‹ Aux avant-postes, juillet 1870-janvier 1871Chapitre 14 sur 16 · LE DRANCY — LE BOURGET · texte numérisé non relu

LE DRANCY — LE BOURGET

Le canon se tait ; je puis donc vous e'crire ce que - j'ai vu. N'attendez pas de moi un compte rendu complet, méthodique, de la bataille. Je ne puis comprendre que ce qui se passe sous mes yeux; puis la canonnade qui retentit depuis ce matin à ma droite m'avertit qu'une autre action est engagée du côté de Villemomble, peut-être même de Neuillysur-Marne,et tous les renseignements me manquent sur cette affaire.

Le champ de bataille est assez vaste d'ailleurs : il s'étend depuis Orgemont, dont on aperçoit la masse sombre qui s'élève dans la brume, jusqu'à Bondy.

Aux deux extrémités, tout paraît s'être borné à une violente canonnade. Le fort de la Briche et la Double-Couronne envoient leurs obus sur Stains, éloigné seulement de i,6oo mètres. Nos troupes

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sont en .observation sur la route n^ 1 9 ; elles semblent occuper le bas du village.

Plus à l'e^t^ nous avons établi sur le bord du canal de rOurcq, des batteries qui tirent sans interruption sur le parc du Rainty, où l'ennemi a mis des pièces en position. Au bout de deux heures de lutte, le feu de l'ennemi est éteint.

C'est au centre que s'est concentrée Taction^, c'est là qu'elle a été vive. Cette fois du moins amènerat-elle quelque résultat.

Vers sept heures et demie du matin, les ambulances arrivent par la porte de Romainville ; elles s*arrét;^nt à la Folie, à l'intersection de la route de Metz et du chemin qui conduit à Bobigny. Les régiments traversent cette route, ils vont se masser à gauche.

J'aperçois le 42° de ligne, cet héroïque régiment décimé à Champigny.

— Il ne faudra pas nous eh vouloir si nous perdons moins d'hommes que les autres ! me crie gaiement un officier que j'ai vu au feu ; nous ne sommes plus que onze cents.

Sur la route de Metz , arrivent les bataillons de marche de la garde nationale; leur tenue est admirable, chacun a conscience de son devoir ; les hommes marchent bien dans le rang, serrés, alertes; les chefs semblent fiers, et à juste titre, de leurs soldats.

Un groupe d'artilleurs, devant moi, admire hautement cette tenue martiale.

— Bravo! la garde nationale I ciïe l'un d'eux.

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— Vous direz cela quand nous reviendrons, répond un garde.

Le premier bataillon qui ouvre la marche est le 235«; suivent les i88% i86% 170% 5% ii% 58% 86% i32% 39% 37^et26^

Sur Tordre du général Clément Thomas, ils appuient sur la gauche, dépassent Bobigay et se rangent crânement en bataille à mi-chemin de Bondy et du Drancy. Ils forment l'extrême droite de notre armée engagée principalement au Bourget. Au milieu de la plaine^ est une petite éminence en terre jaune, une sorte de redoute inachevée; les bataillons se massent derrière ce talus, et leurs fignes de tirailleurs disparaissent derrière les peupliers.

Il est dix heures et demie environ ; de ce côté tout est presque calme} allons plus loin.

Dès le matin, nos troupes parties de Saint-Denis attaquaient le Bourget ; les marins marchaient en tête de la colonne, suivis du 134® et du 10® mobiles de la. Seine. Les Poméraniens (croyons-nous) qui gardaient l'entrée du village ne purent résister à cette brusque attaque, et nos soldats s'emparèrent non sans perte de la suiferie et des premières maisons. Mais l'ennemi s'était formidablement retranché dans le village; il avait garni toutes les barricades de pièces de 1 2. Pour emporter de haute lutte la position, il eût fallu sacrifier trop de nos braves soldats.

. Cette première attaque a donc échoué; mais

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nous avons fait à l'ennemi de nombreux prisonniers; il est vrai que nos marins et le lo^ mobiles ont été sérieusement éprouvés.

