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CHAPITRE X

Deux lacunes. — La chapelle de Christophe Colomb. — Retour à Fort-de-Francc. — L'hôpilal militaire.

Saint-Pierre est bâtie au pied d'un énorme rocher à pic en forme de cirque qui sert de base à la montagne portant le nom de Morne-Rouge proprement dit. Ce rocher abrite la ville contre les vents du nord-est et la laisse à découvert du côté du sud-ouest. Saint-Pierre occupe donc un des points les plus chauds de la Martinique.

Cette ville sert d'entrepôt à tout le commerce de sucre qui se fait dans l'île. Même les propriétaires de la côte du Vent envoient leurs produits à Saint-Pierre pour y être vendus. C'est là que se tiennent les courtiers ; c'est au port même, sorte de bourse en plein air, que se traitent toutes les affaires.

Ce trafic a amené à Saint-Pierre presque tous les débitants européens. Les boutiques de la grande rue qui longe la mer sont presque toutes

tenues par des blancs. Ce mouvement d'affaires, les fortunes qui se sont créées là ont donné à la ville en général une sorte d'élégance qui dénote même une certaine prétention. Toutes les maisons sont bâties en pierre et alignées au cordeau ; quelques villas s*étagent dans les hauteurs qui précèdent le grand rocher à pic.

Il existe à Saint-Pierre un théâtre, un jardin botanique, un peu abandonné, mais rempli d'arbres splendides, et enfin un collège.

J'ai nommé le collège en dernier pour parler tout de suite d'une lacune existant dans nos colonies françaises des Antilles et qu'il serait urgent, ce me semble, de combler. Gomment se fait-il qu'à la Martinique ou à la Guadeloupe il n'existe pas encore une université ? Les jeunes gens qui désirent acquérir leurs grades de bachelier, de licencié ou docteur ; ceux qui veulent étudier le droit ou la médecine sont obligés de venir en France.

Un tel déplacement est d'abord pour eux la cause d'une grande dépense : il les sépare pour longtemps de leur famille ; aussi la plupart des jeunes gens de nos colonies des Antilles renoncent-ils à une pareille entreprise. Sachant dès leur enfance qu'ils n'auront aucun examen se-

rîeiix à passer plus tard, les jeunes créoles qui sont élevés dans les colonies font de misérables études.

Priver nos compatriotes blancs de renseignement supérieur, alors qu'un certain nombre d'hommes de couleur riches envoient leurs enfants travailler en France, et ne pas exiger, comme je l'ai dit plus haut, de ces mêmes compatriotes blancs le service militaire, ce sont là, à mon avis, deux défauts dans notre système colonial , causant les conséquences les plus graves et demandant rectification le plus promptement possible.

Notre grand rival aux Antilles, on le sait déjà, c'est riiomme de couleur, et il tient de nousmêmes entre ses mains beaucoup d'armes terribles pour arriver à son but qui est l'affranchissement. L'homme placé au premier rang pour défendre nos intérêts français aux colonies est sans contredit le créole blanc. Or que font là-bas les créoles blancs ? Les uns, les habitants de Saint- Pierre, s'occupent exclusivement de commerce et nullement de politique ; c'est bien, mais ce n'est pas assez. Les autres, les habitants de Fort-de- France, qui sont, il est vrai, et heureusement, en très-petit nombre, passent leur temps à dénigrer, sinon à insulter les hommes de couleur.

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sans prouver en quoi que ce soit leur supériorité.

C'est une chose lamentable que de voir l'ignorance où est tombée cette société , et c'est une chose plus lamentable encore que de voir ces jeunes gens sans obligation militaire se reposer à l'ombre sans inquiétude, parce que nos vaillants soldats de l'infanterie de marine sont venus de France, malgré la distance et malgré la différence de climats, les protéger contre leurs ennemis. Il faut en entendre quelques-uns railler nos généraux, bafouer notre armée, qui ont reculé lâchement, disent-ils, pendant la guerre de 1870; et quand nous leur demandions, mon compagnon et moi, ce qu'ils avaient fait pendant cette guerre, ils répondaient qu'ils étaient créoles, et qu'à ce titre ils étaient légalement dispensés de se battre.

