STRASBOURG — METZ — NANCY
Strasbourg, 17 juillet.
Je vous adresse ma première lettre de Strasbourg. L'enthousiasme est ici plus grand qu'à Paris : les portes des casernes sont assiégées par une foule anxieuse, et le colonel du i8e de ligne, qui commande la place, est, chaque soir, obligé de paraître ^à Tune des fenêtres de l'hôtel de l'état-major. Ces démonstrations sont d'autant plus significatives que l'élément allemand est ici considérable : un moment même, les autorités militaires se sont trouvées' embarrassées. Interdire 'ces manifestations, c'eût été froisser le sentiment national; d'un autre côté, en paraissant les encourager, on pouvait craindre des
rixes. Grâce à Dieu, les AUemaiids h'(Mt pas protesté ! '
Il faut dire, d'ailleurs, que beaucoup de ces malheureux se montrent fort peu empressés de servir la cause prussienne. J'ai rencontré, ce matin, une escouade qui se disposait à traverser le Rhin pour rejoindre la lajodwehr; presque tous avaient les larmes aux yeux, et quelques-uns ne se gênaient pas pour maudire en termes énergique» une politique qui les éloigne' de leur famille, et les force à combattre une nation qu'ils s'étaient habitués à considérer comme leur patrie.
La vue des fortifications de Strasbourg est, en outre, peu faite^îour rassurer ces malheureux forcés de nous combattre. Plus de neuf cents pièces sont efi batterie, attendant l'ennemi. Les soldats se promènent l'arme au bras près des canons, et des groupes d'artilleurs disséminés çà et là sur les talus desfortifications prouvent que les Prussiens peuvent venir.
L'enthousiasme des v troupes est indescriptible. Sur les bords du Rhin , une compagnie campe, attentive au moindre mouvement. Je viens de causer avec tous ces soldats. Ils ont tous une seule et même pensée : voir l'ennemi.
— Voyez-vous^ me disaitl'un d'eux, nous sommes sur leis deVts, nous brûlons la fièvre, et, même pour manger, nous ne pouvons nous décider à quitter nos fusils. Il y a vingt heures que cela dure, et s'il nous faut rester encore deux jours comme
Strasbourg, Mets[, Nancy
cela, je ne repondrais plus de mes homm^ : ils essaieraient leurs chassepotn là-dessus.
Là-dessus — traduisez sur les soldats badois.
Vous cpnnaissez de vue ces braves gens, înofifensife, ne connaissant qu'uiv Dieu, — la bière, — peutrêtre est-ce une déesse. Ronds comme des balles, le n^ rouge, ilssepromènent d'un air effaré. De temps en temps, ils marmottent entre leurs dents :
— Pourvu que ces diables de Français ne s'amusent pas à tirer t
Les Prussiens n'ont dtilleurs en/ ces honnêtes citoyens qu'une confiance modérée, si modérée même qu'ils viennent de renvoyer leur commandant, qu'ils ont remplacé par un major prussien.
La fantaisie; m'a pris de visiter ce corps de garde. La chose n'était pas facile, car le pont est maintenant sujjprimé. Mais avec un permis du colonel français, j'ai facilement trouvé un bateau. A ma vue, le poste a pris les armes avec empressement; je dois dire d'ailleurs qu'il me les a présentées, ce dont j'ai été très-flatté. Le major prussien m'a reçu avec son air le plus rogue, — mais la guerre n'étant pas officiellement déclarée, force lui a été de me laisser passer. Quant aux soldats, je leur ai adressé un compliment sur leurs pipes en porcelaine, et volontiers ils m'eussent embrassé.
Dieu ait pitié de ces braves gens et les éloigne de nos chassepots.
Kehl, vous le savez, est loin d'être une ville for-
tiôée : quatre obus et un caporal en viendraient vite à bout. Les Badoîs ont élevé une sorte de niche à chien qu'ils décorent pompeusement du titre de fortification .
A mon grand regret, je n'ai pu me décider à m'extasier; car, de l'autre côté du Rhin, on m'avait conté une anecdote qui me rendait l'enthousiasme difficile.
Dès que la forteresse badoise fut construite, un officier français, armé d'une sarbacane, vint s'installer sur le pont, et au plus grand ébahissement des sujets du grand-duc, ft se mit à lancer des pois. Le lendemain, le surlendemain même manège. Le colonel surprit un jour l'officier.
— Que diable faites-vous donc là, lieutenant ? luidit-il.
. — Mon colonel, répondit le Français, comme on dit que la guerre pourrait bien être déclarée, je prends l'avance en démolissant les fortifications de l'ennemi.
. Les Badois ont ri plus fort que nous de l'aventure, — ce qui leur est facile, à cause de la structure toute particulière de leurs mâchoires.
