‹ Aux avant-postes, juillet 1870-janvier 1871Chapitre 13 sur 16 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'haV — CHAMPIGNY -r VILLIERS

29 novembre.

La prise de Metz a sans doyte modifié 1^$ plans, peut-être mémo détruit les espérances du généra) Trochu, car le mois de novembre s'écoule sans bataille, he canon gronde sans cesse, mais pas un combat sérieux n'est engagé.

L'opinion publique s'élève contre cette inertie avec tant de vigueur que les indécisions de nos généraux disparaissent. Aujourd'hui enfin, la série des opérations militaires est commencée.

Avant de mettre lelecteufau courant des diverses phases de ce grand drajue, il importe de se prémunir contre une erreur trop accréditée qui pourrait lui donner de notre situation militaire une idée abiplument fausse*

Une action aussi décisive que celle qui se pré-

lyG Aux Avant-Postes

• pare ne s'engage pas brusquement, sans transition. Il faut dans vingt combats surprendre, tromper l'ennemi, avant de livrer la dernière bataille.

Il faut, et c*est là le plus grand talent d'un général, savoir, sur un point, sacrifier quelques hommes, quelques compagnies pour attirer l'attention de l'adversaire et profiter des faux mouvements qu'oit l'oblige à faire. ' ''

De quelle façon l'attaque sur l'ïfay et sur Chevîlly se rattache-t-elle au plan général? C'est ce que nous ne savons pas ; mais avant tout il faut bien se mettre ^n gaçde corttre toute exagération , lorsqu'il ne s'agit, après tout, que d'une démonstration destinée à masquer à l'ennemi le mouvement principal.

A minuit environ, le feu a cojnmencé. De Bicétre, Montrouge, les Hautes-Bràyères, Arcueil, les boulets et les bombes pleuvent sur l'Hay et Chevilly. Vers deux heures du matin, les forts cessent de tirer ; à quatre heures dm matin, ils reprennent avec * une nouvelle vigueur. Ce feu convergent a dû causer à i'enneifii des pertes réelles : au dire de nos artilleurs, jamais pareille canonnade n'avait été entendue.

Chose étrange : du côté de l'enîiëmi, pas une détonation ; nos marins fouillent avec la lunette le plateau de Châtillon; rien ne bouge, pas un homme ne se montre.

A six heures, une colonne d'attaque est lancée sur l'Hay ; elle est peu importante, sept mille hommes au plus. Le général Vinoy dirige le mouvement.

LHay, Champigny, VilUers 177

En tête marche le 110° de ligne, puis vient le 4^ bataillon du Finistère, le 112* de ligne et le 70e. D'autres régiments forment la réserve.

L'ordre est donné d'aborder l'ennemi à la baïonnette : sur toute la ligne, pas un coup de feu. Nos troupes marchent lentement. En avant, dans la brume^ se présente l'Hay avec ses maisons sombres. A quelque distance, on» peut juger des ravages causés par notre artillerie, les murs sont percés; çà et là des débris fument.

Partout la solitude, le silence. De Bicêtre et Montrouge, nos marins suivent tous les mouvements avec leurs puissantes lunettes.

Le moment est solennel.

Nos troupes franchissent une première barricade, puis, inquiètes de ce silence de m<Jrt, elles s'élancent.

A vingt pas des tranchées profoiides creusées par l'ennemi, une fusillade terrible renverse nos hoi^jmes. Toutes les maisons sont crénelées, et de ces murs percés comme des écumoires, on voit sortir les feux des fusils. L'ennemi tire à bout portant ; deux fois nos soldats franchissent les tranchées, ils arrivent jusqu'à 3 ou 4 mètres des maisons^ deux fois cette fusillade <errible, incessante, les ramène en arrière.

On tire de si près que les balles brûlent là peau avant de la trouer.

Il est impossible d'enlever cette position : la retraite sonne.

ijS Aux Amnt-Postes

Au.preniiçr signal du clairon, tous nos forts, outes nos redoutes recornmencent leur feu croisé sur Tennemi, afin d'empêcher qu'il ne poursuive nos soldats.

Nos pertes sont relativement sérieuses, le i lo^de ligne a particulièrement souffert. Plusieurs de nos soldats qui s'étaient trop avancés ont été faits prisonniers. ^ *

Parmi les officiers ^ués ou blessés, je dois citer M. de Real, commandant du 4e bataillon du Finistère, blessé d'une balle au pied. Le capitaine Dulou du même bataillpn a eu la poitrine traversée et la mâchoire fraca^ée. Le commandant de Christian! de Ravarein du i ro^ de ligne a été blessé, le lieutenant Carré du 70e a reçu une balle dans les reins.

