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CHAPITRE XI

De l'influence d'un paquebot dans le port. — Pe'ripe'lies de l'embarquement. — Un mot sur la Guadeloupe.

Nous serions volontiers restés plus longtemps à Fort-de-France si le paquebot qui devait nous conduire à la Guadeloupe et de là à l'île de Saint- Thomas n'était arrivé plus tôt qu'on ne pensait. Nous l'aperçûmes tout à coup entrant dans la baie du carénage. Il fallut faire au plus vite nos préparatifs de départ.

Pendant le séjour d'un paquebot dans la rade de Fort-de-France, cette ville change véritablement d'aspect, et je dirai même que les habitants modifient leur caractère. Quand nul moyen de locomotion ne relie la colonie à la terre ferme, les Martiniquais sont obligés de vivre avec leurs seules ressources matérielles et intellectuelles ; ils se connaissent tous au moins de vue comme les collégiens d'une même cour, et à cause de l'obligation où ils sont de rester en-

semble , ils mettent dans leurs rapports une bienveillance, une bonhomie réciproque qui souvent n'existe pas réellement dans leur cœur.

Quand un paquebot, au contraire, est amarré au rivage, les passagers qui ont débarqué sont Tobjet de la curiosité générale; ils sont une distraction pour les indigènes. Les habitants de Fortde-France les partagent tout de suite en deux catégories, ceux qui restent et ceux qui doivent repartir. Ils étudient les premiers, se renseignent sur le but de leur voyage, leur position, leur fortune; puis ils tâchent de tirer quelques profits de la présence des seconds. Toujours à cause du paquebot, l'île, reliée à la terre ferme, semble agrandie , presque aussi vaste que le monde ; aussi chacun trahit pendant cette durée de quelques vingt-quatre heures ses véritables sentiments ou impressions. Bien des inimitiés qui n'étaient que sourdes éclatent alors, et l'on a vu ainsi souvent des Martiniquais se décider en quelques heures à quitter pour toujours la co- Ibnie, quand rien ne faisait prévoir quelques j^ours auparavant une semblable détermination.

Seules les mulâtresses gardent toujours leur caractère de bonhomie et de douce jovialité.

Notre vieille hôtesse, que j'ai déjà fait connaître

MulàtreMe en grand ci

au lecteur, témoigna une telle peine de notre départ que nous en fûmes profondément touchés. Elle nous défendait de lui payer la location de notre appartement. « Ce sera pour moi une manière de me souvenir davantage, nous disaitelle, si je vous ai offert l'hospitalité. » Elle dut cependant se résigner à nos volontés, mais ce fut les poches pleines de vanilles, de bâtons de cacao, et de toutes sortes de petits présents, que nous nous rendîmes, mon compagnon et moi, sur le paquebot qui devait nous éloigner pour toujours de la Martinique.

L'heureux pays que celui-là, si la France savait y faire respecter ses droits et si cette métropole imprévoyante n'y répandait pas contre 5es propres intérêts certaines institutions qui ne 5ont même pas légalement appliquées, mais dont -ses ennemis ne profitent pas moins, pour cher- •cher à lui nuire !

Gomment peut-on supposer en principe, puisque c'est sur des principes qu'ont été implantées aux colonies toutes les nouvelles institutions, que deux peuples comme les Français et les Martiniquais, vivant à quinze cents lieues de distance avec une différence de vingt degrés de Jatitude, sur des terres de productions absolu-

ment différentes, puissent être régis par les mêmes institutions, les mêmes lois, et surtout lorsque ces institutions demandent une part active à toutes les classes de la population ?

