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CHAPITRE XVIII

Le prélèvement d'impôts. — L'immig^ration chinoise. — Les employés subalternes. — Les colons cubains.

Je ne décrirai pas au point de vue pittoresque la grande île appelée à juste titre la reine des Antilles à cause de sa fertilité. D'autres voyageurs se sont chargés encore tout récemment de la faire connaître. D'ailleurs les paysages qu'elle offre aux yeux du touriste sont très-inférieurs à ceux qu'on peut admirer dans les autres îles de l'Archipel. Cuba est une terre exceptionnelle pour la culture de la canne à sucre ; c'est une terre d'industrie, de rapport, par conséquent une terre de luxe où, pour parler plus vrai, d'ancien luxe, mais ce n'est pas une terre pittoresque.

Hélas ! auront déjà ajoyté certainement phhsieurs personnes, c'est aussi une terre d'esclavage ! Cela est vrai, et Cuba nous montre encore pour quelque temps un survivant exemple de l'ancienne organisation sociale aux Antilles.

Voilà, du reste, ce qu'offre de plus curieux un voyage dans cet archipel, c'est qu'on passe en une nuit, en quelques heures, d'un pays seulement libéral dans un pays anarchique, et de celui-ci sur une région non-seulement autoritaire, mais protectrice jusqu'en ces derniers temps du système odieux de l'esclavage.

Cependant, au lieu d'injurier, ce qui n'apprend rien, considérons froidement les principaux éléments de la société cubaine, et examinons successivement la conduite et les agissements du gouvernement, des planteurs et des esclaves.

Le gouvernement espagnol, vis«à-vis de l'île de Cuba, a d'abord beaucoup plus demandé qu'opprimé. Semblable en cela à la brillante cigale qui se regarde certainement, dans la hiérarchie des bêtes, comme très -supérieure à la prudente fourmi, le gouvernement espagnol n'a pas craint d'aller demander à sa colonie, surtout à mesure que les temps devenaient plus cruels, quelque grain pour subsister. Mais la colonie ayant eu la faiblesse d'accorder ce que lui demandait la métropole, celle-ci a constamment exigé davantage. Si l'insurrection a éclaté, si Cuba se ruine, si cette colonie s'effondre, je ne crains pas de le dire, c'est par la faute de l'Espagne.

On prélève chaque jour de nouvelles taxes sur les cigares de la Havane, de nouveaux impôts sur la fabrication du sucre. Les derniers gouvernants de la péninsule Ibérique n'ont pas craint de tirer plusieurs fois quelque quinze ou vingt millions de l'île de Cuba pour leur cassette particulière. Et pour payer tous ces services, nui honneur, nulle fonction publique n'a encore été jusqu'à aujourd'hui donné à un Cubain : tout ce qui administre, tout ce qui tient au gouvernement, à quelque distance que ce puisse être, arrive toujours d'Europe.

L'Espagne a conservé la coutume jusqu'à nos jours d'envoyer à Cuba ses fonctionnaires fidèles qui ne sont pas favorisés de la fortune pour les récompenser de leurs services.

Par ordre supérieur, le gouvernement colonial a coutume de témoigner encore quelque considération à l'Espagnol ayant émigré à Cuba ; mais les enfants de cet émigrant sont regardés comme des Américains, des colons, c'est-à-dire sinon des ennemis, au' moins des machines à enrichir la métropole. Et comme les actes de l'autorité européenne n'ont jamais été contrôlés par personne, on peut présumer jusqu'où ont été poussés les excès. Actuellement, les exigences

d'une guerre civile doivent contraindre certainement les Espagnols à des mesures excessives, mais certainement on ne se doute pas en Europe jusqu'où elles ont été portées.

Lors de mon passage, ]e capitaine général et la municipalité prélevaient comme impôt régulier sur chaque sucrerie trente-cinq pour cent en or des revenus, c'est-à-dire, en tenant compte du cours habituel du papier-monnaie, à peu près soixante-dix pour cent; impôt perçu six mois d'avance d'après l'évaluation anticipée de la récolte. Or,*on sait qu'un ouragan, et il y en a beaucoup à Cuba, peut en quelques instants anéantir une récolte qui ofiBrait les plus belles espérances. Le capitaine général prélevait encore un impôt de un quart de piastre en or par esclave.