A Tattaque de la première barricade, le capitaine Fabre reçut d€{ux blessures; l'ennemi était à dix mètres ; les balles pleuvaient comme grêle. Pourtant u^ii héroïque soldat du 70», le caporal Pierrot, s'élance et s'efforce de panser son capitaine ; puis, voyant que c'est là une besogne impossible, il charge le blessé sur ses épaules et revient à pas lents, s'appuyant sur son fusil.

Dévouement inutile, le capitaine Fabre était mort. • ,

Le malheureux était adoré de son régiment] il laisse six enfants.

Il paraît certain qu'outre les Bavarois une partie de la garde royale se trouvait à PHay, Il est probable, en outre, que des Badois ont tiré sur nous.

LHay, Champigny, Villiers 179

car il est malheureusement certain que plusieurs, de nos soldats ont été blessés par des balles explosiblés. Le fait a été constaté par nos chirurgiens.

La retraite s'est effectuée en bon ot'dre, sous le feu terrible de nos forts; Tennemi n'a pas osé nous poursuivre.

A dix heures du matin^ tout était terminé, nos • forts tiraient seuls ; à Onze heuf^, un silence de mort succède au fracas de. la lutte, et Ton s'occupe alors de part et d'autre de relever les blessés.

Je ne sais si une trêve de quelques heurçs a été obtenue, mais jusqu'à une heure environ, pas an coup de feu ne retentit.

Sur le plateau de- Villejuif, à côté, de la redouté des Hautes-Bruyères, un triste spectacle s'offre à nos yeux. Sous des tentes, nos blessés sont étendus. Bien peu se plaignent de cies pauvres victimes.

Pâles, couverts de boue, le rude dfap d'uniforfsrrc collé sur leurs plaies qui saignent, ils attendent stoïqueis qu'on puisse leà parrser. Pas un gémissement, pas un cri) et cependant la route est longue, la côte escarpée* Il a feliu gravir cette hauteur ter*rible de Villejuif. N'importe, debout 011 couché, le soldat de la France, le soldât' de lâ République affirme son courage et son indomptable étiergle.

Et maintenant, le lecteur ne manquera pas de se demander : pourquoi cette attaque a-t>elle échoilé ? Pourquoi n'avons-nous pas, au lieu de Sept mille soldats, mis vingt, trente mille hommes pour enlever la position ?

i8o Aux Avant'-Postes , *-

Pourquoi? : , ^

Parce que nous n'avions pas besoin de FHay etde Cheviliy; ces deux villages ne représentent rien, ne sont rien; ad(^§^s au pied d'une raontagne, ils sont commandés par elle et en dépendent. Sacrifier une compagnie pour prendre l'rtay eût été une folie. Sans Châtillon, sang ce formidable plateau qui reste calme et tranquille au milieu de la tempête, ces positions ne seraient rien.

Je le répète^ il ne s'agit que d'une démonstration, que d'une- fausse attaque : dire que nous avons échoué, que nous avons été battus parce que nous ne nous sommes p^is emparés de ces deux villages, c'est avancer un non-sçns.

Certes, si le général Vinoy qui commandaitl'avait voulUj nous aurions pris ces deux amas de maisons; it en eût coûté beaucoup de sang, et ce sang eût été versé inutilement.

En ordonnant la retraite il a fait sagement ; il avait attiré l'attention de l'ennemi de son côté ; la présence de la garde indique que de Versailles il était venu des renforts attirés par le canon de nos forts. ,

Croit-on que s'il s'était agi d'une^ttaque .sérieuiS© nous aurions si vigoureusement hier «oir, canonné les positions, afin de donner à l'ennemi le temps d'accourir?

Cela serait par trop naïf.

Sans doute, l'attaque d'aujourd'hui a coûté du sang. Mais qui peut dire que c'est sans résultat ?

. • L'Hay, CÎhampigny, Villiers i8i

Sur ma gauche, k canon gronde sans relâche. Qui sait si nos troupes ne se portent pas rapidement en avant? Vitry est à peu de distance de Choisy-le-Roi ; pourquoi ne nous emparerions-nous pas à€ la ville pendant que les Prussiens défendent le village ?

Du côté de Vitry, où nous avons des retranchements solidement établis, il est facile d'attaquer Choisy-le-Roi j tandis qu'en passant par l'Hay. Thiais et Chevilly, on est obligé à de longs détours.

Plusieurs bataillons de marche de la garde nationale avaient été dirigés en avant du fort de Montrouge. Je vois les i®*", i6®, i2«, 48°, 83c. Ces jeunes troupes sont pleines d'ardeur : elles attendent avec impatience l'ordre de marcher au feu, qui n'arrive malheureusement pas.

I" décembre.