Ceux qui ont ainsi bouleversé le système colonial pourraient être comparés à ces membres de la Chambre des États-Unis auxquels M. Clay disait en 1839 : « Aussi étrangers à la réunion d'hommes au milieu desquels se trouve l'objet sur lequel roulent vos opérations que si vous habitiez l'Afrique ou l'Asie, vous n'en proclamez pas moins votre dessein d'émanciper sans retard, sans compensation, sans aucune préparation morale, trois millions d'esclaves nègres existant sous des organisations tout à fait séparées de celles sous lesquelles vous vivez. » Mais sans remonter jusqu'à l'abolition de l'esclavage, considérant la Martinique telle qu'elle existe actuellement, peut-on en faire de nouveau une colonie florissante vraiment attachée à la métropole et débarrassée des désirs plus ou moins sourds d'indépendance qui se font sentir chez la race de couleur?

Pour faire taire les aspirations révolutionnaires de cette race, il y aurait deux moyens : ou l'élever complètement au niveau des blancs

en en faisant non-seulement des créoles, mais de véritables Français, ou bien, au contraire, rejeter Ja race de couleur à un niveau inférieur, bien défini, au-dessus duquel elle sente dorénavant l'impossibilité de s'élever.

Le premier moyen, plus en rapport avec les faits accomplis, plus libéral, séduirait davantage; mais alors il fiiudrait l'appliquer dans toute son étendue, faciliter aux hommes de couleur l'enseignement supérieur, en faire des militaires, les envoyer en garnison tout aussi bien en France qu'aux colonies. Hélas ! une objection sérieuse s'oppose h ce système, objection dont Napoléon F' avait compris toute la valeur : « Le sang français, avait-il dit, serait bien vite souillé, et la France serait menacée de posséder au bout de peu d'années un très-grand nombre de personnes de sang mêlé. »

Cette vérité, qui fera peut-être sourire quelques-uns, est cependant assez grave pour qu'on la prenne en considération. Qu'on ne s'y trompe pas, le sang noir a déjà pénétré plus qu'on ne le pense au sein de notre population, je dirai même, de notre société française. Les marques sont bien peu visibles aux yeux de ceux qui n'ont jamais fréquenté une nombreuse popula-

tîon de couleur, mais le fait n'en existe pas moins; et nous avons vu plus haut combien il sera difficile, si l'on s'y prend trop tard, d'arrêter un pareil envahissement. Le venin est d'autant plus dangereux qu'il pénètre d'une manière plus occulte et moins observée par les peuples au milieu desquels il se répand.

Au lieu d'amener en France les hommes de couleur, au lieu de faire une race égale à la nôtre de cette race qui se renouvelle sans cesse et qui se renouvellera d'autant plus que les noirs et surtout les noirs oisifs seront tolérés plus longtemps aux colonies, je crois qu'il serait au contraire plus prudent d'arrêter dès sa source un pareil essor. Laissons, bien entendu, aux hommes de couleur toute liberté, toute faculté de s'enrichir, mais restreignons leur influence et leurs pouvoirs : pour cela, en créant des universités coloniales , diminuons le nombre des émigrations en Europe, et, pour favoriser les départs des sujets de cette race en Haïti, anéantissons leur ambition dans nos colonies françaises en les empêchant d'occuper aucune place du gouvernement et de briguer aucune fonction publique. Ce sont des mesures rigoureuses, j'en conviens, mais ce sont des mesures adoptées par

toutes les métropoles dont les colonies sont encore jQorissantes aux Antilles ; ce sont, en tout cas, des mesures nécessaires, si nous voulons conserver intactes non-seulement nos possessions américaines, mais plus que cela, notre race. On se souvient de ce que j'ai dit au commencement de ce livre : l'alliance d'un blanc dans une famille de nègres modifie seulement pour un temps la couleur de cette famille, tandis que l'introduction d'une négresse dans une famille blanche constitue les descendants de telle sorte qu'un nouveau croisement du même genre, et cela après plusieurs générations, peut donner des enfants nègres. Les Européens, qui déjà un peu avant l'abolition du Gode noir, mais surtout depuis cette abolition, ont créé cette race bâtarde, ne se doutaient pas certainement du mal qu'ils ont fait. Ils ont mis au monde des hommes quelquefois supérieurs dont nous devons craindre l'intelligence et étouffer les aspirations.