- Ce matin, à huit heures, Talarme a été donnée, et pendant près d'une heure, l'anxiété a été grande. L'avant-gardedut se replier sur la forteresse, les artilleurs se postèrent rapidement à leurs pièces et des lanciers lancés au galop de leurs chevaux firent rentrer précipitamment les Strasbourgeois dans la ville avec ce mot :
Strasbourg, ^Meisf, Nancy
— L'ennemi !
Heureusement ou malheureusement ce n'était qu'une fausse alarme, et le iS^ de ligne dut, en maugréant, remettre les armes en faisceaux.
On affirmait que 'les Prussiens s'avançaient de Lawantzenau au nombre de trente mille. Voici ce qui avait donné naissance à ce bruit :
Par Tordre du commandant de place, des lancier? avaient été postés sur toutes les routes, avec ordre de signaler le moindre mouvement. A quelque dis^ tance de Strasbourg, se trouve la ferme d'Altenheim; une escouade de nos lignards cait remarquer sur la rive opposée que Ton tentait de^faire un pont de bateaux. L'alarme fut donnée aussitqt, et la troupe prit les armes.
Au moment où je termine ma lettre, un régiment passe sous mes fenêtres en chantant la Marseillaise, La ville entière acclame nos troupiers avec enthou-^ siasme. -
Camp du Polygone, Metz, 21 juillet.
Que faites-vous à Paris à quatre heures du matin? Moi, je suis étendu à plat ventre et j'assiste à cette chose curieuse : le réveil d'un camp. Par amour de la couleur locale, je dirais bien que je suis sul^
Aux Ayaut'Postes
tegtnine fagi^ ma^le respwrt de la yéiité*m'oblige à confesser qae hêtres, chênes, pejipliers, tout cela manque absolument.
Dans le principe, il était permis de s'asseoir à Fombre^ mais cela est maintenant impossible : lœ arbres sont aujourd'hui brûlés ; ils ont servi à faire la soupe. Les premières troupes se contestaient de couper les branches Jes plus proches, puis il a fallu grimper, grimper encore, grimper toujours, et comme Dumanet déchirait invariablement sa culotte, quelquefois même la peau qui était dessous, il a fini par la trouver jnauvaise et même par tmprunter fe îAacA^5 des' sapeurs pour jeter bas -les arbres.
Je supplie les compositeurs d'écrire \hache^ attendu que le militaire n'admet pas dlautre prononciation. Pour avoir voulu l'autre j«urifte conformer au Dictionnaire de l'Académie, j'ai été pris potir^un Prussien, et j'ai été (ïbligé deî;Mre à un sergent les plu«r basses excuses, qui ont fort coûté à mon orgueil littéraire.
Cette parenthèse fermée^ revenons au camp. A^ssi bien celui-ci ne ressemble pas au camp de Saiiit- Maur ou de Qiâlons : on sent que c'est la vraie guerre qui s'apprôfe et qu'ofi^sf cognera autrement qu'au Châtelet quand on jouait h^ Cosaques.
Le premier soin du soldat qui s'éveille est de prendre son café. Le café est l'ami de l'homme en général et du militaire en particulier. Quand- il vient un officier supérieur, on fait le simulacre de sucrer. Un
Strasbourg, Met^, Nat^cy
zouave étend la main — un ; si c'est un maréchal il dit deux — tn^s est réservé à l'Empereur — mon- . sieur est sucré, partez muscade — cette façon tout élémentaire de sucrer s^n café m'est personnellement fort désagréable.
Une fois le café pris, on songe à ses armes; les armes, c'est la grande préoccupation du soldat : on astique, et réastique le chassepot, et leis sabres sont soigneusement aiguisés. Lemoyenque l'on emploie m'a singulièrement intrigué. La lime est l'instrument choisi. Il en résulte bien quelques petites irrégularités, mais des experts m'assurent que ça n'y fait rien..
— Pourvu qiie ça entre, — me dit un malin, — c'est tout ce qu'il faut, les Prussiens ne se plaindront pas.
L6% malins sont la plaie d'un camp. Ce sont eux qui vous font lever le nez en l'air quand il y a un trou devant yos pieds.
- — Un fauteuil d'orchestre à monsieur.
Boum, ça y est.
Le linge occupé beaucoup le soldat : il le lave . d'une façon toute primitive : quelques-uns ont du savon, ceux-là sont les aristos, les^Deignés, les naïfs — m'assurent les anciens — ceux qui, à leur arrivée au régiment, chercheht le bâtop de maréchal dans leur commode (prononcez sac).