Les comptes rendus officiels seuls ont le droit d'expliquer nos mouvements, de décrire les grandes batailles qui se livrent à cette heure pour le salut de la République. Je passerai donc sous silence tout ce qui peut renfermer une indication, quelque anodine qu'elle soit en réalité, car il est hors de doute qu'à notre insu, nous pourrions nuire aux. intérêts sacrés de. la défense.

i82 Aux Avant-Postes

Mais ce qu'il est de notre droit, mieux que cela, de notre devoir de publier, ce sont ces actes héroïques de bravoure, de vertu surhumaine. Si le général nous échappe, le soldat nous appartient, et nous pouvons longuement raconter ses traits de courage. Le cœur se réchauffe^ la confiance renaît au souvenir de ces exploits, d'autant plus méritoires qu'ils sont ignorés.

Jamais notre armée n'a donné avec un plus merveilleux ensemble. Plus de chants, plus de cris : les régiments défilent calmes, graves, stoïques, pour combattre et pour vaincre; ils n'ont pas besoin de se griser, le sentiment du devoir leur suffit.

Le passage de la Marne s'est effectué en bon ordre : l'endroit était habilement choisi. Grâce à nos forts et aux redoutes, les Prussiens ne pouvaient en aucune façon s'opposer à notre manœuvre. Plus bas ou plus haut, il nous aurait fallu effectuer sous le feu terrible de l'ennemi cette opération toujours ?i difficile, le passage d'un pont.

, Il n'entre pas dans mes idées de raconter la bataille ; la note de Y Officiel nous invite d'ailleurs à un silence prudent, mais je veux retenir quelques incidents bien caractéristiques.

Pour marcher mercredi à l'ennemi, il nous avait fallu déployer notre ligne de bataille, qui atteignait Avron d'un côté et de l'autre dépassait Montmesly. Les Prussiens ont cru que nous allions renouveler la faute énorme que nous avons commise au début même de la campagne.

LHay, Chcnûpigriy, Villiers i83

En nous voyant nous étendre ainsi, ils ont pensé que nos troupes n'étaient pas massées en profondeur. Aussi eSsayèrent-ils de recommencer le mouvement qui leur avait si bien réussi à "^yœrth et à Forbach. Vers neuf heures et demie du matin environ, une formidable colonne prussienne se jeta sur Brie.

La lutte fut terrible, nos soldats luttaient un contre dix. .Maison à maison, pied à pied, on défendit le terrain. Enfin, il fallut'céder : à onze heures l'ennemi était maître de Brie-sur-Marne.

Il se crevait bien sûr du triomphe ; mais^ vers une heure, la division d'Exéa entra en ligne : son arrivée fut saluée par les hurrahs de nos régiments. Les Prussiens luttaient avec opiniâtreté ; nos soldats avançaient sans relâche sous le feu d'une effroyable artillerie. Il y eut des combats atroces à la baïonnette. Jusqu'à cinq heures environ, l'ennemi tint bon. Enfin^ épuisé, décimé, écrasé par nos intrépides soldats et notre artillerie, il dut battre précipitamment en retraite.

D'ailleurs^ tout espoir lui était bien enlevé. Tentant une suprême ressource, il avait réuni dans une formidable masse toute sa cavalerie. Cuirassiers, uhlans, tout était là. Cette masse s'élança sur notre droite qui se trouvait à Champigny. Il y eut une minute d'angoisse inexprimable. Notre droite coupée, la position pouvait être compromise et la bataille perdue.

La masse de fer s'avançait terrible ; les escadrons

serrés les uns contre les autres descendaient au ^ pas la pente escarpée, dite plateau de-Brie-sur-Marne, qui couvre Villiers. A huit cents mètres environ, il y eut comipe un frémissement dans nos rangs. L'ennemi, reprenant haleine, allait charger. Les escadrons prirent le galop et s'élancèrent.

Soudain un bruit strident, sinistre retentit. A moins de sept cents mètres, nous venions de démasquer nos mitrailleuses. Combien y en avait-il de batteries? Je ne sais, mais l'effet produit fut rapide. En moins de dix minutes, les régiments prussiens , furent décimés.

Le soir, alors que nous étions maîtres du champ debataille, j'allais visiter l'endroit où la cavalerie s'était massée. Une boue sanglante, visqueuse s'attachait aux pieds et empêchait d'avancer. Là, étendus, il y avait tous ces uhlans, ces cuirassiers. Les chevaux couchés sur leurs maîtres ne bougeaieiit pas. Tous étaient morts; nos mitrailleuses n'avaient pas frappé à demi.

Cette charge de Champigny rappelle celle de Reischoffen; mais elle fut moins utile, car elle ne parvint pas à refouler nos régiments et à retarder leur marche.

Un fait montrera Tacbarnement de nos soldats* Une batterie ennemie tirait sans relâche sur nos troupes, jetant bas nombre de soldats. Cinq fois les zouaves s'élancèrent en avant, cinq fois ils durent reculer. Enfin, l'ofBcier qui commandait fit sonner la retraite.