Pourquoi, d'ailleurs, mettre de la chair et des hommes là où il ne faut que des canons? Les Prussiens nous avaient, lors de la reprise' du Bourget, le 3o octobre, si je ne me trompe, indiqué ce qu'il fallait faire.

Nous suivîmes leur exemple.

Vers les midi, commença sur ce pauvre village un feu terrible, sans exemple. Le fort de l'Est (3,5oo mètres), le fort d'Aubervilliers (3,ioo mètres), nos batteries établies au Drancy (i ,500 mètres) tiraient sans relâche. Une véritable pluie d'obus tombait sur le village. A l'aide de la lorgnette, on voyait les murs, les maisons s'écrouler. Les Prussiens étaient enfermés là comme dans un cercle de feu. Ils ne pouvaient ni avancer ni reculer : partout nos canons tonnaient, et, sur toutes les routes, le bruit strident, horrible, de nos mitrailleuses leur prouvait assez qu'il n'y avait pas d'issue.

L'ennemi a dû ûiire là des pertes sérieuses qu'il est d'ailleurs impossible d'évaluer. *

Cependant, sur la droite du Bourget, nos troupes s'avancent le long du chemin de fer de ^'oissons.

Dans cette plaine déchirée, ravagée, nos soldats s'alignent en bataille et marchent en avant à la rencontre des Prussiens qui débouchent de Blanc- Mesnil et d'Aunay.

Une vive fusillade s'engage sur toute la ligne; à

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quelques cents mètres, on Tentend à peine, car pendant plus de deux heures les mitrailleuses ne cessent de rouler.

Sur la gauche du Grand-Drancy, de nombreuses batteries d'artillerie tirent sans interruption : ce sont des pièces de 12 dont la portée est énorme : elles battent en brèche le Blanc-Mesnil (3, 000 mètres environ) et toute la plaine^ criblant ainsi d'obus les troupes ennemies qui sont directement exposées à notre feu meurtrier.

En arrière, sur la route dqs Petits Ponts, sont campées nos troupes de réserve : les armes en faisceaux, on attend avidement l'ordre de marcher. C'est que ce sont là nos plus vieux régiments, ceux qui ont le plus souvent combattu sous les ordres de leur généml de division Faron, Je vois le 35*^ et le 42^, les deux frères siamois comme on les appelle, puis le 1 14^, le 117^ et le 60^ mobiles, sans compter d'autres régiments massés en arrière.

Mais il n'est pas besoin de faire donner nos réserves : les troupes engagées suffisent à tout.

Vers trois heures, au milieu du Drancy, j'aperçois un clocher troué par les boulets. Pensant que ce serait là un merveilleux observatoire, je me dispose à monter; mais un, puis deux, puis dix obus arrivent soulever la terre à vingt pas : la position n'est pas tenable.

L'intendant qui dirige les brancardiers venait de donner l'ordre aux ambulances évangéliques de reculer. Je me retire avec elles. Les braves pasteurs

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que le Figaro accusait de faire des conférences au lieu de relever les blessés, portent les brancards et marchent doucement, tranquillement. Pourtant, dans les maisons qui bordent la route sur la droite, on entend- des sifflements significatifs : les obus pleuvent comme grêtei

Voici la cause de celte alerte : les Prussiens, désespérant de faire taire nos batteries avec leur artilkjFie ordinaire, avaient transporté du Blanc- M.esnil leurs plus grosses pièces sur la chaussée du chemin de fer. De là une vigoureuse canonnade dirigée sur le parc du Drancy, canonnade qui ne nous a pas d'ailleurs fait grand mal.

La nuit venait, il fallut s'arrêter.

En somme, malgré le courage de nos troupiers, « nous n'avons pas pris Versailles » — 1^ locution est en train de devenir proverbiale parmi lesoffiolers. Au moindre coup de canon, en effets à la plus petite affaire, dans les régiments tout comme à Paris, il se trouve des naïfs qui affirment que nous sommes maîtres de Versailles.

La vérité nous oblige à dire que nous n'avons pris aucune des positions importantes de l'ennemi.

Ce combat n'est donc pas un succès, puisque, selon notre malheureuse habitude, nous nous sommes retirés après avoir forcé l'ennemi au silence. Je crois cependant que les Prussiens ont souffert du feu de notre artillerie. *

De notre côté, nous avons perdu peude monde.