Malheureusement pour l'Européen qui passe aux colonies et en particulier à la Martinique, l'impression est toute différente, et Ton se sent fort attiré vers cette race contre laquelle je m'élève en ce moment. On ne rencontré que grâce, charme, douceur et bonté paritii.les

femmes, courtoisie, serviabilité, je dirai presque afFeclueuse humilité, bieu entendu apparente, parmi les hommes.

La nature vient encore ajouter à Tillusion :

au lieu de faire naître des sentiments de haine et de jalousie, elle semble, par sa prodigalité, ne respirer que farniente et amour. Le pain , le sucre, le beurre, le cacao, le café et jusqu'aux huîtres, comme je l'ai dit plus haut; tout cela se cueille aux arbres, toute Tannée, sans compter une quantité innombrable d'espèces de fruits différentes. La Martinique semble un véritable paradis terrestre avant le péché, rempli d'Èves et de serpents; et si le péché s'y est jamais commis, les coupables, que je sache, au lieu d'être chassés de ce paradis par un ange exterminateur, y. sont toujours restés ou sont partis à leur gré sur un bon paquebot avec une mer tranquille. Mais il ne faut pas toujours se fier aux apparences. J'ai fait connaître où était le mal ; avis maintenant à qui de droit.

Je me rendis de la savane de Fort-de-France au bateau h vapeur sur la baleinière d'un des vaisseaux de guerre français en station à ce moment-là dans la mer des Antilles. Le commandant de ce vaisseau m'avait gracieusement offert

son embarcation moxitée de douze bons rameurs. Cette amabilité, hélas! faillit me coûter cher. Je me place au gouvernail, et, sur Tordre du commandant resté à terre, les marins commencent à nager de toutes leurs forces et à m'emmener au large avec une enivrante rapidité. Je ne nie souvins que trop tard que je n'avais jamais été à l'école navale et que j'ignorais absolument tous les commandements maritimes.

De même qu'un chasseur à pied ne portera jamais son arme qu'après le commandement :

« Portez armes » , et restera indéfiniment immobile après n'importe quelle périphrase, de même mes marins, bien. qu'ils se rapprochassent du paquebot, ramaient toujours avec la même force et restaient sourds h tous les ordres que je leur donnais, hélas! en langage vulgaire, à toutes les prières que je leur adressais cependant en bon français pour qu'ils voulussent bien s'arrêter : la théorie leur prescrivait, parait-il, comme dans Finfanterie, de continuer le mouvement du moment qu'un commandement contraire ne leur serait pas donné strictement suivant les règles.

J'avais beau parler, j'avais beau prier et

supplier, ils avançaient toujours et avec une

vitesse qui devenait effrayante. Pour la première

fSS AUX ANTILLES.

fois je constatai les inconvénients d'une trop bonne discipline dans Tarmée, et je voyais mon embarras croître a chaque coup d'aviron.

A mesure que nous nous rapprochions du paquebot, nous rencontrions des barques plus serrées et plus nombreuses. Il me fallait déployer une véritable habileté pour tourner à l'aide de mon gouvernail dans ce dédale d'embarcations chargées de malles et que je craignais à chaque instant de faire sombrer. Mes marins, satisfaits de leur conducteur, ne pouvaient plus supposer que j'ignorasse absolument leur métier ; aussi , pleins de confiance dans leur pilote et doués, hélas! d'une force musculaire infatigable, ils m'entraînaient toujours. Si je fusse arrivé de la sorte jusqu'au paquebot, je ne sais vraiment pas lequel de nous deux se fût brisé dans le choc.