LHay, Champigny, Villiers i85

• A cette sonnerie^ un vieux zouave chevronné sortit des rangs.

— Pardon, mon officier, dit-il ; mais si nous rentrons comme ça, on dira que nous sommes des lâches.

L'officier lut si bien sur Iç visage de tous ses hommes la résolution de vaincre oit de mourir, qu'il n'hésita pas.

— En avant I crîa-t-il.

Cette fois, rien ne résista : les artilleurs furent tués sur leurs pièces.

Hier, j'avais été à Fontenay-sous-Bois voir des blessés; je trouvai dans la même chambre le vieux zouave et son officier. Le soldat était triomphant, et il démontrait à son officier qu'avec la baïonnette on peut toujours prendre des canons.

— Et vous en prendrez encore, lui dis-je.

— Parbleu, me répondit-il; seulement avant vous me ferez remettre une jambe.

Et, rejetant les couvertures, il me montra sa jambe : elle était coupée au-dessus du genou.

Le courage de ces hommes est vraiment inouï ; c'est peu pour eux que de marcher, intrépides, au feu ; ils supportent sans pâlir les opérations les plus douloureuses. J'ai vu hier un zouave du nom de Bauvoir qui avait été si grièvement blessé à la jambe, que l'opération avait été jugée indispensable. Le chirurgien voulut se servir du chloroforme ; le zouave s'y opposa. Il subit l'horrible amputation sans broncher. Ce fait est textuel, et je le garantis.

i8G Aux Avant-Postes

Le 1 1 6® de la garde nationale comptait dans ses* rangs un intrépide volontaire, le premier inscrit, M. de Bar. Le père La Ramée, comme on l'appelait familièrement au bataillon, a soixante-trois ans. A l'attaaue sur la Gare-aux-Bœufs, il s'élance en avant avec son capitaine, dont je regrette de ne pas savoir le nom. Le père La Ramée fut blessé au bras. A l'ambulance du Grand-Hôtel où il a été transporté, les infirmiers n'ont pu parvenir à le soigner qu'en lui affirmant qu'avant huit jours il pourrait retourner au feu. La croix d'honneur, à coup sûr, ferait bien sur cette noble poitrine.

La journée d'hier, on le sait, a été employée à ramasser les morts et les blessés. L'ennemi était si découragé par notre victoire de la veille^ qu'il ne s'est pas occupé de relever lui-même ses blessés. Pour qui connaît les Prussiens, ce fait est bien caractéristique.

A Forbach, à Borny, à Gravelotte, c'est-à-dire ' dans les batailles les plus épouvantables que l'on, ait vuesj batailles plus acharnées, plus meurtrières que celles de l'Empire, l'ennemi a enterré lui-même ses morts et relevé ses blessés. A Villiers, il n'a pu le faire, et cependant il avait derrière lui des batteries formidables, non pas des pièces de 4 et de 12, mais des canons de siège postés à Chennevières.

Constatons, en passant, que l'artillerie ennemie s*est montrée, pour la première fois, inférieure à la nôtre. Le feu de nos forts et de nos redoutes nous a sans doute puissamment servis, mais l'ennemi avait^

LRay, Champigny, Villiers 1-87

lui aussi, les batteries de Chennevières et de Villiers. Nos canons de 7 paraissent sans défaut, et nos artilleurs, d'abord un peu hostiles à ces nouvelles pièces, en sont aujourd'hui ravis.

P.-iS. L'attaque a repris ce matin : cette fois ce sont les Prussiens qui ont surpris nos grand'gardes. Je juge inutile d'entrer dans des détails qui seront beaucoup mieux exposés dans les rapports officiels, mais deux mots ne peuvent nuire aux intérêts de la défense.

Vers onze heures du matin, nos avant-postes ont été heurtés par des masses ennemies considérables. Jusqu'à neuf heures dû matin, l'affaire a été un peu indécise, mais à ce moment nous reprenons vigoureusement l'offensive. A midi, Faction est admirablement engagée. Le lecteur me pardonnera ma réserve qui me fait une loi de ne pas entrer dans des faits trop précis.

De puissants renforts arrivent au pas de course. Nos soldats sont pleins-d'ardeur. Je vois les zouaves qui franchissent les deux ponts de bateaux jetés sur la Marne. Devant nous, se trouve le plateau de Brie, derrière lequel est Villiers. ^

En moins d'une demi-heure, toutes les hauteurs sont couronnées par nos troupes. On les voit grimper, presque ramper, puis s'élancer en avant ; à ce moment, devant cet admirable élan, généraux, officiers, soldats, personne ne doute : avant la fin de la journée, nous aurons une victoire complète.

i88 Aux Avant-Postes

♦ Le 2 décembre nous valait bien cela pour faire oublier ses sinistres exploits. Le 2 décembre, la liberté a succombé, pourquoi à cette même date ne reparaîtrait-elle pas triomphante ?