Je n'ai vu ramasser par les ambulances que quelques

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ôrt illeurs et très-peu de soldats des 1 20e et- 1 36e de ligne.

Je ne connais, il est vrai, pas exactement les pertes que nous avons essuyées le malin à Tattâque du Bourget. D'après ce qui m'est dit, elles seraient, de ce côté, malheureusement plus consi* dérables. En tout cas, elles sont de beaucoup audessous de celles que nous avons fait éprouver aux Prussiens.

Vous me pardonnerez facilement de ne pas m'étendre davantage et de ne rien vous dire sur le b'ut mérhe de ces opérations; c'est là un devoir rigoureux, et je me borne à raconter les faits accomplis, sans même rien préjuger de l'avenir.

On a beaucoup remarqué que tous nos soldats portaient leurs couvertures pliées en quatre à la hauteur des épaules, attachées à la poitrine et audessous du ventre; de la sorte, nos soldats sont presque entièrement garantis, car ces épaisses couvertures, si elles n'ont pas le pouvoir absolu d'arrêter 'la balle, en amoindrissent singulièrement l'effet. Cette idée, fort ingénieuse, est due à l'amiral La Roncière le Noury, dont la sollicitude pour le soldat est incessante. -

— Nous avons des manchons tout comme une cocotte! me dit un troupier.

Et, de fait, tous nos soldats ont les mains fourrées dans la laine, ce qui ne laisse pas que d'être utile, car le temps est froid et la bise souffle désagréablement.

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Il gèle. ^

La bise souffle dans cette immense plaine qui n'offre pas un abri : le pied glisse sur cette terre desséchée. Le thermomètre marque lo degrés.

Nos soldats sont là, tranquilles, stoïques. Ils ne se plaignent pas, et s'ils maudissent le froid, c'est que le canon ne peut gronder. Ils ne songent pas à leurs souffrances, à la fièvre qui dévore sous ses baisers de glace, ils se réjouissent presque en pensant que l'ennemi est victime lui-même.

Et cependant le cœur saigne à la vue de toutes ces misères. L'intendance — je lui rends volontiers cette justice — a fait l'impossible! Malheureusement ce n'était pas assez.

Mieux vaut mille fois la lutte^ le canon, la mitraille, que cette souffrance horrible : le corps se gèle, les membres refusent leur service, la tête a des élancements terribles. Et cela a été il y a une heure, dans une heure cela sera encore.

Pourtant le soldat ne songe pas à se plaindre, il marche, il court, il bat la semelle^ il tâche de se réchauffer un instant les doigts pour écrire à la vieille mère que son fieu ne mange pas encore la salade par les pieds.

La souffrance devient-elle trop vive, nos troupiers se pelotonnent et se couchent les uns sur les autres. On dirait des harengs tassés dans un ton-

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neau. De temps en temps, il y a bien un soulier qui frôle une figure, mais cela ne fait pas de mal, au contraire; d'ailleurs le soulier a des clous, et le frottement^ ça réchauffe.

Quelques-uns ne peuvent résister, on les conduit à la ferme du petit Drancy; c'est là qu!on recueille les malades, les fiévreux : des voitures d'ambulance les emmènent aussitôt.

En me dirigeant de ce côté^ j'assiste à un lugubre spectaclç : l'enterremenî: d'un artilleur. Le corps est rigide. Sans le sang coagulé qui lo recouvre, on dirait une momie. Le malheureux a vu venir l'obus qui lui a ouvert le ventre^ car instinctivement il a élevé en l'air les deux bras comme pour parer le coup. La mort a si vite saisi sa proie, que les membres sont restés dans leur position. Le fossoyeur est obligé d'élargir la fosse d'un coup de pioche. Sans cette précaution, les bras se casseraient.

Huit ou dix fosses ont été creusées aux environs. La terre est déjà ferme. Une couche de neige tombe lentement. Dans quelques instants, on ne pourra plus reconnaître la placé où ont été enterrées ces pauvres et chères victimes.

