareilles proportions.
Nous fîmes dans cet arbre l'incision traditionnelle : un jet abondant d'eau fraîche en sortit. C'est ce résultat qui lui a valu son beau titre d'arbre des voyageurs. Nous recueillîmes de cette eau; elle était excellente. Nous remerciâmes mentalement ce débitant de boissons d'un genre nouveau, et, après quelques minutes de marche, nous atteignîmes le joli chemin ombragé qui devait nous mener à Saint-Pierre.
Je ne veux plus rien décrire de cette route qui contourne les monts du Garbet, de peur de fatiguer le lecteur. Qu'il sache seulement qu'on y passe constamment de l'étonnement à l'admiration et de l'admiration à l'enthousiasme. Dans la région que traverse cette route il n'y a que du plus ou moins beau ; et quand, lassé de contempler tout cet ensemble, l'œil se reporte sur les
détails, il y trouve encore une réunion plus abondante de choses extraordinaires. Si on a le bonheur, comme cela m*a été donné, de parcourir ces bois avec un naturaliste, on est alors ébloui devant cette fécondité d'objets d'étude : les propriétés, les mœurs de chacune de ces plantes présentent des phénomènes divers. Le savant qui se promène à travers ces forêts martiniquaises pourrait trouver le sujet de tout un livre dans chaque centimètre carré.
Ce qui m'a encore bien étonné dans ces forêts, c'a été d'y rencontrer des hommes de races si différentes qui se réunissaient là pour percer et entretenir le chemin.
L'Hindou v semblait dans son cadre ordinaire, et son type sauvage en même temps qu'intelligent s'accordait bien avec le fouillis et la délicatesse de cette nature. Mais quand, après avoir considéré leur visage et surtout celui de leurs femmes aux regards si pénétrants et à la fois si dédaigneux, je rencontrai peu après un Africain à l'air béat et débonnaire, mon imagination devait faire un saut qui coupait court à sa rêverie. Quand, après ces derniers, j'apercevais d'autres types d'Africains, des Chinois, des hommes à l'expression bizarre et h la.peau cuivrée, dont les
veines devaient contenir du sang de Caraïbes ou encore d'autres humains de différentes espèces, mon esprit étourdi se prenait à réfléchir, et il sortait de ces réflexions cette pensée étonnante , que cependant ce pays était France et que ces humains bigarrés étaient devenus mes compatriotes. Par quelles transformations bizarres, par quelles révolutions survenues dans Thumanité tout entière a-t-il pu en être ainsi ?
On parle dans la France européenne de bouleversements qu'occasionne la question sociale 4 on y parle de la transposition des différentes classes de la société ; on s'émeut de voir se niveler différenfes catégories et différentes couches; enfin, on se demande avec un véritable effroi ce qui pourra résulter de toutes ces innovations. Certainement ces choses sont graves et valent la peine d'être sérieusement examinées; mais cependant, si nous sortons de notre petite sphère européenne, de quelle importance paraîtront ces événements à côté de ce qui se passe en Amérique et dans nos propres colonies !
Si quelques-uns ont crié chez nous, avec raison peut-être, au vol et à la spoliation, quels cris ne pourrait donc pas pousser le vieux Ca-
raïbe martiniquais , si seulement on lui avait permis de survivre à notre envahissement ! que ne pourrait-il pas dire en voyant des hommes de toutes les races, et c'est le cas de le dire de tous les mondes ; des hommes de toutes les classes et de toutes les couleurs venir se partager sa patrie, son foyer, ses autels, son gouvernement !
L'antique résidence de ses pères s'appelle maintenant le nouveau monde, et il y est venu en efFet un monde nouveau, une organisation nouvelle. Son sol a même changé de nom , de religion, s'est agrégé à une patrie dont la capitale est au delà des mers, et, plus'que tout cela, il s'est couvert d'une population d'un nouveau genre qui s'appelle maintenant la race indigène. Le véritable Martiniquais, ce n'est même plus le créole ; nouvelle transformation, c'estl'homme de couleur : du Caraïbe il n'en est plus question. Il n'en reste rien que son ancien territoire, son ancien soleil, ses anciennes forêts.
Et après ces premières transformations radicales, combien d'autres ne peut-on pas prévoir dans l'avenir? Dans la société de ces représentants de toutes les nations du monde qui sont venus -là se donner à eux tous une même patrie
et une même/ langue, qu'adviendra-t-il ? Nous l'avons vu. Après un désir immodéré de changement de maître, une nécessité d'indépendance qui se fait déjà trop sentir, la belle Martinique deviendra peut-être, hélas ! une nouvelle Haïti, c'est-à-dire un pays possédant une organisation bâtarde, grotesque; pour tout dire, anarchique.
Et cependant la découverte de l'Amérique devait être d'une bien grande nécessité pour que tant de millions d'hommes de toutes les races et de toutes les partie3 du monde s'y soient ainsi précipités : il fallait que ce fut un bien, mais on se demande quel a été ce bien, en considérant, sauf le Brésil peut-être, tous ces pays des deux Amériques ; partout l'instabilité et le désordre, quand ce n'est pas la guerre civile et l'assassinat.