Ces taxes se levaient à l'aide de plusieurs intermédiaires ; or, pour montrer de quelle manière les subalternes espagnols profitent des places qui leur ont été données par la métropole, je ne citerai qu'un fait :

Je reçus un jour une lettre de France trèsrégulièrement affranchie suivant les règlements internationaux, apportée à Cuba par un paquebot français, mais déposée naturellement après

son arrivée dans cette île à la poste espagnole. Je dus donner dix francs à l'employé pour obtenir ma lettre. Quand je réclamai à l'autorité, il me fut répondu que c'était ainsi pour tout le monde, et qu'on pouvait me citer telle importante maison de commerce qui payait soixante mille francs par an aux employés subalternes de la poste pour retirer ses lettres d'affaires, lesquelles avaient cependant été légalement affranchies en Europe.

Je passe les vexations ou plutôt, disons le mot , les demandes d'argent sans nombre qui sont adressées aux voyageurs au passage de la douane , au visa du passe-port, à l'occasion des domestiques nègres qu'ils introduisent dans la colonie ou qu'ils en font sortir, et pour mille auti*es choses. On peut alors s'imaginera quel chiffre doivent s'élever les réquisitions journalières faites aux propriétaires de sucreries par ces mêmes employés subalternes.

En outre des impôts réguliers, déjà si gonflés par les vices de perception, les pauvres colons ont encore à payer les contributions souvent réclamées par les insurgés, contributions exigées sous menace d'incendie. La plupart se résignent à céder, mais en cachette ; car, si le gouverne-

ment du capitaine général apprenait pareille faiblesse, la sucrerie serait immédiatement confisquée pour être adloiinistrée ou vendue au profit de l'Espagne.

Afin de rester impartial, il faut ajouter que ce droit de confiscation résulte du mode de concession employé par l'Espagne au commencement de la colonisation.

Quand le gouvernement de la péninsule Ibérique planta son drapeau à Cuba, il se trouva propriétaire du sol tout entier. Il partagea alors l'île en une quantité de cercles tangents qu'il ne vendit pas, mais dont il concéda la jouissance à diverses familles moyennant une rente annuelle. Les petites portions triangulaires délimitées par des lignes courbes qui se trouvaient comprises entre trois grands cercles furent seules vendues. Il est résulté de ce système que les grandes habitations, les centres industriels les plus importants, ont continué jusqu'à nos jours à appartenir en fonds au gouvernement.

Quelques-uns des grands cercles ont bien été vendus récemment à des particuliers. Si en confisquant ceux-ci le gouvernement commet un acte injuste, en confisquant les autres, c'est-àdire en interrompant un simple usufruit, une

vraie location, il commet plutôt un acte d'autorité qu'une spoliation.

Mais je veux montrer jusqu'à quels excès se livrent, sans doute à Tinsu de leur gouvernement, les autorités espagnoles qui administrent Tile de Cuba. Un malheureux planteur, menacé souvent par les soldats de l'insurrection, s'était vu forcé de leur abandonner quelque argent. Le -gouvernement régulier, ayant ouï parler de cet acte, non-seulement dépouilla le planteur de ses biens, mais l'arrêta et, probablement pour faire un exemple, le fusilla. On s'aperçut trop tard que ce planteur était étranger. Ses parents réclamèrent par la voix de leur consul. Le gouvernement de Cuba, forcé alors de réparer cet acte arbitraire, promit trois cent mille francs d'indemnité. Mais lors de mon passage, le consul étranger, qui depuis plusieurs années réclamait le payement de cette dette, n'avait encore pu toucher que cinquante mille francs et désespérait de recevoir jamais davantage.

Si le gouvernement espagnol de l'ile de Cuba est aussi cruel envers ses administrés blancs, on peut apprécier quelle a été sa conduite envers les malheureux esclaves. Longtemps après que la traite des nègres avait été abolie partout, ce gou-

vernement ]a favorisait encore. Il est vrai que prélevant un impôt formidable sur le trafic, il y trouvait son profit.

Un négrier, poursuivi et arrêté par un vaisseau de guerre anglais, avait été transporté à la Jamafique et condamné à mort par les représentants do gouvernement britannique. Échappé je ne sais comment aux mains de ses geôliers, ce négrier s'était réfugié à Cuba. Au lieu d'y être arrêté, il y trouva certaines facilités pour la continuation de son commerce. Mais comme il était activement surveillé par des croiseurs anglais, il reçut des autorités cubaines des papiers parfaitement réguliers, le désignant sous un nom d'emprunt, joints à un certificat qui, portant son véritable nom, le déclarait guillotiné.

Ce certificat de guillotine donné à un brigand pour le garantir des gendarmes est une innovation tout américaine.