J'allais me résigner à tenter un abordage aussi périlleux quand j'aperçus sur une des barques voisines de la mienne un ancien officier de la marine française devenu inspecteur de la Compagnie transatlantique et qui se rendait à bord du paquebot. Je fis en sorte de passer plusieurs fois auprès de lui pour pouvoir lui demander les renseignements nécessaires : ce marin français parlait enfin français. J'appris le commandement

dont l'ignorance avait failli culbuter tant de bagages et blesser si profondément mon amourpropre. Je lançai majestueusement ce commandement à mon équipage, qui obéit à la seconde. C'est chose vraiment curieuse que la puissance d'un mot sur douze gaillards de cette trempe-là. Je remerciai ces braves marins qui, en somme, avaient fait leur devoir, et je grimpai sur le pont du paquebot pour contempler quelques minutes encore cette belle Martinique que nous allions quitter.

C'est sans contredit une impression pénible que de se séparer pour toujours de quelqu'un, fùt-il presque indifférent; et c'est aussi une impression pénible que de s'éloigner pour toujours d'un pays où l'on a ressenti de profondes émotions. C'est là un des mauvais côtés des voyages lointains; ils rendraient facilement insensibles à force d'avoir ému. Que de fois à l'étranger l'impossibilité où le voyageur se trouve d'acquitter sa dette de reconnaissance envers les bienfaiteurs qui l'ont accueilli, ont révolté mes sentiments de justice! En Russie, principalement, l'étranger est reçu, choyé, admis avec honneur à la table du père de famille ; il est à ce foyer comme chez lui, souvent mieux que chez lui; il

y reste tant qu'il veut, et quand il part, il n'a à laisser tomber pour tant de bienfaits qu^un misérable merci. Gomme il ne peut pas davantage, il s'est acquitté , et il s'en va. Pour l'homme vraiment reconnaissant, chaque départ devient alors une souffrance; et quand on sait que la séparation doit être éternelle, cette souffrance s'accroît de tout le poids d'une dette.

Comme le merci que je laissai tomber ce jourlà du paquebot ne s'adressait qu'à la terre de la Martinique, mon esprit facilement distrait se reporta à tous les adieux de ce genre, mais plus sérieux, que j'avais faits dans le cours de mes voyages. Que sont devenus tous ces hommes auxquels j'ai dit merci? Ils ont exercé envers moi la vertu qui était autrefois la plus honorée, et ils ont peut-être péri à présent faute d'un service que j'aurais pu leur rendre. Cet exercice aussi large de l'hospitalité que l'on rencontre presque partout étonne d'autant plus que le monde entier, cela est incontestable, est peuplé de gens d'affaires, et que le but universel est Targent. En dehors de certains cercles restreints d'aristocratie dans quelques pays d'Europe, on ne s'occupe au monde que de commerce et d'industrie. La Chine, la Sibérie, l'Inde, l'Australie

et toutes les Amériques, c'est-à-dire presque tout le globe, ne sont que d'immenses entrepôts.

Bizarre époque que la nôtre, qui a su réunir chez les mêmes individus tant de chevalerie et de cupidité !

Une heure environ après que nous fumes montés à bord, l'ancre fut levée, les coups de canon traditionnels retentirent. Les échos de toutes les montagnes qui entourent la baie de Fort-de-France en répétèrent le son et le prolon- Ijèrent même en un long roulement. La lourde machine s'ébranla, le paquebot partit, et cette immense ville flottante se réduisit bientôt pour les habitants de la Martinique a un tout petit point dans l'espace d'où il s*échappait quelque peu de fumée noire.

Dès que nous eûmes perdu la terre de vue, j'examinai mes nouveaux compagnons de route.

Un groupe d'hommes différant de mises, de types et de manières d'être, frappa immédiatement mes regards. L'un d'eux avait le visage si peu lavé et si couvert de charbon de terre, qu'il semblait un chauffeur de locomotive dans l'exercice de ses fonctions. Cependant sa main noire et un peu calleuse serrait souvent la main gantée d'un joli jeune homme à cravate cerise et dont le tissu fin

d'un linge irréprochable se laissait apercevoir sous le vêtement complet du plus vaporeux crêpe de Chine.

