‹ Aux AntillesChapitre 26 sur 39 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

tJN FORT haïtien.

Un spécimen de Tarmëe. — Splendeur pittoresque.

L'fle de la Tortue.

Une seule autorité a survécu à Haïti toujours respectée après tant de révolutions et de chutes {{ouvernementales, c'est l'autorité ecclésiastique ; aussi est-ce en compagnie d'un prêtre qu'il faut pénétrer dans l'intérieur de la République si Ton veut voyager en toute sécurité. Depuis le concordat signé en 1860 entre Haïti et la cour de Rome, tout le clergé de la République se recrute en Europe et presque exclusivement en France. Tous les prêtres qui habitent cette grande île des Antilles ont donc la peau blanche, et cependant » aux yeux de3 Haïtiens, ils font exception parmi les blancs. Le prêtre là-bas peut posséder au moins en communauté, il peut aller, venir, prêcher pour ou contre le gouvernement; sa personne est inviolable de par la volonté des habitants. En temps de révolution, les personnes compromises se réfugient chez les prêtres, et

elles mettent leurs existences plus à Tabri dans cet asile que dans la maison d'un consul , y fussentelles revêtues de tous les drapeaux européens.

Ce n'est pas qu'en Haïti, nous l'avons vu, on pratique et surtout on comprenne très-bien la religion catholique ; mais pour eux le prêtre est la personnification de la bonté, du désintéressement et du sacrifice. Le peuple nègre est un peuple d'enfants, et, comme tous les enfants, il a un grand sentiment de la justice, le plus précoce de tous les sentiments. Aussi pratique-t-il la reconnaissance envers le prêtre qui, de tout temps, même sous le régime de l'esclavage, le soignait, le consolait, le soulageait.

Quelques Haïtiens ont bien soupçonné les prêtres en 1831 de chercher à replacer le pays sous la domination française. Ils eurent alors l'idée baroque, afin d'anéantir leur crainte, d'exiger, dans un concordat proposé à cette époque, les libertés de l'Église gallicane. Je ne sais quels rapports liaient aux yeux de ces gens naïfs les libertés gallicanes à l'indépendance d'Haïti. Le concordat ne fut signé qu'en 1860, et les prêtres n'ont jamais cessé, surtout depuis cette époque, de jouir de la confiance et du respect des Haïtiens * .

* Ce concordat a été un bienfait pour Haïti. Avant

Uîî FORT haïtien, 227

Le guicl^ bienveillant dont j'ai parlé tout à l'heure voulut bien m'accompagner pour visiter un fort qui domine la ville ou plutôt le petit ramassis de cases en bois qui forment maintenant ce qu'on appelle le Cap haïtien. Nous sautons sur de petits chevaux fringants, et nous partons au galop, suivant tantôt un sentier, tantôt le lit d'un torrent, pénétrant parfois en plein bois, au hasard, sans direction bien arrêtée. Après une demi-heure de cette course folle dans l«s flancs de la montagne Rouge, nous arrivons à une porte vermoulue, fermée à clef, mais se soutenant à peine entre deux constructions informes et à moitié démolies qui durent servir autrefois de piliers et de fortifications.

Nous appelons ; nulle réponse. Nous cognons ; même silence. Mon compagnon donne alors un

1860, le territoire de la République était le réfugie de beaucoup de prêtres, indignes de ce nom, qui venaient traîner là leur existence coupable en abusant de la crédule naïveté des habitants. On peut lire dans le livre d-e M. d*Alaux de quelle manière et par quel pr<étre a été célébré le sacre de Tempereur Soulouque. Depuis 1860, les missionnaires entretenus par Tœuvre de la Propagation de la Foi ne demandent que fort peu d*argent aux indigènes : ils ont ainsi gagné leur confiance et tâchent peu à peu de ramener ces pauvres affolés à des sentiments, je ne dis pas chrétiens, mais humains.