Comment le sentiment patriotique pourrait-il ne pas s'éteindre dans cette classe d'hommes dont les intérêts particuliers ne se relient en rien à la prospérité ou à la ruine de la France? A cause de leur apathie habituelle, ils regardent d'un œil froid même les envahissements de la race de couleur, et ils contribueront plus tard à laisser s'effondrer nos colonies pour la conservation desquelles, du reste, la métropole semble faire bien peu d'efforts.

On peut aller en fort peu de temps de la ville de Saint-Pierre à la chapelle érigée en Thonneur de Christophe Colomb, à l'endroit où il a déban jué pour la première fois à la Martinique. Le chemin qui y conduit suit les contours du rivage, et en plusieurs endroits passe au fond de pittoresques cavernes pratiquées dans les rochers, et à l'entrée desquelles viennent mourir les flots de la mer des Antilles. La chapelle de Christophe Colomb n'offre rien de curieux aux yeux du touriste, et sans le souvenir qu'elle invoque, elle ne mériterait certainement pas l'honneur d'une visite.

On sait que Christophe Colomb ne découvrit la Martinique qu'à son second voyage en Amérique, vers la fin de l'année 1493 ; d'ailleurs, on connaît trop l'histoire de cet homme à la fois si grand et si malheureux pour que j'en parle ici. Je dirai seulement que l'humanité n'a même pas, à mon sens, réparé les crimes d'ingratitude qu'elle a commis envers lui par un remords tardif. A Gènes, c'est à peine si dernièrement on a élevé une statue en son honneur, et à la Havane, le petit monument qui contient, dit-on, son cœur, est non-seulement trop modeste, mais encore il est irrévérencieusement situé sur une voie pu-

blique. Christophe Colomb a eii le rare mérite (l'ajouter à son génie une grande modestie, et ses contemporains ont plus profité de cette vertu qu'ils ne Font admirée en lui.

Nous ne fîmes dans la ville de Saint-Pierre qu'un séjour très-écourté ; quand nous eûmes visité tout ce que les touristes ne peuvent pas se dispenser de voir, nous nous hâtâmes de monter sur le petit bateau à vapeur qui va régulièrement chaque jour de Saint-Pierre h Fort-de-France en suivant la côte du sud.

Quand je débarquai sur la savane dont j'ai parlé au commencement de ce travail , je ressentis la joie que l'on éprouve en retrouvant un vieil ami. Certes les maisons de Fort-de-France ne sont ni grandes ni luxueuses; elles sont simplement construites en bois sans prétention, mais les nombreux arbres qui les entourent leur donnent tant de grâce et de fraîcheur, la population qui les habite est si douce et si hospitalière qu'elles ont, à mon avis, une valeur bien supérieure aux demeures relativement somptueuses de Saint-Pierre.

La ville entière est tellement plantée qu'elle ne semble, vue de haut, qu'une grande agglomération d'habitations h la campagne; on se

sent à l'aise dans cette' ville, on s'y sent chez soi, puisque, après l'avoir quittée pendant quelques jours, on y revient comme dans son propre foyer avec un véritable plaisir. D'ailleurs, pour faire mieux comprendre au lecteur la différence des impressions que l'on ressent à Saint-Pierre ou à Fort-de-France, je citerai un passage d'un auteur du siècle dernier qui a poétiquement décrit les Petites Antilles.

« Fort-de-France, dit-il, n'est qu'une paysanne près de l'orgueilleuse Saint-Pierre ; mais que je Taime mieux dans son agreste simplicité ! Combien ses charmes , sa fraîcheur, ses pelouses informes, ses forêts augustes, ses ravines pleines de majesté, sa robe campagnarde, cet air piquant d'une jeune beauté qui sous le joug de l'hymen conserve encore le teint, le regard et les manières d'une vierge ; combien cela me semble préférable à ces airs de fausse grandeur accompagnée de misère secrète, à ces vêtements mesquins et étriqués, à cette régularité de parure monotone qui déprécient à mon gré sa superbe rivale! Ce sont deux sœurs dont Tune, en vivant au village, a conservé ses avantages naturels, tandis que l'autre n'a que de ridicules prétentions de capitale. La seconde me plaît d'autant moins

qu'elle fait plus d'efforts pour me séduire ; la première me charme sans y songer. »