Ces deux hommes si dissemblables, pour se réunir ainsi, devaient avoir un point commun, nourrir une même espérance, poursuivre un but semblable.

J'appris plus tard que ces hommes formaient une commission cherchant à percer un canal interocéanique à travers l'isthme de Panama.

Je m'adressai à l'un d'eux. « Le caractère de notre commission, me répondit-il, est d'être avant tout européenne et internationale. Je suis Français, ajouta-t-il. Cet homme à la longue barbe, un peu roide dans son maintien, mais fort distingué de façons, est un Anglais. Ce joli monsieur à cravate cerise, et qui n'est pas le moins intelligent de notre société, tant s'en faut, bien qu'il semble un peu polichinelle, est un Italien. Cet autre, un peu moins propre, plus lourd dans sa démarche et qui donne la main à

l'Italien, est un » Je l'arrêtai pour lui faire

part de mes appréhensions : le caractère même de l'expédition d'être internationale et européenne ne la condamnait-elle pas d'avance à l'insuccès? — Les Américains du Nord, s'ap-

puy au t toujours sur leur fameux principe Munroë, n'aiment pas voir les Européens s'immiscer dans les affaires du nouveau monde.

On sait que les États-Unis se sont déjà opposés à tout projet de canal passant au sud du Centre-Amérique. On sait qu'ils ont déjà étudie deux projets, l'un dans les environs du lac Nicarragua, l'autre dans le Téhuantépec. Mais iynorait-on donc en Europe, lors de mon voyage, que le Téhuantépec avait été adopté pour l'accomplissement du projet, que les terrains nécessaires avaient déjà été achetés au Mexique sous la condition de bâtir un canal et même d'en commencer prochainement les travaux ?

Comn^ent les États-Unis, en effet, qui peuvent payer de leurs propres deniers ou au moins avec un emprunt national la construction d'un canal qui les intéresse à un si haut degré, comment les États-Unis, dis-je, laisseraient-ils accomplir ce travail dans une région aussi éloignée de leur centre d'action que l'est l'isthme de Panama et dans un pays aussi malsain ^ ?

Sur les dix hommes dont se composait la com-

* On a constate, en efFet, que pour la construction du chemin de fer de Panama, on avait perdu un homme par mètre.

mission que j'ai rencontrdey six sont morts à la peine. Honneur à eux! Mais quand donc l'Europe, qui déjà a dépense beaucoup de centaines de mille francs pour réunir les deux grands océans Atlantique et PaciBquc, comprendrat-elle que si elle se heurte pour l'accomplissement de ce projet à un climat meurtrier, elle rencontrera toujours là-bas pour ennemi bien plus acharné encore la diplomatie et le mauvais vouloir du gouvernement des États-Unis?

Nous longeâmes la colonie anglaise de la Dominiqne, la seule ile des Antilles avec Sainte- Lucie où il existe encore plusieurs familles de Caraïbes. 11 n'y a pas très-longtemps que Cuba en possédait quelques-unes. J'ai rencontré plusieurs personnes à la Havane qui avaient secouru les derniers représentants de cette race sauvage et malheureuse. Nous passâmes dans le joli canal qui sépare la Dominique des deux îles des Saintes, et nous nous dirigeâmes vers la Pointe-à-Pitre.