En frottant \Xû jfetitpeu sur la toile, ça fait partir le plus gras, * le reste rentre, et au bout d'un certain temps, il paraît que .ça se tasse. Quant à faire
sécher, c'est là une précaution inutile ; on enfile la chemise toute mouillée, et cela a l'énorme avantage de débarbouiller et de rafraîchir.
Ah! dame, c'^st qu'il ne faut pas venir ici pour trouver une succursale du noble faubourg; la propreté ne brille le plus souvent que par son absence, et les officiers se montrent peu sévères. Le 3^ du 4* de la 5^ peut avoir un boulon de moins à ses guêtres; l'important c'est que coco et bibi soient en état : coco «c'est le cbassepot, bibi la baïonnette.
Or, je puis vous affirmer que tous deux reluisent comme un bel écu de 6 livres. Un grenadier m'affirme gravement que son chassepot a des démangeaisons dans le canon.
Quant à la baïonnette, elle a une soif! Et dire qu'il n'y a pas là un malheureux Prussien pour lui payer un bock !
Nos hommes ont l'air d'être plongés dans un bain de poussière. Après la contredanse, au retour, il sera temps de songer à son numéro un. Alors, les hommes se cireront la moustache avec du savon noir, les barbiers de régiment ébrécheront leurs rasoirs, à force de tanner.
J'ai, une fois dans ma vie, assisté à ce spectacle, et je vous prie de croire qu'il est curieux.
Jugez-en vous-même. Seulement, faites sortir les dames.
C'était en i866, après la dernière campagne d'Italie. Les trente mille garibaldiens, exténués par
Strasbourg^ Metj, Nancy
une rudô guerre de trois mois dans les montagnes du Tyiol, se préparaient à revenir.
Seulement, la vie avait été dure, il avait fallu couchei- sur le roc, on était exténué et une petite maîtresse eût demandé son flacon en apercevant ces têtes barbues qui s'avanç... aient.
Je vois encore la route longue de six lieues, elle conduisait de Desanzano à Salo — un nom prédestiné. Après un instant de réflexion, un colonel fit sonner ses clairons, et nos hommes, qui comprenaient à demi-mot, jetèrent bas les képis d'abord, puis leurs chemises, puis tout. Le soleil — il ne se cacha pas pour si peu — éclaira alors une scène indicible : vingt mille garibaldiens, dans le costume tout à fait primitif du père Adam, se cherchant leurs puces.
Dieu sait s'il y en avait, les montagnes du Tyrol étant habitées comme de simples paillasses parisiennes.
Nos pioupious n'ont d'ailleurs rien à envier aux garibaldiens, et je vous affirme que l'exposition des insectes qui a eu lieu à Paris, il y a quelques années, aurait trouvé ici de curieux spécimens. Le ' plus remarquable, m'a affirmé un zouave, est la puce d'Afrique, la puce de lion.
En co|-respondant consciencieux, je puis vous affirmer que cette assertion est vraie. Cela gratte, mais gratte !
Brave zouave, va, si jamais je te rencontre, je passerai de l'autre côté, cela cuit trop.
ïo Aux Avant-Postes
D'ailleurs, dois-je le dire ? par ce temps d'attente^ ça distrait, ça fait tali jours passer un moment ou deux.
Vous ne sauriez croire à quel point on- est avide des distractions les plus innocentes. On se lève le matin en se disant : — Sapristi, qu*est-ce que je pourrais donc bien faire ?
Et on va à droite, puis à gauche, à la recherche d'une anecdote, d'un mot qui se présentent rarement.
C'était un m'alini que notre poëte qui a dit :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Il est de fait que tous ces uniformes finissent par devenir agaçants au superlatif.
Voulez-vous un exemple ?
L'un de nous a le malheur de souffrir d'une dent. Rien de plus ordinaire, n'est-ce pas ? Nous nous accrochons tous à cette dent, elle devient pour nous une planche de salut.
— Faites-vous arracher votre dent, insinue Qaretie, vous nous devez bien cela.
Texier regarde le malheureux d'un œil jaloux, et Pelletan s'écrie :
— Est-il chançard, cet animal-là, il accapare tout..- Il est convenu et entendu que la molaire sera extirpée en grande pompe : nous y serons tous, çek nousdistraira toujours un peu.
Pauvres nous ! on ne s'amuse pas ici t
Strasbourg, Met!ç, Nancy \i
Nancy et Metz, 22 juillet.
Je date ma lettre cfe Metz et de Nancy, car, fidèle au système que j'ai adopté, je me propose de ne jamais séjourner longtemps au même endroit. Ma lettre, commencée à Nancy, sera donc terminée à Metz : un seul mot peut résumer toutes mes nouvelles : r^.
