‹ Aux AntillesChapitre 25 sur 39 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LE CAP haïtien.

Navigation enchanteresse. — Le pilote et le colonel du

port. — Aspect de la ville.

Après avoir considéré à la Martinique le nègre travailleur ou oisif; après l'avoir admiré à Saint- Thomas non-seulement libre, mais enrichi, agissant sous une autorité européenne et régulière, nous allons l'observer en Haïti affranchi de toute domination étrangère, constituant des classes sociales etfondant alternativement, hélas! comme un autre pays du monde , des royautés , des empires et des républiques dont il est lassé tour à tour. Nous quittons Saint-Thomas sur un joli petit bateau français qui, grâce à l'habileté de son capitaine, serpente au milieu des récifs qui entourent la colonie danoise , frise des îlots , franchit des rochers à fleur d'eau avec une véritable élégance. Rien n'est dédaigneux et moqueur comme la marche d'un petit bateau, surtout, ce me semble, à la sortie de Saint-Thomas. Mille

brisants se dressent alentour qui voudraient s'opposer à sa marche. Peu lui importe ; il les nargue même en les frôlant de sa coque agile. La mer le roule, le secoue, le ballotte. Il s'en rit, s'en amuse, trouve même son plus grand charme dans cette perpétuelle agitation qu'il appelle le bercement des flots; et dans son intérieur quel ordre, quelle tranquillité! On se croirait au milieu d'une cité de paix que personne n'assiège, tandis qu'on est dans une forteresse non-seulement bien faible, mais harcelée constamment et de toute part par le plus formidable , le plus inconscient et le plus implacable des ennemis.

Ce charmant petit bateau nous fait faire escale à Managuez, une des ;yilles principales de l'île de Porto-Rico, colonie espagnole, la plus florissante des Antilles avec l'île de la Trinidad qui appartient à l'Angleterre. Je ne parle pas de Cuba , incontestablement la reine de cet archipel, mais que l'insurrection a placé dans un état précaire, je dirai même désespéré.

Presque tous les Français et même beaucoup de géographes connaissent la grande île qui est placée entre Porto-Rico et Cuba sous le nom de Haïti on Saint-Domingue, C'est plutôt Haïti et Saint-Domingue qu'il faudrait dire, car cette île

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est en somme, malgré tous ses anciens bouleversements politiques, séparée en deux portions bien distinctes, Tune anciennement française et actuellement indépendante, connue plus spécialement sous le nom d'Haïti; l'autre, autrefois espagnole , maintenant aussi indépendante et dénommée particulièrement par les habitants : Santo-Domingo. Ces deux pays n'ont de commun que leurs agitations politiques, le délabrement de leur agriculture et de leur commerce, la pitié jointe à la franche hilarité qu'ils inspirent à tous ceux qui les visitent.

Deux jours après avoir quitté Saint-Thomas, nous fendions les eaux qui baignent la portion espagnole de l'Ile. Nous apercevions à l'horizon les hautes montagnes dont elle est couverte et dont les silhouettes immobiles et bien dessinées contrastaient avec les cimes agitées et les contours changeants des flots qui nous entouraient. Si la mer, vue de la côte, offre un spectacle grandiose et imposant, la terre, vue de l'Océan, se dresse au milieu des flots si immuable, si tranquille, si fière et si dédaigneuse, qu'elle inspire peut-être encore, si c'est possible, un plus profond respect. La mer, et surtout la mer agitée, semble avoir toute la petitesse des personnes en

colère, tandis que la terre contre laquelle viennent se briser les flots est d'autant plus majestueuse qu'elle résiste sans efforts : elle n'oppose à cette furie, à cette agitation, à cette écume, que le calme et la stabilité.

Vers midi, une vapeur venant de la terre humide se répandit sur la mer. Très-lourde et trèscompacte, elle ne s'élevait pas à une grande hauteur au-dessus de nos têtes et permettait aux rayons du soleil, en la traversant en partie, de parvenir jusqu'à nous. Ce brouillard translucide recevant perpendiculairement des rayons éblouissants, imbibé en quelque sorte du soleil des tropiques, devint si lumineux que nos yeux pouvaient à peine en soutenir l'éclat. Il resplendit de telle manière que rien ne se distinguait plus autour de nous, ni la mer, ni les montagnes, ni même l'avant du bateau. Jamais route ne fut à la fois plus éclairée et plus difficile à reconnaître que la nôtre. Nous naviguions dans un océan de clarté et nous étions si aveuglés par cette clarté même que nous nous serions brisés sur un récif avant d'avoir pu nous douter de sa présence. En s'avançant ainsi triomphalement dans cet océan de lumière, notre joli bateau semblait transfiguré. Si, au lieu de contenir de simples touristes