La Guadeloupe ne se compose pas d'une seule île comme la Martinique : elle est formée d'un noyau principal séparé en deux parties par un canal d'eau salée. De ces deux parties, l'une, très-fertile et peu accidentée, porte le nom de

Grande-Terre; l'autre, produisant aussi des cannes h sucre, mais plus couverte de forêts et très-montagneuse, s'appelle, je ne sais pourquoi, la Basse-Terre. Différents satellites, dont les principaux sont Marie-Galante et les Saintes, moins fertiles et moins pitoresques, entourent ce noyau principal dont je viens de parler. Une baie remplie d'îlots qui se cachent sous des palétuviers vient arroser les pieds des premières maisons de la P-ointe-à-Pitre. Cette ville, bâtie sur la Grande- Terre, peut considérer, de l'autre côté de la baie qui l'arrose, la Soufrière et les différentes montagnes qui ornent la Basse-Terre. Cet ensemble forme un tableau d'une beauté vraiment exceptionnelle, et, pour être tout à fait impartial , je dirai que dans toutes les Antilles peut-être on ne peut rien admirer de plus beau que la baie de la Pointe-à-Pitre considérée, il est vrai, du bateau. Une fois descendu à terre, si, comme à la Martinique, on peut apercevoir partout une végétation luxuriante, on trouve là moins d'eau, moins de fraîcheur et moins d'ombrage. Les ruisseaux altérés de la Pointe-à-Pitre demandent à grands cris un amiral de Gueydon qui vienne à leur secours. C'est a peine si de temps en

temps une pluie suffisante vient les aider à se

débarrasser des tas de légumes et des restes de fruits dont la population les abreuve. Les maisons, peintes en blanc, renvoient aux malheureux passants toute la chaleur dont elles peuvent se débarrasser. C'est tant pis dans cet endroit-là pour ceux qui sont dehors. Et si Ton fait constater aux habitants de la Guadeloupe que la vie dans leur ile doit être bien plus pénible qu'à la Martinique, ils répondent invariablement : Mais songez donc que nous n'avons pas de serpents. Si on leur reproche de bâtir leurs maisons à l'européenne, de s'habiller à l'europénne, habitude curieuse qui s'est implantée je ne sais pourquoi dans toutes les Antilles ' ; si on leur reproche de ne pas arroser leurs rues, leurs maisons; en un mot, à tout ce qu'on peut leur dire de mal sur leur pays, ils fçnt toujours cette même réponse : Mais songez donc que nous n'avons pas de serpents. Comme si l'absence du serpent empêchait de se procurer le confortable et le bien-être.

En cela, je crois que les Guadeloupiens se sont trompés; ils auraient pu, grâce précisément à

' Les Angolais, plus intelligents à ce point de vue que nous et que les Espag^nols» ont adopte dans Tlnde Tusage des vêtements légers, même pour les réceptions ofBciellcs.

cette grande faveur de Ja Providence, de ne pas être infestés de serpents, ils auraient pu, dis-je, faire de leur pays un paradis terrestre bien autrement séduisant encore que Fort-de-France et que la Martinique tout entière. A dire vrai, leur pays est aussi beau. La Basse-Terre principalement, par ses forêts, par ses montagnes, procure aux yeux du touriste les mêmes splendeurs, les mêmes ébahissements , les mêmes charmes que les environs du camp de Balatd ou les pentes de la montagne Pelée.

Déplus, le Guadeloupien peut errer au hasard au milieu de cette belle végétation ; il peut, se croyant explorateur, pénétrer où il veut dans Tépaisseur de la forêt, disparaître dans les hautes herbes. Il peut s'abreuver de contemplation et d'enthousiasme; et si la nuit vient le surprendre, il trouve encore dans cette nature un asile sûr, un repos exempt d'inquiétude, un lit moelleux, une nourriture suffisante et enfin , pour couronner le tout, un ciel sans nuage et des étoiles brillantes qu'il peut apercevoir à travers les berceaux de bambous ou les feuilles découpées des fougères.

Gomme les situations sociales, commerciales et politiques sont absolument les mêmes à la

Guadeloupe qu'à la Martinique, je n'en dirai rien. Une petite difTërence cependant est à constater dans les résultats immédiats que produisirent certaines réformes à la Guadeloupe, spécialement quand on accorda les droits civils et politiques aux hommes de couleur. Ceux-ci, désireux d'affirmer leur égalité avec les blancs, firent des querelles les plus légères des questions d'honneur et se battirent en duel pour de misérables raisons. Un mulâtre principalement, dont le nom est encore très-populaire à la Guadeloupe, était devenu la terreur de toute la colonie. Soit au pistolet, soit à la carabine, il tuait régulièrement son adversaire; et comme en Amérique on ne connaît que ces deux sortes d'armes pour les combats singuliers, chaque homme acceptant le défi était un homme mort.