= Dans tous ces départements-frontières, nous avons une telld*hâte de voir l'action commencée, que nous nous bornons à nous occuper de l'armée, nous nous empressons de noter sur notre carnet que le général avait Tair pensif et que le maréchal semblait radieux. Tous ces racontars de reporters ont bien leur utilité sans doute et je ne veux pas les négliger, mais à côté de ces. détails plus ou moins sérieux, il est ' des questions capitales que mon devoir me pousse à ne pas négliger.
Il en est une, la plus importante peut-être de toutes, que je veux traiter dans ma lettre d'aujourd'hui. Pour parler en haute connaissance de cause, je me suis fait envoyer des notes de Strasbourg. J'ai été à Metz, Nancy, Luxembourg, j'ai parcouru toute la frontière interrogeant tout le monde.
Comment allons-nous manger ?
Il y a de Strasbourg à Metz plus de deux cent mille hommes, dix mille soldats ici, vingt mille là, et les approvisionnements n'ont pu être faits en conséquence. Sans doute, le ministère a songé à
l'armée, nos places fortes ont reçu des provisions considérables^ mais tout cela suffira-il ? Puis, en deliors de l'armée, il y a ici Une population considérable ; de vivres point ou peu.
A Strasbourg, les liabitants, depuis que l'on parle de la guerre, s'efforcent de se procuror la nourriture. De tous côtés on a fait venir bœufs, moi^tons, mais à.riieure qu'il est, il. n'y a plus rien. Les épiciers, les bouchers, tout ce qui dans cette villejdébite une marchandise pouvant servir à l'alimentation, ne peuvent plus rien fournir. Ils n'ont plus rien, et l'inquiétude est grande, car ces préparatifs formidables des deux peuples indiquent une guerre longue. Je ne sais quelle est l'opinion que vous avez à Paris; je suis venu ici avec la persuasion que dans six semaines, deux mois au plus, tout serait terminé, et maintenant je désespère de ce résultat.
L'armée, elle, croit à une guerre longue.
Je ne 'sais si, au point de vue militaire, nous sommes préts^ Dieu le veuille ; mais il me semble que l'on s'est fort peu occupé de la population de nos départements-frontières.
Par où et comment faire venir des vivres ? Il y a urgence : le riz a triplé de prix, le sucre se paie i fr. 20 c. lalivre, tous les articles de boucherie et d'épicerie augmentent chaque jour. Détails de bonne femme, dira-t-on, soit; mais détails importants qui ne doivent, sous aucun prétexte, être négligés.
La route d'Allemagne nous est fermée ; rien ne peut venir de l'intérieur du pays, car la compagnie
Strasbourg, Metif, Nancy i3
de l'Est peut à peine suffire à transporter les fournitures, et c'est une erreur absolue de croire qu'une fois que nos troupesr auront passé la frontière, il sera possible de rendre la ligne à la circulation. Il faudra chaque jour que des convois considérables partent pour transporter des vivres à l'armée qui, se trou^ vant en pays ennemi, ne pourra pourvoir à sa subsistance.
Il est encore un autre point de vue non moins important, que je veux aborder aujourd'hui. Que deviendront ces milliers d'ouvriers qui vont se trouver sans ouvrage ? Je sais qu'un grand nombre rejoignent les dépôts, cela diminue sensiblement la quantité. On comptait en outre jci beaucoup d'Allemands qui ont gagné leur patrie. On a même — et avec raison — attribué en partie à cette cause la fin de la grève de Mulhouse. Mais tout cela diminue simplement le mal, et ne le conjure pas. J'ai interrogé vingt directeurs d'usines, cent commerçants, tous m'ont dit que le grand commerce était ou allait être absolument ruiné.
D'où faire venir le charbon ? La Belgique nous est interdite, Sarrebrûck est prussien. On peut estimer à trente mille le nombre des ouvriers qui vont se trouver sans ouvrage
Aujourd'hui, cela marche encore ; dans quelques jours tout sera arrêté, et alors que fera-t-on de tous ces hommes qui, pour la plupart, ont femme et enfants ?
Je crois que l'on ne saurait trop attirer l'attention
14 Aux AvanuPostes
publique sur ce point. A Paris, vous faites des souscriptions pour dc^iyier à notre armée une preuve de sympathie ; cela est bien et tput le monde applaudit des deux mains. Mais ne pourrait-oii pas également venir en aide à ces malheureux qui, pour ne pas étrç exposés aux armes prussiennes, n'en seront pas moins cruellement frappés ?
Je vous disais toufô l'heure^ que deux cent cinquante mille hommes de troupes sont Réunis sur la frontière. Je sais que les lois de la guerre ont des»exigences implacables, mais n*y a-t-il pas un danger et un^ danger sérieux ? La petite vérole sévissait cruellemeQt par toute la France, il y a peu de, jo\irs : que deviendrions-nous si ce terrible fléau s'abattait sur nous ? Certes, notre armée est brave, elle Ta prouvé et le prouvera encore ; mais contre cet ennemi, les chassepots et les mitrailleuses ne peuvent rien.