2t8 AUX ANTILLES.

vigoureux coup de pied dans la porte : elle craque, faiblît, chancelle et tombe. Nous avançons. Une plate-forme qui pouvait servir autrefois de poste d'observation et dominant un magnifique panorama est à peu près tout ce qui constitue la partie la plus importante de cette formidable place que nous venons de prendre quasi d'assaut. Çà et là quelques monticules recouvrant peut-être d'anciennes casemates entourent cinq ou six canons, hélas! français. Quant à la garnison, nous la cherchàmes^Iongtemps. Ce n'est qu'à force d'appeler que deux soldats, et quels soldats ! sortirent d'une sorte de puits donnant accès dans une petite chambre souterraine qui forme toute la caserne. « Allons donc, un peu de courage , s'écrie mon compagnon ; comment ! un père et un Français viennent vous voir, et c'est ainsi que vous les recevez ! — 11 fallait nous avertir de votre présence, répondit le plus grand des deux ; attendez un petit brin, nous allons vous faire honneur. » Et ils rentrèrent tous les deux dans leur souterrain. Je renonce à décrire leurs costumes, mille fois plus grotesques dans leur composition fantaisiste que la nudité ellemême : l'un n'avait qu'un soulier, puis une culotte rouge provenant d'une ancienne livrée de

UN FORT haïtien 229

domestique, et un chapeau Gibus. L'autre avait des bottes, une sorte de caleçon semblable à ceux dont on se sert dans les écoles de natation, un ancien habit noir de soirée, et sur la tête un madras rouge.

Quand cette vaillante armée fut rentrée sous terre, d'après le conseil de mon guide expérimenté, je tournai mes regards vers le splendide panorama qui m'entourait. Un grand cirque de montagnes marquait les limites du bassin de la rivière Sainte-Rose. Au sud, du côté du mont Rouge, ces montagnes se rapprochaient du point culminant où nous nous trouvions, mon guide et moi ; et nous pouvions distinguer sur les pentes, dans les ravins, aux points les plus éclairés comme dans les plus sombres replis de la montagne, la magnifique végétation dont tout ce pays est recouvert. Nous y retrouvions les mêmes essences d'arbres que dans les Petites Antilles. Sous nos pieds, à une grande profondeur, nous pouvions suivre du regard presque jusqu'à sa source les détours et les sinuosités de la rivière dont les eaux disparaissaient, çà et là^ sous des touffes de bambous , des massifs de cocotiers ou d'épais ombrages de tamariniers. Cette gracieuse rivière daignait encore arroser le vil-

lage actuel du Gap haïtien et se perdait ensuite dans les flots bleus de la mer dont la fureur déchaînée à ce moment-là ajoutait encore à la majesté du tableau.

Après avoir contemplé quelque temps en silence, mon guide, visiblement ému, s'écria en me montrant toute cette nature : « Et dire qu'il y a si peu de temps, toutes ces belles choses s'appelaient encore la France! » Peu à peu le soleil s'inclina vers l'occident et finit par disparaître derrière la montagne du Cap. Un crépuscule immédiat entoura la région où nous nous trouvions, tandis qu'à l'est, l'horizon couvert de montagnes plus hautes était encore vivement éclairé. Une vapeur légère, pareille à celle qu'on voit souvent chez nous en automne , une vapeur -encore française peut-être , s'éleva peu à peu vers le ciel comme un souvenir, puis, s'arrétant à une certaine hauteur, plana au-dessus de tout <3omme une espérance.

J'allûis faire remarquer à mon guide le langage figuré de cette douce vapeur, quand celuici se sentit touché sur l'épaule. Nous nous retournons et nous voyons tous les soldats du fort nous regarder d'un air béat : ils étaient toujours deux comme précédemment, et tiraient à

UN FORT haïtien. 231

€ux par la baïonnette des fusils dont la crosse traînait à terre. Le plus petit, qui était beaucoup plus petit que l'autre, nous dit avec satisfaction : « Regardez bien , nous allons faire : Portez arme! » Cette manœuvre une fois annoncée, les deux soldats s'alignèrent, et, en tenant toujours leur fusil par la baïonnette , crièrent ensemble d'une voix de stentor : « Soldats, portez arme! » Après ce commandement, importèrent en effet leurs armes en ce sens qu'ils soulevèrent la crosse de terre, mais leurs positions respectives ne se ressemblaient en rien. Après ce mouvement, ils partirent tous les deux d'un si franc éclat de rire que nous ne pûmes nous empêcher, mon compagnon et moi, de nous mêler à leur hilarité. Ils témoignèrent peu après une telle fierté de leurs connaissances militaires que le fou rire nous gagna tout à fait.

Ce fut alors une chose vraiment drôle que l'aspect de ce fort dont les portes gisaient à terre sans que la garnison s'en fût encore aperçue et où les vainqueurs désarmés venaient de passer en revue les vaincus munis de deux beaux fusils : cérémonie (Jui s'était terminée par un éclat de rire général.