Pendant ce second séjour nous allâmes visiter plusieurs monuments publics et en particulier l'hôpital militaire. C'est un grand et bel établissement bien aéré, bien spacieux, composé de maisons simplement en bois comme tout le reste de la ville, mais de maisons confortables séparées par de grands jardins où les convalescents peuvent en se promenant goûter les charmes d'un séjour paisible et trouver un peu de fraîcheur. Je serais certainement passé devant cet établissement sans m'y arrêter, car j'avoue que j'apprécie peu ce genre de visite, si je n'avais aperçu a la porte le médecin en chef de l'infanterie de marine, homme h la fois si spirituel, doué d'une puissance d'observation si profonde et personnifiant tellement à mes yeux la véritable charité^ que je veux le présenter au lecteur.

C'était l'heure à laquelle chaque jour il allait visiter les chambrées des malades. Il m'accorda la faveur de l'accompagner, et, pendant que nous nous dirigions vers la maison où se trouvaient les pauvres soldats les plus en danger, il me parla en ces termes :

« Les habitants de toutes les Antilies et aussi

des deux Amériques, depuis Rio-Janeiro jusqu'à la Nouvelle-Orléans inclusivement, sont sujets à des maladies qui n'existent pas en Europe ou qui y sont peu connues, mais toutes nos colonies françaises sont infestées d'une autre maladie par le seul fait qu'elles sont françaises. Au Sénégal, en IndO'Ghine et à la Martinique, la consomption, ou pour parler d'une manière profane, le mal du pays, bien qu'il n'attaque aucun organe en particulier, fait dans toutes ces colonies beaucoup de victimes. Sur vingt soldats que je soigne, il y en a douze attaqués de consomption, et autrefois la plupart périssaient entre mes bras avant le système que j'emploie depuis quelque temps etque vous allez me voir appliquer. Dans cette salle où nous allons, un soldat atteint de cette maladie mourra bientôt si mon remède puremient moral ne produit pas une secousse suffisante. Je connais le nom du hameau où il est né en France ; toute ma pharmacie est là. »

Nous entrons. — Je passe rapidement devant les pauvres soldats atteints de toutes sortes de maux, victimes du sort, de leurs mauvaises constitutions et du climat des Antilles. Mon guide m'indique de loin celui qu'il espérait sauver. Le pauvre homme était assis, blême, sur son lit; ses

joues étaient tellement anoaigries qu'elles donnaient à son visage l'apparence de la mort ; ses veux ronds et immobiles fixaient un coin de sa couverture où se trouvaient ménagés certainement à dessein certains gonflements et certains creux figurant , hélas ! bien grossièrement les montagnes et les vallées de quelque plan en relief.

Le pauvre soldat venait de représenter sur son lit la configuration de son pays natal; chacun de ces monticules avait un nom et lui rappelait un souvenir. Il errait par la pensée au milieu de ces bosses et de ces concavités qu'il entrevoyait à ce moment de grandeur naturelle, mais que le moindre mouvement pouvait faire évanouir.

Le bruit de notre marche ne fut même pas entendu de cet homme, car sa figure resta impassible à notre approche, et ses yeux fixaient toujours le même point. « Dites donc, mon brave, s'écria d'une voix bien intelligible l'excellent docteur, qui lui-même avait quitté depuis dix ans notre cher pays, mais dont le caractère fortement trempé savait surmonter cette souffrance; dites donc, mon brave, s'écria-t-il, en lui frappant sur l'épaule, je parie que nous pensons

h » Et ici il prononça fortement le nom du

petit hameau. — Ce seul nom donna une telle commotion au moribond qu'il fit un saut énorme sur son lit; puis, ouvrant les yeux et la bouche, il regarda le docteur d'une manière effrayante. Alors l'excellent homme ajouta d'une voix douce : a Mais, si vous voulez y retourner, mon ami,

à , et il prononça de nouveau le même nom,

vous savez que cela dépend de moi, vous n'iivez qu'à me le dire ; je vous inscrirai pour le premier paquebot ; le voulez-vous ?» Et le docteur continua ainsi longtemps en répétant toujours les mêmes phrases : « Si vous le voulez, vous n'avez qu'à me le dire. »

A mesure que ce baume bienfaisant parvenait aux sens de cet homme, son visage se transformait à vue d'œil. Ses yeux, de fixes, prirent seulement l'expression de l'étonnement, puis de la bêtise; enfin il pleura. 11 pleura comme un enfant pendant toute la journée à la pensée que, s'il le voulait, il pourrait revoir la France.