Grâce à Dieu, jusqu'ici, la santé des troupes est excellente, mais je crois, et c'est là l'opinion de beaucoup de nos chirurgiens, qu'il y aurait un danger sérieux à prolonger cette situation. Je ne suis pas assez tacticien pour vous dire si le retard que nous apportons à commencer nos opérations militaires est habile, mais, d'accord avec nombre de médecins, j'affirme qu'il constituerait pour l'armée elle-même, pour la France tout entière, un danger réel.
Il n'y a pas que la petite vprole. Et le choléra, et les fièvres! J'ai fait la campagne d'Italie de 1866, et je puis vous parler savamment de ces deux fléaux.
Goosle
Strasbourg, Metf, Nancy i5
Nous savons tous que pour un homme qui meurt de blessures, il y en a dix qui sont frappés par la fièvre. Je connais Tefifet produit sur le soldat par ces maladies terribles et bizarres qui vous étreignent et vous donnent le désespoir avant d'amener la mort. Cet effet est pire que celui causé par une défaite.
Ma lettre vous initie à de tristes détails ;t mais je crois que notre devoir est de tout voir, de tout savoir, alors qu'il s'agit du salut général.
Autant j'admets que nous devons garder le silence, lorsqu'il s'agit des opérations militaires, autant, suivant moi, nous devons parler haut sur des questions setnblables.
Marchons donc en avant, non-seulement parce que le soldat est impatient de la lutte, mais parce qu'il y a danger à prolonger cette inaction.
Metz, 23 juillet.
. Comme Joconde,
J*ai longtemps parcouru le monde,
et je le déclare en toute humilité, ce composé de - chair, de patriotisme et de culotte rouge, que l'on
î6 Aux Avant-Postes.
nomme le soldat français, est Têtre le plus étonnant qui se voit sous la calotte des cieux.
Metz compte à l'heure qu'il est près de cent mille hommes, et je ne le croirais pas si je ne l'avais vu de mes propres yeux, grenadiers, voltigeurs, fusiliers et artilleurs, chacun est muni : ils ont leurs mitrailleuses, leurs chassepots et leurs sabres ; mais ce qui est bien plus important encore, ils ont leurs payses. D'où diable peuvent sortir si à propos ces payses ; je laisse à plus malin que moi lé soin de le découvrir.
La. pays, est une invention exclusivement française.
Je connais Milan et son jardin public, Florence et ses caséines, Lx)ndres, Vienne, Berlin ; partout on rencontre le soldat se promenant solitaire. Quelques-uns ont une particulière au bras, niais de payse jamais.
Entre la particulière et la payse, il y a la même différence qu'entre le soldat étranger et notre pioupiou.
Les auteurs se sont creusé la tête pour trouver les causes de notre supériorité militaire ; la seule, Tunique cause, c'est la payse. Détruisez la conscription si Vous voulez, tout sera sauvé tant que Dumanet, avec cet air vainqueur que vous save^, pourra dire :
— Chargent, excusez si j'ai manqué à l'appel, que c'est rapport à la payse.
Il faut les voir se promener dans les rue? de Metz;
Goosie
Strasbourg, Mets(, Nancy ij
chacun a son allure : le cavalier marche pesamment le bras arrondi comme un cerceau^ le fantassin'glisse comme un sylphe. Qu'ils soient de Bordeaux ou de Lille, de Paris ou de Tarbes, toute femme est leur payse.
Dans cet être moitié femme, moitié nourrice^ ils aiment la chose sainte : le oays. C'est la chaumière enfumée, les grands bœufs qui secouent leur tête puissante, c'est ce petit coin de terre qu'ils voient dans leurs rêves et qui parfois mouille leu^s yeux.
A Paris, cela semble bête. Aux Tuileries, au Jardin des Plantes, nous avons tous rencontré Dumanet avec sa payse. L'enfant jouait à dix pas. Cela rappelait le bouillon du bourgeois et le vieux bourgogne lichés en cachette : ici cela est presque grand. Ce ne sont plus des hommes plus ou moins gros^ siers qui courtisent Jeanneton, ce sont les fils de la France qui vont mourir. Dans huit jours, avant peut-être, nous les verrons se jeter la baïonnette en avant sur les bataillons prussiens, maintenant ils saluent ce qu'il y a de beau et de bon, ce qui rend l'étape moins longue et le fourniment moins lourd : la femme.