Plusieurs fois ce mulâtre, fort brave du reste, ayant laissé tirer son adversaire le premier, avait vu celui-ci s'enfuir à toutes jambes pour éviter tine mort certaine. Aussi, dans une des dernières rencontres, il fut convenu que chaque combattant serait fortement lié à un poteau pour éviter que l'un des deux cherchât à se dérober au coup qui l'attendait. L'adversaire du mulâtre Venait de décharger son arme sans résultat, et,

ainsi attaché, il prévoyait le sort qui lui était réservé. Cruelle était sa situation, bien court était son avenir; aussi, par un effort de désespéré, il parvint à rompre ses liens et s'enfuit. L'implacable mulâtre n'en coucha pas moins en joue son adversaire, et, au moînent où celui-ci allait dépasser la portée de son arme, il l'atteignit en pleine tête et le tua. Tel fut l'un des résultats les plus immédiats des droits civils et politiques accordés aux hommes de couleur dans notre colonie de la Guadeloupe.

La traversée n'est que de deux heures environ pour aller de la Pointe-à-Pitre à la ville de Basse- Terre, capitale politique de la Guadeloupe. Beaucoup de créoles et de personnes de couleur, voulant profiter de la présence du paquebot pour éviter un lony voyage par terre, montèrent à notre bord. Nous embarquâmes aussi vingt religieuses environ, saintes personnes qui s'étaient expatriées pour aller soigner au loin les malades et ramener à la véritable religion les pauvres nègres de nos colonies, toujours tentés de mêler au christianisme quelque pratique superstitieuse de leur ancien rit.

J'avais déjà rencontré en Chine des sœurs du même ordre, et je savais quelle profonde admi-

ration elles méritaient. Sur notre bateau on leur avait assigné pour s'asseoir un banc, très-long, adossé au bastingage. Aussitôt après la sortie du port, ces bonnes sœurs ne tardèrent pas à souffrir du mal de mer. Gomme elles s'étaient ra* conté mutuellement que la position horizontale pouvait seule guérir des étourdissements causés par les mouvements du bateau, elles s'allongèrent à côté l'une de l'autre. Quelques-unes, con* tinuant à souffrir, tentèrent de baisser la tête davantage ou ne craignirent pas, tant l'horrible mal de mer anéantit tout sentiment, même celui de la pudeur, d'élever leurs pieds jusque sur le dossier des bancs. D'autres, plus malades encore, gisaient inertes sur les planches du pont. Au bout d'une demi-heure de traversée environ, toutes avaient adopté les situations les plus insolites, il faudrait même dire les plus excentriques. La réunion de ces bonnes sœurs ainsi posées offrit alors un tableau si drôle, une représentation de couvent en goguette si bizarre, que je ne pus m'empécher de sourire malgré la pitié que j'ai toujours conçue pour les personnes sujettes au mal de mer. Ce fut pour ces pauvres malades une véritable délivrance quand nous mouillâmes dans la baie de. la Basse-Terre, et il

leur sembla, peut-être, en quittant le bateau, qu'elles entraient dans ce paradis tant désiré pour lequel elles mènent sur terre une \ie si agitée, si pénible et si méritoire.

Mais passons toutes les petites péripéties de la route , historiettes personnelles n'ayant de valeur que pour les acteurs ou les témoins; arrivons tout de suite à l'île de Saint-Thomas , la plus occidentale des îles Vierges où les gens de couleur occupent une situation différente de celle où nous avons trouvé leurs pareils de la Martinique et de la Guadeloupe.

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