3 décembre.

Ainsi que je le pressentais hier à tnidi, en vous écrivant, la journée d'hier s*est <erminée par un triomphe complet. C'est bien une vraie bataille. L'ennemi, dans cette journée, avait en ligne à peu près autant de monde que nous.

L'action, a été particulièrement acharnée aux Carriots et à Bisson- Pouilleux. Vous chercheriez vainement ces localités sur la carte. Ce sont des hauteurs situées sur la gauche de Champigny. Il y a là des fours à chaux appartenant à MM. Masson*, Leroy et Dufour. Des quantités d'hommes sont tombés et la neige faisait ce matin à cette hauteur nue et dévastée un sinistre linceul.

Les Prussiens avaient sur le sommet du plateau des batteries formidables aux endroits dits : le Pendant^ le Marché^Rollet tt le Grand'God€t, Nos troupes les ont abordées, en longeant la route de Villiers aux lieux dits les Cailloux^ les Pierres, contigus à la ligne de Mulhouse,

VHay, Champi^ny, Villiers 189

Devant ces formidables travaux de défense, il y eut un moment d'indécision ; un colonel d*étatmajor, dont je regrette de ne pas savoir le nom, s*élança en avant, fit battre la charge, et nos troupiers chargèrent les canonniers prussiens à la baïonnette.

La lutte a presque piirtout été acharnée. Une batterie de mitrailleuses, la 3e du 1 3®, se tenait sur la crête et fauchait les rangs ennemis. Dix fois les Prussiens se sont élancés avec une extrême résolution, dix fois ils ont dû reculer. Un moment cependant la situation devint plus que critiqué. M. de SéciUy, le capitaine commandant, était hors de combat. L'adjudant Mosange, avec une remarquable ténacité, continuait le feu, malgré une blessure à la main. L'instant était décisif. Soudain, une sonnerfe bien connue retentit : une trombe- humaine se précipite, un fouillis indescriptible de baïonnettes brille au soleil, et les Prussiens fuient en désordre.

C'est le brave 35« qui vient de faire une formidable charge. Treize officiers et quatre cents hommes «Le cet héroïque régiment sont à terre, mais la position est conservée.

Le 42e de ligne a particulièrement souffert : la 4e compagnie du 3® bataillon seule a soixante-huit hommes hors de combat. Un des officiers de ce vaillant régiment» le capitaine Robert, s'est trouvé un moment enfermé dans un petit jardin et attaqué par des masses prussiennes considérables. Le capitaine n'avait avec lui que quelques hommes : il tint bon,

iQO Aux Avant-Postes

rendant, coup pour coup. Malheureusement, un régiment français ouvrit le feu contre ce petit enclos qu'il croyait occupé par des Prussiens. Le capitaine Robert sauta intrépidement sur le mur, afin de montrer son uniforme. Cette héroïque action fut récompensée, nos soldats culbutèrent les Prussiens, délivrant nos braves troupiers.

Les mobiles de la Côte-d'Or , ceux-là même qui ont si vaillamment donné à Bagneux, se sont conduits en héros. Sous une grêle de balles et d'obus, ils ont réalisé cette folie sublime en ce moment: une charge à la baïonnette. Malheureusement, M. de Grancey est tombé mortellement atteint. Le lieutenant Steinger, qui a été blessé, a fait preuve d'une vigueur et d'une énergie surhumaines.

Je' dois citer encore un brave épicier de Champigny, M. Charpentier, qui a fourni à nos troupes des renseignement précieux, se tenant tout le tefnps exposé au feu le plus violent.

A cette heure, on relève encore des blessés, la route qui de Champigny mène à Joinville est sillonnée de voitures d'ambulance et de brancards. Triste et lugubre cortège. Le personnel des ambulances a été admirable. J'aperçois M. de Pressensé qui, en simple brancardier, transporte les blessés au bord de la Marne.

Après un premier pansement, les malheureux sont conduits à bord des bateaux-mouche et transportés ainsi sans fatigue ni secousse.

Sur la route, dix à douze chevaux morts sont dé-

DigitizNJ by VjOOQIC

LHay, Chamfxgny, Villiers 191

pecés et... mangés par nos soldats enchantés de ce renfort de nourriture..

Un fait horrible.

On vient de découvrir sur les hauteurs un mal heureux mobile blessé grièvement depuis quatre jours et tombé au bord d'un fossé.