Les divers camps sont remplis d'ecclésiastiques qui offrent des médailles aux soldats; presque toys refusent : que leur importe ce morceau de nlëtal î ils savent qu'il ne préserve ni du fer, ni du plomb. Il y a quelques instants, j'ai vu une femme, une religieuse, traverser le camp : à la main elle tenait des médailles. Pas un soldat ne refusait.
i8 Aux AvanuPostes
Cherchez bien, et, dans ce simple fait, vous trouverez l'homme avec tous ses instincts : sous le rude drap dfe Tuniforme, vous entendrez battre le cœur.
Pour eux comme pour nous, il y a l'idéal qu'ils recherchent : qu'elle ait les mains sales ou les pieds comme des battoirs, Jeannette n'en est pas moins le côté humain, bon^ poétique de cette existence.
En campagne, ^près la bataille, c'est à elle que Dumanet écrit et, dans ces.vingt lignes d'une orthographe répudiée^par l'Académie, il y a plus de coeur et de sentiment que dans cent pages de ma connaissance.
Un. épisode curieux de l'arrivée de la garde à Nancy. Sur le quai se trouvaient des milliers de curieux j parmi eux on remarquait plusieurs sœurs de charité.
Lorsque les premiers wagons s'ouvrirent, une formidable acclamation retentit, puis un seul chant : la Marseillaise. Les soldats commencèrent. Les officiers sourirent d'abord, puis, malgré eux, leurs lèvres s'entr'ouvrireht, et ils suivirent l'élan. Les sœurs elles-mêmes ne purent longtemps résister, et toutes les bouches entonnèrent ensemble l'hymne de victoire.
On me cite un trait bien caractéristique. Dans un de nos ifjgiments de ligne, se trouve un jeune officier, qui porte l'un des plus beaux noms de France, un de ces noms cent fois acclamés sur les champs de bataille de l'Empire, M. René Lannes de Montebello.
Strasbourg, Metsf, Nancy 19
Lorsque le régiment arriva à Metz, le colonel informa le jeune officier qu'il était désigné pour commander le dépôt. Le lieutenant se mit aune table et écrivit sa démission.
— Quand on a Thonneur de porter mon nom, colonel, on ne peut sans déshonneur être au dépôt, c'est suivie champ de bataille j^'est ma place, et si je ne puis y paraître comme officier, j'aurai du nioins l'honneur d'y être comme soldat, car en sortant d'ici je vais m'engager.
Les soldats connaissent ces faits et ils en sont fiers; ils aiment leurs officiers et en parlant d'eux ils disent :
— C'est un crâne. ^
Metz, 24 juillet.
Je ne m'explique pas pourquoi le ministère de la guerre ne fait pas imprimer un recueil de toutes ces recettes qui ont cours dans les régiments. Elles se perpétuent, je le sais, mais le soldat qui arrive du dépota besoin de quelques mois pour se mettre au courant^ tandis que quelques heures lui suffiraient.
Au moment de l'entrée en campagne, aucun de ces détails n'est inutile. Cfti connaît l'anecdote du zouave qui, pour juger la valeur d'une-armée en-
20 Aux AvanuPostes
nemie, examinait non Tarmement, mais la chaussure ; nos généraux auraient fort à apprendre, s'ils venaient passer quelques heures sous la tente du soldat. . -
J'examinais tout à l'heure un caporal qui mettait dans son sac du fil de soie.
— A quoi diable cela peut-il servir ? me disais-je. Le soldat surprit mon regard. s
— Sans cela, me dit-il, il n'y a pas de victoire possible. Au bout d'une ou deux étapes, le pied du soldât est déchiré^ il se forme des ampoules qui empêchent de mettre le pied à terre. Si vous les crevez, pendant deux ou trois jours, il voul^^st impossible de marcher. *
— Comment faire alors?
— C'est bien simple; vous n'avez qu'à enfiler une aiguille avec un peu de fil de soie, vous passez votre aiguille dans l'ampoule, et vous avez soin de couper le fil de soie en le laissant déborder de chaque côté : l'humeur suinte ainsi, et l'ampoule disparaît.
Tous ces détails peuvent sembler riflicules en temps de paix, ou bien à Paris; mais, pour nous qui voyons les soldats faire leurs malles, ils ont une importance capitale, et l'on se demande si ce n'est pas à cette connaissance approfondie des plus petites choses qu'il convient d'attribuer en partie lai supériorité de notre armée.
Rappelez-vous les Anglais en Crimée. Certes, ils étaient braves, et cependant ils sentaient le décou*-
Strasbourg, Met!(^ Nancy 21'
ragement s'emparer d'eux; c'est qu'ils ne savaient pas se procurer les vivres nécessaires, et qu'ils se trouvaient sans défense contre ces mille et une misères qui viennent vous assaillir en campagne.