Mais le sans gêne et la cruauté avec lesquels on agit à Cuba peuvent surtout se constater en ce qui concerne l'émigration chinoise : les sujets du Céleste Empire tentèrent, il y a quelques années, d'émigrer à Cuba, comme ils avaient déjà émigré au Pérou et en Californie. Le gouvernement ne craignit pas de s'emparer de tous

ces Chinois à mesure qu'ils arrivaient et de les vendre à son profit comme esclaves, malgré leurs vives réclamations. La vérité parvint enfin je ne sais comment jusqu'aux oreilles du Fils du Ciel; aussi envoya- 1- il une députation à Cuba pour exiger qu'on rendit la liberté à ses sujets.

On répondit que les Chinois seraient dorénavant assimilés aux engagés volontaires; or, ils le furent si peu sincèrement que, après l'expiration de leur engagement, on les considéra comme retombés sous la puissance du gouvernement, qui malgré eux les engagea de nouveau. L'ambassade, comprenant l'insuccès de sa mission, déclara que pas un seul sujet chinois ne débarquerait à l'avenir sur une terre espagnole : c'est ce qui arriva.

Quant aux malheureux abandonnés, les plus jeunes et les plus robustes passèrent au pouvoir de différents propriétaires par des ventes successives; les autres devenant une charge, on en fit des galériens pour une peccadille. J'avoue que la vue de ces infortunés, travaillant sans salaire, chargés d'une lourde chaîne, m'inspira une vive compassion. Peut-être que plusieurs parmi eux étaient réellement coupables; mais

après ce que l'on vient de lire , il est facile de se persuader qu'il y avait au moins un innocent.

Je me souvins des Chinois, de leur parfaite bonne foi qui assure, sans contrat écrit, l'exécution de tout engagement, et je fus indigné de voir souffrir ces mêmes gens victimes de la mauvaise foi d'Américains peut-être, mais d'Américains de ma race.

On ne convoite pas seulement, du reste^ à Cuba les sujets du Céleste Empire. Je m'étais adjoint à la Martinique un domestique hindou. Comme Ja reine des Antilles en possède fort peu, un haut fonctionnaire en eut envie et me proposa de l'acheter; je refusai ; il doubla le chiffre de ses ofFres; je refusai de nouveau et j'ajoutai que je perdrais par le fait même d'une vente de cette nature ma qualité de Français. Il me répondit qu'il serait facile d'obtenir du gouvernement cubain un certificat rétrospectif attestant que cet Hindou était né dans la colonie espagnole.

De retour à lu Martinique, quand je racontai cette histoire à mon domestique, il en frissonna longtemps.

Je ne veux pas trop m'étendre sur les actes arbitraires du gouvernement espagnol à Cuba. Passerai-je cependant sous silence le monopole

qu'il s'était arrogé de la farine et du seigle? Il y a déjà de cela longues années, il ne vendait pîis un sac de farine, et quelle farine! moins de vingt-cinq piastres, quand tous les commerçants avaient la preuve qu'il aurait pu en faire venir des États-Unis, et de bien meilleure qualité, pour huit et même sept piastres.'

On pourrait croire, d'après ce que je viens de raconter, qu'un gouvernement si rapace est riche et qu'il fait face aux dépenses occasionnées par l'insurrection ; bien au contraire. Lors de mon passage, on payait la solde arriérée de dix moi^ des plus hauts fonctionnaires. Les employés subalternes et les militaires ne recevaient depuis bien longtemps que des promesses. Aussi l'insurrection n*a-t-elle pas besoin de livrer des batailles et de courir grand risque pour atteindre son but. Elle n'a qu'à attendre. Faute d'argent et faute d'appui, les Espagnols seront obligés d'abandonner Cuba '.

J'ai dit faute d'appui, parce qu'il n'y a pas un Cubain, et je parle ici des blancs, pas un planteur, pas un Européen établi dans cette île qui ne

' Des nouvelles récentes sembleraient annoncer la fin (le l'insurrection : elle ne peut être, à mon avis, que momentanément endormie.

soit au moins au fond du cœur dévoué à l'insurrection. Bien différente de la révolution armée d'HaUi ou des tentatives sourdes des gens de couleur dans nos colonies françaises, la guerre de Cuba a été fomentée par des blancs. Actuellement encore l'armée de l'indépendance est au moins dirigée par des blancs, si ellç n'est pas exclusivement composée de ge6s de cette race.