Depuis quatre mortels jours, ce pauvre soldat

était étendu, entendant autour de lui la fusillade,

souffrant du froid, de la faim. Son état, malgré tout,

n'est pas désespéré ; il a seulement fallu lui faire

, l'amputation d'une jambe. •

Je n'ose apprécier nos pertes^ elles sont sérieuses; mais celles de l'ennemi sont au delà de toute expression. Cela s'explique par l'acharnement déployé par les Prussiens. Notre redoute de Mayeux en a couché à terre des centaines : des officiers d'artillerie m'affirment que l'ennemi s'est avancé à moins de 5oo mètres. Sur toutes les hauteurs, d'ailleurs, on marche littéralement sur du plomb et du fer : le sol est jonché de balles et d'obus.

Le bruit court que nous avons fait un .grand nombre de prisonniers.

192 ' Aux Avant^Pbstes

4 décembre.

Rien d'important hier : une assez vive fiisillade en avant de Champigny^ une canonnade de Nogeiîtqui' ne s*est guère arrêtée : voilà le bilan de la jour^ née. Le I ! 3e a eu la chance enviée de tous ses camarades de repousser l'attaque des EHrussiens qui^eette , fois^, n'ont pas insisté; nous n'avons eu qu!une dizaine de blessés. . -,

Nos soldats s'installentcomme s'ils devaient résider là une année. Trous pour k; cuisine, réserve de bois, rien ne manque. -

— Nous nous mettons dans nos meubles, me dit un vieux sergent.

Le général Trochu, craignant que ces troupes ne fussent fatiguées du pénible service auquel elles sont assujetties, voulait les faire relever, mais les soldats lui affirmèrent si bien que, tant morts que vivants:, personne n'était fatigué, que le général dut se rendre.

Un des grands sujets de conversation parmi les pîoupious, c'est la conduite des frères. Ges hommes noirs qui, calmes, stoïques, marchent au milieu des balles, portant les blessés, remplissent nos soldats d'admiration. Il faut dire que ces deux cents frères ont donné l'exemple d'un courage réel. Plus de dix fois, nos généraux ont dû les forcer à attendre que la fusillade fût finie pour aller relever les blessés. La

LHax, Champig^y, V illier s 19S

lettre de Mgr Bauer prouve que la mission est loin d'être sans danger.

La nuit offrait un tableau vraiment saisissant : les brancardiers portaient une torche qui donnait de feiuves clartés. Ces hommes immobiles, déjà recouverts par la neige qui tomba un moment, ces chevaux morts,, ces filets de sang suintant à travers la neige, tout ce tableau entrevu saisissait Tâme plus vivement que le tumulte de la mêlée. Deux ou trois fois les Prussiens ont dîrigé, pendant la nuit, des rayons de lumière électrique sur ces hauteurs tant disputées .et si bien perdues pour eux.

Je crois inufîle de publier la longue liste des blessés et des morts. Je mentionnerai seulement encore le colonel du i23e de ligne, Dupuis de Podroin, et le colonel du 1249^ Sanguinetti. Tous deux sont tombés héroïquement en chargeant à la tête de teurs troupes.

On a déjà remarqué que la proportion des officiers blessés où tués qst plus grande que d'habitude ; cela tient à ce que la lutte n'avait jamais été si acharnée. Les officiers ont dû se mettre à la tête de leurs soldats. J'en connais qui, pour mieux rassurer leurs hommes, ont couru au-devant des obus pour bien montrer que « ça ne tuait pas. »

Une faut pas oublier que pendant près de trois heures nous sommes restés immobiles sous une pluie de projectiles.

Il n'y avait pas là de tumulte et de cris : point de lutte, on mourait sans pouvoir tuer.

194 ^^^ Avant^Postes^

Je me souviens, vers midi^ d'avoir assisté à un spectacle horrible, épouvantable, qui glaça d'horreur tous les assistants, parmi lesquels se trouvait le général Clément Thomas.

Nos troupes, attaquées par des forces supérieures, demandaient des renforts. Le i36«et les 'zouaves traversèrent le pont au pas de course, se ruant à la baïonnette sur Ifes colonnes prussiennes.

Les soldats étaient beaux d'énergie, de bravoure froide et résolue. C'était un* spectacle vraiment touchant. Au moment de franchir la passerelle, les officiers se jetaient dans les bras de ceux qui fessaient et les embrassaient. - '

Ceux qui sont sortis de cette épouvantable fournaise peuvent, comme le Dante, 4ir€ qu'ils ont vu l'enfer. V/ % ;

Soudain un soldat, un zouave sertit des rangs. Se roulant à terre il hurlait : Non^ je n'irai pas^ je suis un lâche, j'ai peur!

Et le malheureux écumait.

De force, on le fit rentrer dans les rangs, et la colonne reprit sa marche rapide.