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comme nous, il eût porté des explorateurs chrétiens tels que Christophe Colomb et quelques autres, on eût pu regarder ce phénomène comme une apothéose naturelle offerte par Dieu à ses propagateurs de l'Évangile dans des contrées encore inconnues. Quand ces belles féeries de lumière furent terminées, nous arrivâmes à l'entrée du port de la ville appelée le Cap haïtien, nous hissâmes le pavillon convenu pour demander un pilote ; nous tirâmes plusieurs coups de canon pour avertir de notre présence. Personne ne vînt. M. le pilote était sans doute occupé ailleurs. Comme le soleil allait disparaître, notre capitaine se décida à entrer dans le port, se fiant à sa propre expérience; encore put-il constater que deux ou trois bouées avaient été changées de place, je n'ose pas dire dans l'intention de briser quelques vaisseaux; c'est ainsi que M. le pilote du Cap haïtien témoigne sa rancune à ceux qui, se souvenant de ses anciens services, croient pouvoir s'en dispenser à l'avenir en se fiant aux positions respectives des différentes bouées du port.

J'ai dit à dessein M. le pilote, au risque encore de blesser dans son amour-propre cet homme d'une honorabilité au moins contestable, comme .

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je viens de le prouver. Il a peut-être et même certainement un titre plus ronflant que celui de Monsieur que j'ai le malheur d'ignorer.

Le moins qu'on puisse être en Haïti , c'est d'être un monsieur; mais aussi tout le monde est monsieur. Il faut dire M. le portefaix, M. le pick-pocket, M. le bandit. Afin de prouver immédiatement à quel point les habitants de cette république ont la manie des honneurs, j'apprendrai au lecteur que pour dix-huit mille hommes de troupe environ que possède Haïti, au moins sur le papier, il y a presque onze mille généraux tant de division que de brigade. « Comment voulez-vous que notre gouvernement puisse tomber? me disait sérieusement à Port-au-Prince un monsieur, que dis-je? un général qui ne dédaignait pas dans ses moments perdus de se lîvrer à quelque autre occupation plus lucrative que celle de commander une armée haïtienne ; comment voulez-vous que notre gouvernement puisse tomber? A la première émeute nous sommes bien décidés, nous nous réunissons cinq mille généraux, et nous chargeons l'ennemi à la baïonnette. »

Quand nous eûmes jeté l'ancre à la tombée de la nuit, devant ce beau demi-cercle de monta-

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gnes qui forme la limite du bassin de la rivière Sainte-Rose, près d'un bois de palétuviers semblables à ceux de la Martinique, au milieu de cette splendide nature qui se souvient d'avoir été française, un bomme, arrivé précipitamment en barque, escalada notre bord; c'était M. le pilote qui venait réclamer son salaire pour avoir failli introduire notre paquebot dans le port sans accident. Un autre monsieur le suivit, vêtu d'une simple chemise et d'une moitié de pantalon, pieds nus, la tête coiffée d'un madras, et le tout surmonté d'un affreux chapeau de paille qui avait dû voir plusieurs fois le fond de la mer.

u Brave homme, s'écria l'un des passagers en toisant ce nouveau venu, veux-tu pour cinq francs descendre mes malles à terre ? — Adressez-vous à d'autres, répliqua celui-ci, et encore en langage créole, ce qui ajouta au grotesque de la réponse ; moi, je suis le colonel du port; je viens vous dire que vous ne descendrez pas à terre sans ma permission, parce qu'il est trop tard. » Puis se rengorgeant dans ce qu'il avait de vêtements et de demi-vêtements : « Et il en sera ainsi, ajôuta-t-il, parce que tel est mon bon plaisir. » — Cette petite scène nous fit pâmer de

rire, ainsi que plusieurs autres qui suivirent et dont j'épargne la narration.

Nous ne voyions encore dans tous ces faits et gestes que des divertissements dfe nègres, des singeries d'enfants émancipes, des caricatures faites à plaisir, des dignitaires d'un État policé ; nous pensions encore que ces gens-là se moquaient, et nous riions de bon cœur avec eux.

Hélas ! on rit moins ou plutôt on ne rit plus quand on pénètre dans l'intérieur de l'île ; quand on constate que tous les actes de la République sont dictés par de sérieuses vengeances ou rancunes politiques ; quand on se souvient des tueries de Français qui se sont faites là et des orgies sanguinaires de l'empereur Soulouque ; quand on considère l'abandon des campagnes, la dévastation des villes, et qu'est-ce que cela encore ! quand on voit surtout que, chez ces gens-là, lé mot indépendance signifie oisiveté coupable, que le mot liberté cache les mots vol et assassinat , et que ces anciens mulâtres, redevenus tous nègres où presque tous, se livrent actuellement à toutes les cruautés du paganisme, à toutes les horreurs de la barbarie, et cela au nom dé la liberté, quelquefois même au nom du christianisme.