Avec des cailloux, notre soldat trouve le moyen de faire de la soupe.
Je me souviens que dans la dernière campagne d'Italie, ces pauvres Italiens, ne recevant pas de rations de vivres, se laissaient mourir de faim, j'avais avec moi un lancier français^ et pas un jour je n'ai manqué de provisions.
— Pourquoi, me direz-vous, un lancier français dans'le Tyrol, un pays où les chamois n'osent pas s'aventurer avant d'avoir fait leur testament?
Ceci je l'ignore.
Un jour, l'armée arriva devant un petit village; les paysans s'étaient enfuis. Les soldats fouillèrent religieusement toutes les cabanes et revinrent les mains vides.
— Nous ne mangerons pas, disaient-ils avec désespoir.
Mon lancier haussa les épaules^ en sifflant l'hymne de Garibaldi.
Enfin prenant pitié de l'embarras des pauvres diables :
— Va mé chercher un arrosoir, dit-il à. un bersaglier.
Je me demandais quel rapport éloigné pouvait exister entre un beefsteack même sans pommes et un arrosoir.
î 22 Aux Avant-Postes
— Arrose, continua froidement mon héros.
Le soldat obéit. ^ , .
Arrivée à un certain endroit^.^e lancier fit un signé,
creusa la terre avec une béchp, et une dMii-heure après, ncftïé* mangions ^vec appétit un dîner que Bignon^n*eût pas sigèé peut-être^ mais'^ui parut Ikquiàrà nos estomacs épuisés.
Le solâat s*était simplement dit que les paysans avaient dû enfouir leurs provisions. Il suffisait ^'arroser pour voir Tendroit où la terre avait été creusée. . . - •
Nos soldats ont «nille trucs semblables. B'aHleurs, les officiers ne les appellent que des débrouillards.
Un mot superbe en terminant.
Un conscrit demandait tout à l'heure à son chargent :
— Pardon, mon ancien, sans vous commander, à quelle distance qu*est Berlin ?
L* homme aux chevrons réfléchit une seconde, puis répondit avec cette gravité inhérente au grade de chargent :
— Berlin, conscrit, c*est à trois cent cinquante mille Prussiens d*ici.
Une mesure que n'avait pas prévue le système métrique.
Strasbourg j Metf, Nancy 23
Metz, 25 juillet.
Rien de nouveau à signaler qu'une idée au moins bizarre du chef d'état-major. Plusieurs' régiments d'infanterie et de cavalerie viennent d'arriver. Les officiers espéraient prendre quelques heures de repos, mais il en a été décidé autrement. Une invitation très-pressante a été adressée à chaque officier, rengageant à assister le lendemain matin à la messe.
N'est-ce pas une drôle d'idée que de venir dire à tous ces hommes éreintés par une course de douze à quinze heures :
— Mes bons amis, bross^ votre colback, astiquez le fourniment pour paraître dignement à la messe!
" D'ailleurs, je dois le dire, avec une ulianinyté touchante, les tfcis quarts ides officiers se sont empressés de rester. c0uchés.
Je regrette four eux qu'ils «ient manqué une si belle occasion.
Nous étions là depuis quelques instants, lorsque nous voyons entrer un monsieur — monsieur est froid — un fonctionnaire revêtu d'un costume tellement extraordinaire que j'ai cru tout d'abord reconnaître Brasseur en amiral suisse. Seulement ce personnage était bien plus drôle que Brasseur. Voici son costume exact, et on peut le dire officiel : une culotte bleu clair, un habit à la française, ^io-
let par devant, rouge par derrière, un chapeau à trois cornes noir avec une plume blanche.
Dumanet commençait à le prendre pour un Prussien, lorsque le fonctionnaire montra sa canne; ce ne pouvait*être un tambour-major, c'était donc le suisse.
Sac à papier I quel costume, et quel succès au Palais-Royal !
J*ai visité tous les forts qui entourent la ville; ils sont dans un excellent état de défense ; vous comprendrez que je ne vous en dise pas plus long.
En causant avec le soldat, j*ai appris mille détails curieux. Je ne comprends pas, pour ma part^ que les chefs ne s'efforcent pas de se mettre en communication plus directe avec lès sous-officiers et soldats.
Il n'est pas un de ces hommes qui ne soit en mesure de fournir des renseignements utiles : nos troupiers, par exemple, ont conservé le schako ; or, avec le chassepot, il est évident que huit fois sur dix, on tirera couché; le schako empêche absolument le soldat de s'étendre.
On vient de transmettre aux officiers le modèle d'une nouvelle capote pour faire campagne; pas un d'eux ne pourra se la procurer, car les tailleurs de régiments sont accablés de besogne.