La bataille finie, j'interrogeais un vieux sergent et je lui demandais ce qu'était devenu ce soldat que tout le monde avait traité de lâche.

— C'est un héros, me dit-il, et il est mort comme nous voudrions mourir tous. A cent pas de nous, sur la crête deViliiers, se trouvait un régiment bavarois. Nous en avions déjà pas mal descendu ; un de plus, un de moins, c'est pas une affaire. Au

LHaXj Champignjy, Villiers igS

moment où nous prenions haleine pour charger, le zouave, le lâcher se jeta tout seul sur les baïonnettes, et sans essayer de lutter, sans rendre un coup^ il se fit embrocher.

Il n'était pas mort sur-le-champ. Les camarades eurent le temps de l'embrasser et... de le venger.

5 décembre.

En attendant que de nouvelles batailles aient lieu, batailles qui amèneront pour nous des victoires moins stériles que celles que nous venons de rem,porter, il me paraît utile de conduire mes lecteurs dans les ambulances.

Ce n'est pas à une 'vaine promenade que je les convie, je n'ai pas l'intention de décrire telle ou telle ambulance ; c'est du blessé lui-même qu'il s'agit. Nous avons vu le soldat plein d'enthousiasme et de vigueur, nous allons le retrouver sur le lit de douleur où le retient une blessure glorieusement reçue au servicede la République.

D'ailleurs, cette visite ne sera pas aussi triste qu'on peut le croire ; elle indiquera, en outre, quelques améliorations indispensables réclamées par tous nos chirurgiens^ dont je ne serai ici que l'écho ' fidèle.

Commençons par affirmer que nos blessés sont incomparablement mieux soignés que ne peuvent l'être les Prussiens.

La raison en est simple. L'ambulance du Grand- Hôtel, celle de la Presse et cent autres offrent un confortable, presque un luxeque des troupes èii campagne ne peuvent espérer. Eii outre, nos chirurgiens se nomment Nélaton, Ricord, Chenu, et il y a loin de la science d'un chirurgien de régiment, quelque habile qu'il puisse être, à la merveilleuse dextérité de ces illustres praticiens.

Mais si nos blessés, une fois admis dans les ambulances, sont certains de trouver tous les soins nécessaires, il est malheureusement exact qu'ils ont beaucoup à souffrir, jusqu'à l'instant souvent éloigné outils sont recueillis. Ce reproche ne s'adresse pas à l'Internationale qui se montre, malgré les critiques dont elle est Tobjet, admirable d'empressement et de dévouement ; mais il atteint l'intendance, la routine si funeste dont nous avons eu tarit de preuves depuis le début de cette campagne.

Lorsqu'un régiment prussien marche au feu^ il est accompagné d'un certain nombre de soldats sans armes, dont la mission 'consiste à relever les blessés dès qu'ils tombent, et à les porter en dehors des lignés où ils sont recueillis. Ces soldats sont munis de charpie, de bandes de toile et de perchlorure de fer qui permet d'arrêter le sang.

Chez nous, rien de semblable n'existe.

Les blessés doivent rester à terre jusqu'au mo-

UHay, Champigny, Villiers , 197

ment oh les brancardiers pourront venir les chercher. Quelquefois, 'lorsque le régiment n'est pas trop sérieusement engagé, des soldats transportent leurs camarades à Tambulance ; mais ce fait ne peut se produire que rarement. Il offre, d'ailleurs, un inconvénient sérieux, car il donne un prétexte à ceux qui désirent s'éloigner dû champ de bataille.

Ce vice de notre organisation ne peut être imputé à personne : la faute en est à la seule routine, cette éternelle ennemie de notre armée, qui a gagné, à elle seule, plus dé victoires que les Prussiens. Mais si personne n'est, à la rigueur, coupable de ce manque d'organisation, il n'en est pas de même à un autre.point de vue.

La vie de nos blessés ^st trop précieuse pour qu'il s'agisse de cacher quelque chose, de garder des ménagements. Eh bien t je n'hésite pas à Je dire, car j'ai cent preuves dans les mains, l'intendance est pour beaucôupdans les souffrances endurées par nos blessés. Je ne voudrais pas être trop sévère, mai^, sur un pareil sujet l'indulgence serait criminelle.

L'intendajice n'a pas vu sans déplaisir l'importance attribuée à l'Jnternationale ; de là, mille vexations, une lutte Tcontînuelle.

Je ne citerai que deux exemples des conséquences de cette rivalité : au Bourget, plusieurs centaines de nos blessés ont été recueillis par Içs Prussiens, faute de secours de notre part. La faute en est toute entière à l'intendance, qui avait interdit à l'Internationale d'envoyer ses voitures, affirmant qiJfe les

voitures milit^fires suffisaient à tout. La liste de nos blessés prisonniers au Bourget, que M. de Flavigny a pu se procurer, prouve combien le service a été insuffisant.