Heureux encore ceux qui ont succombé à l'instant. Mais il en est qui, touchés légèrement^ sont restés toute la nuit étendus à terre. En avant, en arrière, ils voyaient les feux briller dans le sombre de la nuit, et ils ne pouvaient bouger. Leur sang coulait sans que le froid eût le temps de former un caillot au passage pour boucher la plaie.

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Quelles angoisses I quelles tortures !

Ce matin, on a relevé trois de ces infortunés : ils étaient morts.

Et pourtant, les blessures étaient légères, mais le froid avait été plus inexorable q ue le plomb.

Un infirmier, en relevant un de ces cadavres, me dît :

— Il faut faire attention de ne pas le casser, oti dirait du verre.

Heureusement, presque tous les blessés avaient pu être enlevés dès hier, car le service des ambu-^ lances avait été admirablement dirigé. ^

Il y a là un progrès très-important, et cependant la situation était beaucoup moins favorable qu'à Champigny et à Joinvillè, car le personpel^es ambulances ne put trouver une seule maison pour s'abriter et faire les premiers pansements. --

Malgré le froid, nos grand'gardes sont à leur poste, guettant les sentinelles ennemies-, d'ailleurs, le canon se charge, de temps à autre, de rappeler les hommes à la vigilance.

Je ne sais trop où vont les obus de nos pièces : elles m'ont paru frapper assez uniformément sur un petit bois situé sur la droite. Les Prussiens avaient établi là quelques pièces que nous avons promptçment réduites au silence

Du côté de l'ennemi, quelques rares détonations.

Sur notre droite, mais à une distance probablement fort grande, on entend la canonnade. Est-ce le plateau d'Avron qui tire ? Y a-t-il de ce côté une

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action engagée? Je ne sais, car la distance empêche de rien apprécier exactement.

Quoi qu'il en soit, il est permis, malgré l'insuccès apparent du Bourget, d'affirmer que, dès à présent, et quelle que soit la suite de la lutte, nous n'avons pas perdu notre poudre.

Les renseignements que j'ai recueillis aujourd'hui de tous côtés complètent ceyx d'hier : nos pertes ont été réellement minimes. L'artillerie enitemie, si vantée au début de cette campagne, s'est montrée absolument inférieure à la nôtre.

Et cependant, ici les rôles étaient etitièrement renversés. Nos forts — sauf Aubervilliers — ne pouvaient être que d'un médiocre secours ; nous n'avions pour soutenir la lutte que de l'artillerie de campagne, tandis que les Prussiens tiraient de positions fixes, et se servaient par conséquent de canons d'un calibre supérieur. Ils n'ont pu nous démonter qu'un canon, et encore les servants ont ramené comme un trophée Taffût brisé ; par un hasard miraculeux ni les hommes ni les chevaux n'avaient été touchés.

Nos mitrailleuses, ainsi que je vous l'ai dit, ont joué un rôle très-actif. Deux batteries avaient été placées sur le chemin de fer : elles ont, pendant près de deux heures, tiré sans interruption sur les masses ennemies qui passaient à une faible portée. Les Prussiens ont essayé de déloger les nôtres avec du canon. Mais nous avions établi en arrière une batterie qui a forcé Tennemi au silence. Nos milrail-

leuses ne se sont tues que lorsque Tennemi eut renoncé à passer de ce côté.

Le combat d'hier inaugure — surtout dans sa seconde partie, à partir de midi — une nouvelle tactique : peu d'hommes, beaucoup de fer. De là le peu de pertes que nous avons essuyées. Ainsi que je vous le disais hier, pas un homme de nos réserves n'a eu à donner : la moitié au moins de notre artillerie n'est pas entrée en ligne.

En même temps que le canon, la pioche marchait : les soldats du génie ^t le génie auxiliaire se mettaient à l'ouvrage derrière nos pièces : les travaux accomplis en vingt-quatre heures sont vraiment merveilleux. Hélas! pourquoi a-t-on attendu aussi longtemps pour utiliser le génie et pour commencer ces travaux d'une importance si grande ? Ces tranchées sont doublement utiles, d'abord parce que les grand'gardes ennemies ne sont pas éloignées, ensuite parce qu'on évite la bise glaciale.

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