Si quelqu'un était tenté de croire ce récit

invente par une imagination trop fantaisiste, j'affirmerais de nouveau qu'il n'est même pas exagéré. Tel est le véritable aspect d'un véritable fort de cette véritable république d'Haïti existant et reconnue dans le monde.

Nous donnâmes deux francs à cette sublime troupe, et nous demandâmes à son chef, avant de prendre congé delui, quelle dignité il avait dans l'armée. — Moi, répondit celui-ci , en retranchant les 7* suivant l'habitude des nègres, moi, généal de bigade. — Et votre camarade? — Lui, colonel. — Conclusion : pas de soldats. — Avant de quitter définitivement ce fort, j'allai caresser de la main chacun des pauvres canons qui se trouvaient là. Je les plaignais comme on plaindrait de malheureux prisonniers qui n'auraient pas mérité leur infortune. Je revins au Gap accompagné de mon aimable guide, tantôt riant, tantôt gémissant, et je montai sur le bateau qui devait nous conduire à Port-au-Prince.

Voilà donc un spécimen de l'armée d'Haïti, de ce corps qui n'est pas le plus grotesque ni le plus triste des corps constitués de cette république qui fut autrefois une colonie française et une des plus belles colonies du monde entier. Malgré sa petite étendue, elle comptait en 1789

UN FORT haïtien. 233

septmille huit cents habitations, cent mille colons et plus de cinq cent mille travailleurs nègres. De toute cette prospérité, de tout ce mouvement d'affaires il ne reste plus rien qu'un commerce dérisoire de café et de quelques autres produits locaux ne provenant ni de la culture ni de l'industrie. Le total de l'exportation et de l'importation d'Haïti pour le mois de novembre 1876 m'est par hasard tombé sous la main. Les denrées expédiées de Port-au-Prince avaient donné un produit brut de 312,400 piastres. Le rapport laissait supposer, ce dont il est permis de douter, qu'on pouvait doubler cette somme en comptant l'argent provenant des exportations faites dans les autres ports. Or, le même rapport chiffrait par un milhon de piastres le prix des denrées importées dans la République pendant le même mois ; il résultait donc de ce rapport un déficit de 375,200 piastres pour un seul mois. Ceci ne donne qu'une faible idée de Tétat financier d'Haïti que nous pourrons examiner en détail, à la douane de Port-au-Prince.

Deux heures environ après avoir quitté le Gap haïtien, nous entrâmes dans le canal de la Tortue qui sépare l'île de ce nom du siège de la République. Cette île, qui a en effet la forme

d'une immense tortue, peut se mesurer environ par six lieues de longueur sur deux lieues de largeur. Elle fut au dix-septième siècle le repaire des fameux flibustiers dont les Français se servirent pour nuire aux Espagnols leurs rivaux qui occupaient la portion orientale de Saint- Domingue. Un siècle plus tard, la Tortue servit d'hôpital pour les lépreux, et un édit punit des peines les plus sévères ceux qui entretiendraient avec les ladres déportés dans cette île des rapports non autorisés par le gouvernement, Cette sage mesure détruisit si complètement la maladie de la lèpre en Haïti, que la Tortue devint inutile comme lieu de déportation. On retrouve cette île concédée le 26 avril 1767 à Adélaïde de Ghoiseul, femme du conite de Montrevel, puis vendue en 1785 à M. Labattut, négociant au Gap.

Elle passa ainsi de main en main jusqu'à l'époque de l'indépendance d'Haïti, après laquelle elle fut laissée sans culture, abandonnée comme tout le reste de la colonie , habitée par un petit noyau d'indigènes qui vivent beaucoup de leur pèche et un peu de leurs rapines.