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Si quelqu'un pensait que je me fais trop accusateur, je lui répondrais qu'en Haïti, certains hommes, dont la reunion forme un groupe assez compacte pour porter le nom de secte, immolent chaque année à Noël un pauvre enfant qu'ils se partagent et qu'ils avalent pour honorer la naissance du Christ. Ce n'est peut-être pas par cruauté qu'ils agissent ainsi, je veux bien encore l'accorder, non sans efforts ; c'est, en tous cas , par fanatisme aveugle, par dégénérescence des grandes idées chrétiennes abandonnées à des sauvages africains qu'on a faits subitement des messieurs, que dis-je ! des citoyens, sans les instruire.

La preuve du fait dont je viens de parler, c'est que le 12 mars 1864-, le Moniteur, journal officiel de la république d'Haïti, contient uq article signé du président lui-même, où cette pratique religieuse est désapprouvée : franchement, c'est bien le moins !

Nous descendîmes à terre le lendemain au lever du jour : la ville du Gap haïtien, appelée autrefois le Cap français, était la capitale, et la capitale florissante, de notre colonie. Cette ville a été brûlée en 1793 au moment de la révolte des noirs , puis a été complètement démolie en

1842 par un yiolent tremblement de terre. Aucun dëgât causé par Tun ou l'autre de ces deux fléaux n'a été réparé. On ne voit partout que ruines et débris; ici, les traces d'une rue; plus loin, des futs*de colonne ; de toutes parts, des portions de maisons, des agglomérations de matériaux : c'est à peine si çà et là une liane ou quelque arbuste vient égayer de sa verdure ce lieu témoin de si grands effondrements matériels et politiques.

Un missionnaire, car il ne faut pas dire un membre du clergé haïtien , le véritable clergé haïtien ayant à tout jamais déshonoré ce titre ; un missionnaire, dis-je, voulut bien me servir de guide dans la ville et le pays du Cap. Cet homme aimable me faisait remarquer la répétition de sa formule en me promenant au milieu de ces ruines : «Voici, me disait-il, l'ancien hôpital, l'an- . cienne caserne , l'ancienne église , l'ancienne habitation du gouverneur. » Son cœur de missionnaire et de Français saignait devant chacune de ces anciennes choses, sur l'emplacement desquelles nous ne voyions que de vilainels pierres et une végétation relativement rabougrie qui tâchait de les consoler un peu.

Hélas ! mon cœur de Parisien saignait bien

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plus encore, car cette tournure de phrase û pu frapper mon oreille dans une autre capitale du monde.

Quand un monument s'est écroulé à cause de 5on ancienneté, sa carcasse ruinée commande •d'abord le respect comme tout vieillard. Puis, le temps, étant une création de Dieu, son travail a je ne'sais quoi d'artistique et de grandiose qui fait que toute ruine causée par lui est véritablement belle et inspire Tadmiration ; de plus, cette ruine, n'étant pas dépouillée de sa fierté passée, éveille chez le contemplateur un sentiment poétique et plein de mélancolie en lui préchant que tout s'en va et disparaît comme elle, même les plus belles choses. La terre, reconnaissant dans cette ruine du temps un grand mort qui cherche une sépulture, sait peu à peu reprendre ses droits ; elle grimpe par les fissures, par les interstices jusqu'au haut des vieilles murailles et donne naissance à une végétation d'un caractère particulier qui, s'élevant au-dessus du fait, apparaît comme un splendide trophée que le temps, le plus infatigable de tous les travailleurs, serait venu planter au sommet de son œuvre.

Au contraire, les ruines causées -par des accidents même naturels comme les tremblements de

terre et plus encore causées par un incendie, ou une profanation humaine, n'inspirent que des sentiments de haine et de dégoût.

Subsistant ainsi à la place où fut autrefois la capitale de notre colonie haïtienne , ces ruines dont je parle sont pour les nègres un constant témoignage de leur servitude passée et pour les blancs un souvenir perpétuel de l'ancienne prospérité. Elles inspirent peut-être un sentiment de pitié comme ces pauvres jeunes estropiés qu'on rencontre en plus grand nombre après les guerres, victimes des ambitions et des dissensions humaines ; mais elles ne sont ni belles, ni poétiques, ni même pittoresques.

La végétation qui les entoure leur est absolument étrangère; elle a pris racine ailleurs, et les lianes elles-mêmes ne se raccrochent pas à ces ruines de hasard : les pierres restent nues, blanchâtres ou noircies ça et la par la flamme. Ce n'est plus l'oeuvre poétique accomplie par le temps. Leurs auteurs peuvent-ils même s'appeler des humains? C'est le résultat du plus bas de tous les sentiments, l'envie, conduite par l'injustice et le désordre.

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