Parmi les soldats que cet admirable médecin traite de la sorte, plusieurs comprennent, quand ils sont mieux portants, que s'ils se faisaient rapatrier, ils seraient envoyés dans une colonie plus malsaine , plus éloignée, et consentent à

rester a ]a Martinique. La plupart, malgré celte triste perspective, s'embarquent et reviennent en France ; c'est pourquoi le docteur ne peut pas appliquer son remède aussi souvent qu'il le voudrait, et est obligé d'attendre, pour ne pas faire un trop grand nombre de rapatriements, que ses malades soient parvenus à un état désespéré.

O patrie et surtout ô clocher ! nous ne nous persuadons pas assez, tant que nous sommes près de vous, combien vous nous êtes chers, et ceux qui voudraient les abattre, ces clochers des villages, ne se doutent pas combien d'hommes, de soldats français et de braves cœurs ils tueraient du même coup sur la terre étrangère ! '

Je sortis de cette chambrée tout ému de cette scène à laquelle je venais d'assister, et je demandai au médecin en chef pourquoi cette maladie de la consomption n'existait pas dans les colonies non françaises. « C'est qu'il n'y a dans le monde, me répondit-il patriotiquement, qu'un seul pays qui soit et qui s'appelle la France. Il ne faut pas leur en vouloir, a ces pauvres militaires. D'ailleurs, croyez vous que j'estime moins ceux qui sont atteints de consomption ? bien au contraire, car ce sont les plus braves au feu. Celui qui pleure au seul nom de son pays est

capable de se faire tuer pour ce nom quand cela devient nécessaire. «

J'aurais voulu sténographier les paroles de ce brav€ docteur, toutes instructives, toutes intéressantes, toutes pleines de charité et du plus ardent patriotisme. Je causais un jour avec lui de la séparation où plutôt, à vrai dire, de la haine qui existe à la Martinique entre les blancs et les hommes de couleur ; il me raconta alors le fait suivant, après lequel il me semble que je n'aurai plus rien à ajouter sur ce sujet :

Il y a quelques années, la fièvre jaune sévissait fortement à Cayenne ; Tétat sanitaire de la Martinique était lui-même menacé. Le médecin en chef proposa d'établir une quarantaine pour tous les navires arrivant des côtes du Sud. On soumit la question au conseil compétent, conseil dans lequel les hommes de couleur étaient alors en majorité. Or on sait que la fièvre jaune s'attaque principalement aux personnes sanguines, à celles qui n'ont pas encore été débilitées par un séjour prolongé aux colonies, en un mot, aux Européens. La majorité du conseil, par le seul fait que l'épidémie ne menaçait en rien les hommes de couleur, refusa la quarantaine.

Deux ans après, par une revanche bizarre du

sort, le même conseil ëtant presque exclusivement compose d'hommes blancs, on apprit qu'une épidémie de fièvre typhoïde sévissait fortement en Europe. Or on sait aussi que les anémiques sont sujets à la fièvre typhoïde : si cette maladie s'était introduite à la Martinique , c'en était fait de la population de couleur. Cent pétitions furent envoyées au conseil afin d'obtenir la quarantaine pour les paquebots arrivant de Saint-Nazaire.

Je dois le dire à la louange des blancs, cette quarantaine fut décrétée à condition qu'à l'avenir la même mesure serait prise contre toutes sortes d'épidémies menaçant l'état sanitaire de la colonie martiniquaise. Cette décision, qui a maintenant force de loi, a été très-heureusement et très-habilement prise : elle a trouvé son application au moment de mon départ de la Martinique, parce qu'une nouvelle épidémie de fièvre aune commençait à ravager les Guyanes.

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