Je ne veux pas plus écrire ici l'histoire d'Haïti que je n'ai développé celle de la Martinique, mais encore une fois je veux montrer quels sont

UN FORT haïtien. 235

les hommes qui savaient aliier un sage libéralisme aux intérêts de la métropole et quels sont les hommes responsables du coup désastreux porté définitivement à notre patrie en 1805 par la perte de notre florissante colonie américaine. La fertilité des terres, l'extension du commerce, la quantité quasi fabuleuse des habitations et le nombre des colons avaient élevé les nègres, je ne dis pas au degré de civilisation de leurs pareils de Saint-Thomas, mais cependant à un niveau plus satisfaisant dans cette île que dans ïes autres Antilles. Le gouvernement français s'était ému de voir des hommes sortis de la barbarie, intelligents, subir le joug dégradant de l'esclavage. Désireux de leur donner la liberté, mais craignant les abus d'une trop prompte réforme; de plus, voulant faire des nègres affranchis des sujets véritablement français, le gouvernement promulgua le 23 octobre 1775 une ordonnance d'après laquelle les maîtres pouvaient affranchir leurs esclaves sans payer l'impôt que l'État avait toujours réclamé jusqu'à cette époque. J'y remarque surtout une disposition vraiment patriotique. « Un nègre, y est-il dit, sera affranchi gratuitement si, sur la requête de son maître, il a servi dans les régiments de

Port-au-Prince, du Cap, ou un régiment d'artillerie. »

L'Assemblée nationale, en 1790, ne prit pas tant de précautions; elle promulgua un simple décret accordant les droits politiques à tous les hommes de couleur. M. de Gambefort, précisément le grand-oncle de mon compagnon de voyage , était alors gouverneur d'Haïti ; il eut à surmonter les plus grandes difficultés résultant de cette décision, il eut à combattre les nègres révoltés et enrégimentés qui, se sentant soutenus par la métropole, ne craignaient pas de se livrer aux pins odieux excès.

L'Assemblée constituante, émue des troubles et des malheurs qui augmentaient chaque jour en Haïti, envoya trois commissaires, les citoyens Mirbeck, Roume et Saint-Léger, pour servir d'intermédiaires entre les deux partis et tâcher de ramener la paix. Ces citoyens surent manœuvrer d'abord fort habilement ; car, peu de temps après leur arrivée, ils avaient fait respecter et chérir leur autorité parmi les blancs et reçu une députation des nègres révoltés. Mais un groupe assez compacte de factieux, redoutant ces rapprochements, avant-coureurs de la paix, redoublèrent 'l'intrigues; ils dirigèrent leurs efforts contre les

UN FORT haïtien. 237

commissaires eux-mêmes. Ceux-ci, menacés et près d'être assassines, s'embarquèrent précipitamment et revinrent en France.

Je passe sur les exploits dont M. de Cambefort, abandonïié à lui-même, fut le héros. De nouveaux commissaires, envoyés par le gouvernement en 1792, instruits par le malheur dé leurs prédécesseurs, crurent devoir agir d'après un autre plan pour éviter le même sort. Ils écoutèrent, caressèrent les factieux, et, en ne craignant pas de favoriser ce parti antifrançais, ils se déclarèrent dictateurs. Ces envoyés libéraux supprimèrent' l'assemblée coloniale et signèrent quelques décrets favorables aux nègres.

Ils ne craignirent même pas de renvoyer en France M. de Cambefort avec un acte d'accusation. Des pièces authentiques nous font voir ce brave patriote arrêté à son arrivée et écroué à l'abbaye. Plusieurs années de dévouement comme gouverneur de la Guadeloupe, srx années de travaux militaires en Haïti, une activité continuelle, un zèle infatigable, des sacrifices immenses (car, après le départ des premiers commissaires, M. de Cambefort avait souvent payé les troupes sur sa fortune particulière), des dangers sans cesse renaissants, des combats et des

victoires ne l'ont pas mis o l'abri d'une dénonciation publique et, faut-il le dire? des fers destinés au crime. Ai-je besoin d'ajouter que cet illustre défenseur d'Haïti termina ses jours sur l'échafaud? .Franchement, il le méritait bien : In révolution n'aurait pas été logique si elle n'avait pas ajouté M. de Gambefort à la liste des grands citoyens qu'elle a frappés.

La pauvre colonie, une fois entre les mains de ces nouveaux maîtres, avait son sort marqué d'avance. Elle fut évacuée complètement par les Français en 1805, reconnue indépendante en 1825, et elle est devenue, après une royauté, deux empires et une série de républiques, ce que nous la voyons actuellement.

a Encore une ou deux révolutions, me disait sérieusement à Port-au-Prince un des ministres d'Haïti; encore une ou deux révolutions, et nous sommes aussi bas que la France! » Prenons garde, pour parler sérieusement, qu'une où deux révolutions en France ne nous mettent aussi bas qu'Haïti.

Page 1