Bien différents des gouvernants espagnols, les planteurs cubains se sont fait aimer de leurs subordonnés, de leurs esclaves; et la preuve, c'est que dans les sucreries où le planteur règne encore, tous les esclaves, qui cependant bien facilement pourraient se mêler à l'insurrection, sont restés près de leurs maîtres. Les noirs enrégimentés sont pour la plupart les anciens esclaves des sucreries confisquées ou abandonnées. On peut donc affirmer que dans un délai plus ou moins long, et cela doucement, sans soubresaut^ le gouvernement espagnol devra abandonner Cuba, où il eût pu facilement prendre d'indestructibles racines.

En effet, régissant des planteurs, je ne crains pas de le dire, beaucoup plus sages, plus débonnaires, plus humains pour les esclaves que ne

Tont été les maîtres des autres Antilles, il pouvait maintenir plus longtemps l'esclavage que partout ailleurs et ne l'abolir que petit à petit, raisonnablement et sans secousses. De plus, ces colons sachant se respecter eux-mêmes en se tenant rigoureusement à Tëcart de leurs esclaves, le gouvernement n'avait pas à craindre, comme partout ailleurs, une population de couleur toujours envieuse, toujours désireuse de revendiquer des droits que je ne peux trouver que justes, toujours portée vers l'indépendance. L'Espagne se trouvait donc dans les conditions les plus favorables pour conserver toujours et dans un état exceptionnellement florissant sa belle colonie des Antilles. Elle ne Ta pas compris, et c'est un grand malheur non-seulement pour elle, mais pour nous..

En effet, au-dessus de toutes les petites jalousies que se portent entre elles les îles de Tarchipel, Cuba a conservé une sorte de prestige :

comme la plus grande et aussi comme la plus fertile, elle domine réellement en reine sur toutes les Antilles. La proclamation de son indépendance aura un terrible retentissement dans toutes les autres îles, et à ce*mOment-là, gare aux métropoles qui n'auront pas su prendre des précau-

lions suffisantes pour la conservation de leurs colonies !

En blâmant comme je Tai fait le gouvernement espagnol, je n'ai pas voulu parler en faveur de l'insurrection : c'eût été m'élever contre tous mes principes. J'ai voulu seulement mettre la vëritë en lumière, déplorant que la métropole de la reine des Antilles, alors qu'elle avait en main toutes les facilités pour s'opposer au mouvement insurrectionnel général qui se fait sentir dans tout l'archipel, ait au contraire favorisé ce mouvement par sa conduite et par ses abus.

J'ai parlé de la bienveillance des colons blancs de Cuba envers leurs esclaves ; j'ai parlé du respect qu'ils avaient conservé d'eux-mêmes en ne mettant pas au monde une nombreuse population de couleur ; cependant les lois réglementant les rapports entre les blancs et les noirs ont toujours été plutôt moins sévères en Espagne que dans les autres pays. La fierté castillane a surtout été la cause de cette heureuse continence.

Grâce à cette conduite, le planteur cubain a conservé tout son prestige aux yeux de ses esclaves, il a toujours été ponctuellement obéi et il a pu diriger sa maison avec une extrême douceur. J'ai séjourné assez longtemps dans une su-

crerie possédant quinze cents esclaves, parmi lesquels un seul avait les fers aux pieds. Encore les lui avait-on mis pour l'exemple. C'était un vieux paresseux récidiviste pour la conservation duquel le maître n'aurait fait aucun effort s'il avait tenté de s'évader.

C'est vraiment merveille de voir quel ordre, quelle ponctualité, quel air de tranquillité et de bonheur régnent dans les sucreries de Cuba, qui ont pu, malgré les troubles politiques de la colonie, continuer à fonctionner. De longs murs blanchis extérieurement à la chaux entourent les cases des esclaves. Celles-ci, alignées à la suite les unes des autres , ne prenant du jour que par la cour intérieure, à la mode africaine, servent chacune de demeure à un ménage de nègres ou à une réunion d'esclaves du même sexe. Comme ces noirs proviennent tous du même pays, ils ontles mêmes types, les mêmes mœurs et aussi le même langage. Il est donc tout simple qu'ils s'accouplent entre eux, et les nombreux mariages contractés tout naturellement entre personnes qui se conviennent, contractés même la plupart du temps légitimement par les soins du maître, quand les époux sont des nègres anciens', ces

* G^esi-à-dire, nés à Cuba. On appelle nègres noa-

attO AUX ANTILLES.

«nombreux mariages, dis-je, attachent ces esclaves à' la sucrerie, leur font aimer le foyer auprès duquel ils vivent, et entretiennent parmi eux une moralité salutaire qui les excite au travail et par conséquent au rachat de leur liberté, comme nous le verrons dans la suite.