A la dernière bataille, à l'Hay (3o novembre), je trouvai sur le plateau de Villejuif, non loin des Hautes- Bruyères, une ambulance encombrée de blessés. Le docteur Lebreton, qui s'était avancéavec moi pour offrir ses services, apprit du chirurgien américain qui se trouvait là, qu'il avait presque dû recourir à la menace pour obtenir la triste faveur de panser les blessés ; l'intendance ayant formellement interdit aux chirurgiens de l'Internationale de s'occuper de ce qui ne regardait que l'intendance.

Or, depuis moins de deux heures, ce chirurgien avait reçu deux cent quatre-vingts blessés, et pas un membre de l'intendance ne s'était montré. Sur des matelas sanglants, trente à quarante malheureux attendaient leur tour, quelques-uns avaient des blessures graves.

J'affirme ce fait de visu.

Mais, abandonnons ce lugubre tableau.

On a dit et répété que la plupart des blessures reçues par nos soldats étaient légères : le fai4: est absolument exact. Pour le prouver, j'ai dans mes visites aux ambulances, relevé la nature des blessures : je suis arrivé ainsi à des indications extrêmement précises.

J'ai pu en obtenir six cent soixante-deux, qui se décoHiposent ainsi :

LHay, Champîgny^ Vitliers 199

Blessures à la jambe 221

— au bras 83

— à la main ....... 71

— à Tépaulç 46

— au pied . . . 1 . .- . . 47

— à la tête'. 53

— au côté, à Taine. ... 45 .

— au ventre 16

— à la poitrine. ..... 25

— à l'œil 10

— au dos i3

— aux fesses 1 5

— à l'estomac. .*.... i

— aux reins *. 7

— au cou. ........ 9

Total. ...... 662

De ces blessures, les plus dangereuses, celles qui sont presque sûrement mortelles, les blessures au ventre, entrent, on le voit, pour une très faible proportion (16).

Les blessures aux jambes, aux bras, aux pieds et aux rilains, presque toujours assez bénignes, grâce aux progrès accomplis par notre chirurgie qui ne coupe plus que très-rarement les membres, forment un total de 422, soit plus de 60 pour 100.

Quant aux blessures à la poitrine, quelque dangereuses qu'elles paraissent, elles sont loin d'être toujours mortelles. Un sous-lieutenant du 35^ de

ligne fut atteint à Chevilly^3o septembre) paf une balle qui lui traversa la poitrine.

Recueilli par les Prussiens, il fut rendu comme étant dans un état désespéré. Un mois après, jour pour jour, il était de retour au régiment. Le souslieutenant Kraus a malheureusement été fait prisonnier le 2 décembre.

A ce même combat de Chevilly, un héroïque soi* datdu 35e fut blessé d*une façon horrible. J'eus plusieurs fois occasion de le voir à Tambulancè Chaptal. Je copie d'ailleurs textuellement l'inscription suivante sur le registre :

« Berthé (Jean-Marie). Balle à Tabdomen, balle à la cuisse droite, fracture du bassin, fracture du tibia, coup de crosse à la face, coup de baïonnette à la poitrine. »

Pour donner une idée de l'état de ce blessé, il suffit de dire qu'on ne s'aperçut de sa blessure à la jambe que quinze jours après son entrée.

On s'attendait à voir le malheureux expirer une heure après son arrivée, il ne mourut que le i^^. novembre, et un moment on crut pouvoir le sauver.

On voit que l'homme ne succombe pas facilement.

Les chiffres suivants prouveront d'ailleurs que. le nombre des décès est relativement très-minime.

Dans les trois ambulances des ponts et chaussées de la rue Moineau et de la rue Tournefort, pour ne citer que celles-là^ voici quelle était la situation au 21 novembre.

LHay^ Champigny, V illier s 201

202 blessés étaient entrés, 95 étaient sortis, 7 étaient morts, 100 restaient en traitement.

Si Ton réfléchit que^ grâce à l'aménagement et à l'instfiillatîon toute particulière de nos ambulances à Paris, les fièvres putrides et la gangrène sont des plus rares, on arrive à cette conclusion que, sur les cent malades, presque tous doivent arriver à la guérison : les décès se produisant pour les neuf dixièmes des cas quelques jours, souvent même quelques instants après la blessure.

N'est-ce pas pour nous tous une consolation réelle que cette conviction que 80 à 85 pour cent de nos blessés Fenaîtront à la vie et à la santé ?

On a dit que, dans les divers combats qui ont eu lieu depuis huit jours, sept mille des nôtres auraient été frappés. Sur ce nombre, six mille environ seront rétablis avant deux mois, prêts à combattre encore pour l'indépendance et pour la liberté de leur patrie.

Page 1