On se demande vraiment ce qu'auraient fait en Europe sans la découverte de Christophe Colomb tous ces hommes plus ou moins actifs qui ont passé de l'autre côté de l'Atlantique ; à quoi se serait appliquée leur intelligence ; ce que serait devenue leur honnêteté^ Le superflu des terres a procuré aux véritables laborieux matière
au travail et richesses, beaucoup d'autres se sont
occupés de politique et d'intrigues autour des gouvernements .
'Les gouvernements d' Amérique pour la plupart ne sont que des instruments mis entre les mains de paresseux intelligents qui espèrent, grâce à leur habileté, parvenir a la Fortune. Et quand un habile qui est parvenu gène un autre habile qui veut parvenir, celui-ci tue celui-là ou se fait payer grassement pour aller vivre quelque temps de l'autre côté de l'Atlantique. J'ai connu ainsi un prétendant sérieux à la présidence d'une des républiques américaines qui avait déjà plusieurs fois reçu un million du président régnant pour aller simplement passer trois ans en Europe. Et quand je lui disais que ces appointements périodiques devaient lui suffire, il ajouta cyniquement : « Si je suis aussi obstiné, c'est qu'il me suffirait de posséder seulement six mois le pouvoir pour me faire une fortune bien assise. »
Telles sont les lois ou plutôt les coutumes et les mœurs américaines ; tels sont les principes sur lesquels repose la nouvelle civilisation qui a remplacé là-bas l'antique barbarie. Je passe encore les abus de certaines organisations locales, les résultats des despotismes partiels dans
LA FORÊT VIERGE. iW
certaines régions où les décisions de telle réunion de notables prennent force de lois tyranniques.
Ce qui est triste et vraiment bien surprenant pour la raison humaine , c'est que notre vieille Europe, qui devrait, à cause de sa longue expérience, ser%ûr d'exemple au nouveau monde, va au contraire chercher maintenant des leçons et des principes nouveaux dans ces régions de l'anarchie et de l'arbitraire, comme si elle voulait se précipiter d'elle-même dan$ l'infortune et dans la ruine.
Je faisais ces tristes réflexions en chevauchant sur la route qui mène de For t-de -France à Saint- Pierre ; ces pensées me rendaient plein d-e mélancolie, j'admirais moins la Martinique; la nature elle-même me semblait moins belle, un peu plus j'allais parcourir ce pays avec indifférence, quand, au moment où je pouvais le moins le prévoir, l'horizon s'agrandit tout à coup, et laissant à gauche les monts du Carbet, j'aperçus au delà d'une campagne fortement accidentée la silhouette. incomparable de la montagne Pelée, dont les deux pentes allaient se perdre d'un côté dans l'océan Atlantique et de l'autre côté dans la mer des Antilles.
La montagne Pelée, la reine des montagnes
de la Martinique, est un volcan dont le soulèvement a créé Tîle tout entière. Elle est ainsi nommée parce que son sommet, donnant parfois naissance h des sources de lave, est privé de végétation. Cette portion est fort restreinte, et, à partir d'un charmant petit lac qui s'est créé sur l'emplacement d'un ancien cratère, la flore tropicale reparaît avec toute sa splendeur et toute sa vitalité. Nous marchâmes encore quelques heures, et nous descendîmes de nos montures au village du Morne-Rouge situé sur l'emplacement incontestablement le plus pittoresque de toute la colonie.
Dominé au sud par les monts que nous venons de traverser, au nord par la montagne Pelée, ce village peut contempler aussi de sa position élevée les flots de l'Atlantique se brisant sur les rochers découpés du rivage de l'est et les eaux de la mer des Antilles mollement endormies sur le sable argentin du rivage de l'ouest. A cause de la courbe que suit la chaîne des Antilles, ce village peut encore apercevoir au nord l'île de la Dominique et au sud l'île de Sainte-Lucie.
Ce. qui constitue la plus grande originalité de ce point véritablement féerique, c'est qu'on y jouit d'un climat européen, que dis-je? du climat
du nord de la France pendant les bel les journées du printemps. Chose curieuse, tandis' qu'on aperçoit au-dessus et au-dessous de soi toute la flore tropicale, on est entouré au Morne-Rouge de blé, d'avoine, de vignes et même de pommiers, inconnus dans le reste de la Martinique et qui croissent là avec toute la vigueur qu'on leur connaît chez nous. De plus, la température relativement fraîche dont on jouit dans ce village écarte le serpent. On n'a jamais entendu parler d'accident causé par ce reptile dans les environs du Morne-Rouge; aussi ce point particulier de notre colonie est-il cité comme le paradis terrestre, le lieu de délices par excellence, et, à cause de tous ces avantages, on y a construit un bel hôpital où beaucoup de soldats malades vont terminer promptement leur convalescence.
La distance qui nous séparait de la ville de Saint-Pierre n'était plus très-grande ; nous lu franchîmes d'autant plus rapidement que lai route allait toujours en descendant. Nous traversâmes de nouveau des champs de cannes à sucre^ puis des villages nègres ; on dirait vraiment à la Martinique que les mêmes choses sont partout placées à la même hauteur en s'étageant dans le même ordre ; enfin nous entrâmes dans la ville
de Saint-Pierre, dans le centre commercial le plus important de la Martinique, neuf ou dix heures environ après avoir quitté le camp de Balata et son commandant si brave et si hospitalier.