Cette bonne tenue des sucreries cubaine^ est ^i générale qu'il serait fort difficile de citer un cas où le maître aurait failli à sa dignité et où il nuYait autorisé en quelque sorte la désobéissance des esclaves en se rapprochant d'eux jusqu'à choisir des maîtresses dans leurs fainillés. Lès gens de couleur, que l'on rencontre en très-petit 4iombre a Cuba, sont en général des enfants d'anciens planteurs des autres colonies réfugiés dans l'île par suite des diverses révolutions ou de leur banqueroute particulière, et placés dans lies sucreries de la grande colonie espagnole comme mayorals ou conducteurs d'esclaves.

La plupart du temps, ces gens déclassés, malheureux, sans principes, sans autorité, ne jiarviennent à se faire obéir que par une grande du- -reté et quelquefois même une grande cruauté. «Les esclaves ne maiiquent jamais alors de rc-*

veaulc ceux qui, nés en Afrique, ont été implantés en Amérique* ^ . . ..... . . . . -

clamer auprès du maître , qui juge et ordinairement pardonne. Cette circonstance, se renouvelant assez souvent, redouble TafFection des serviteurs pour le colon cubain, et il règne vraiment, entre le maître et sa maison, une réciprocité de bon vouloir, des sentiments de mutuels secours qui feraient de cette colonie une source impérissable de richesses sans les circonstances dont j'ai parlé plus haut.

On comprend alors que tous les propriétaires soient au fond du cœur dévoués à l'insurrection. Le gouvernement espagnol n'est pour eux qu'une entrave sans leur être d'aucun secours. Ils sentent quelles seraient leurs richesses sans cette pieuvre absolument inutile, qui, à force de sucer leurs ressources, les laisse dans une faiblesse absolue, si prochainement elle ne cause leur ruine.

Beaucoup de personnes croient en Europe que l'insurrection cubaine a été fomentée par les États-Unis : cette république aurait, dit-on; l'intention d'acheter, tôt ou tard , la reine des Antilles à l'Espagne, ou de se l'annexer par la force. Je crois d'abord que si les États-Unis avaient proposé à l'Espagne de lui acheter Cuba, la couronne ibérique aurait accepté cette offre avec empressement ; mais de plus il sémbleimpossible.

292 AUX Ar^TILLES.

après ce que je viens de dire, que les États-Unis puissent désirer Cuba. Les députés du Nord qui siègent en majorité à Washington verraient avec un vif déplaisir s'augmenter à la Chambre américaine le nombre des représentants esclavagistes; or Cuba n'en enverrait que de cette opinion.

J'ai dit au commencement de ce travail combien il est facile, non pas avec des gens de couleur, mais avec de véritables nègres, de manier le suffrage universel à son profit. Les propriétaires cubains, aimés, honorés de leurs serviteurs, arriveraient sans aucun doute à se faire tous élire députés : l'annexion de Cuba aux États-Unis pourrait donc changer complètement la politique abolitionniste de cette grande république, je veux dire de cette république d'une grande étendue. Les députés du Nord se garderont bien de courir un pareil risque.

Il est donc indiscutable que Cuba travaille en ce moment pour sa propre indépendance, et elle y travaille ave£ d'immenses chances de succès dans un avenir plus ou moins éloigné, après des soulèvements et des apaisements successifs. Une fois cette indépendance obtenue, que fera cette île? Quel gouvernement se donnera- t-elle? Voilà la grande question.

LES ESPAGNOLS^ A CUBA. t9Z

Pour se rendre populaires parmi les noirs , les chefs de l'insurrection ont promis l'abolition de l'esclavage. Puissent-ils introduire sagement cette innovation! L'absence de population de couleur rendra peut-être la mesure moins désastreuse pour Cuba qu'elle ne l'a été dans les autres colonies. Les nègres affranchis se trouveront dans des conditions particulières, puisqu'ils ne sont en présence que de blancs qu'ils regardent tous comme supérieurs à eux. L'abolition de l'esclavage leur donnera la liberté sans modifier en somme leur position de subordonnés qu'ils acceptent volontiers vis-à-vis des blancs.

Ainsi l'indépendante Cuba pourra peut-être, h cause de ces circonstances, sortir vraiment victorieuse de la lutte, en ce sens qu'ayant triomphé des armées européennes, grâce à la justice de sa cause, elle aura su en même temps conserver ses richesses et en acquérir de nouvelles, grâce à la douceur de ses habitants vis-à-vis des esclaves, à leurs bonnes mœurs et au respect qu'ils auront consen-é pour leur propre race.

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