Ces mille et un détails échappent absolument aux généraux ; il serait de toute nécessité qu'ils en fussent instruits.
Encore un détail qui m'est signalé comme ayant
Strasbourg, Met:ç, Nancy 25 .
une importance extrême : tous les chirurgiens réclament comme indispensable Tadjonction de quelques compagnies de brancardiers pour aller ramasser les blessés. Les Prussiens, paraît-il, ont un service médical beaucoup mieux organisé que le nôtre.
Nous n*en sommes pas encore à la disette, mais si cela continue, je ne sais trop où nous en arriverons : le sel est à douze sous la livre, et çn m'affirme qu'il y a des endroits où le sucre se vend quarante-huit^ sous la livre. Hier, un boulanger refusait de vendre du pain à des soldats, alléguant qu'il préférait le" garder; aujourd'hui enfin l'autorité a fait fermer la boutique d'un boucher qui, profitant de la rareté des vivres, rançonnait par trop ses clients. I)es mesures générales ont été prises,' tne dit-on, pour faire cesser un état de choses qui était la conséquence de la précipitation d'une première installation.
Une anecdote pour finir. Elle ne date pas d'aujourd'hui, mais elle servira à vous montrer la supériorité de notre armée.
Dans une de nos dernières guerres, l'ennemi, désespérant de nous vaincre, eut recours à un stratagème : Tous les officiers firançais furent invités à un banquet et, au moment où les têtes commençaient à s échauffer sous l'influence des vins généreux, nos soldats, privés de leurs chefs, furent brusquement assaillis.
L'indécision ne dura qu'une seconde. Le plu?
26 Aux AvanuPostes
ancien sergent-major, prit le commandement des troupes, les sergents devinrent cobnels, les caporaux capitaines, et moins d'une heure après, Tennemi, honteusement battu, dut se replier en toute hâte.
C'est que chapuh de lios soldats a pris au sérieux cette parole iij^ tout homme a dans son sac son bâton de maréchal de France.
Metz, 26 juillet.
Voua ne pou^z vous ^ire uto idée de la terreur
qu'inspirent ici Idf correspondants de Journaux. . Cartouche et Mandrin étaijsnt de petits sàint^à côté de nous, et je connais à cette heure plus d'un Messin prêt à affirmer que Troppmann^n*a été guillotiné que parce qu'il politiqu^it à ses heures perdues dans Ics/euilles de la capitale.
Le Messin dit feuilles.
Il y a deux jours, vous le savez, une rencontre de cavalerie a eu lieu entre Sarreguemines et Bitche : hier, trois officiers prussiens faits prisonniers ont été amenés à Metz. Une heure après, le bruit courait dans toute la ville que l'on venait d'arrêter trois journalistes. On donnait le signalement, les noms,
Strasbourg, Met!{, Nancy 27
tout enfin, et Ton espérait que justice ne tarderait pas à être faite.
Cette population, si douc^ à notre égard, pourrait cependant nous rendre des ppjnts. Jamais je n*ai vu volée de canards semblables à ceux que Ton rencontre dans cette contrée. Sommes-nous tranquillement en train de dîner : on nous interpelle de vingt côtés.
— Vous ne savez pas ?
— Quoi donc ?
— Unerencontre terrible 4^ Forbach, Le maréchal Bazaîne est blessé, trois mille hommes hors de combat!
Parmi nous, les naïfs — ils commencent à devehhr rares — repoussent leurs potages et se précipitent vers le chemin de fer, à la rencontre d'un train qui ne part jamais.
Pour moi, je nie contente de raconter en détail les nouveUes que Ton me donne en gros. Grâce à ce subterfuge indélicat, je jouis auprès de mes voisins d'une certaine considération.
La vérité vraie est qu'il n'y a rien, rien, ce qu'on "appelle rien. Du côté de Forbach, on entend par-ci par-là quelques coups defqsil; ce sont des sentinelles qui s'amusent. On vous dira peut-être que Ton a entendu le canon ; je connais même un lieutenant d'artilleriequi m'a affirmé l'avoir tiré. Rien de tout cela n'est vrai.
C'est une chose vraiment curieuse que cette facilité avec laquelle on accueille les. nouvelles : on
doute d'abord, puis on croît, il arrive enfin un moment où l'on a vu ; la guerre est une suite d'aven^ tures personnelles.
Je viens de voir fabriquer le pain de munition, bon pain, que l'on laisse soigneusement refroidir avant de l'enfermer dans les caissons qui doivent le distribuer aux corps d'armée. C'est là un point capital que l'on n'observe qu'en France. Je me souviens ayec épouvante dfe cette chose sans nom remplie de mousse horrible, que l'on distribue sous le nom de pain dans les armées étrangères. C'est la seule nourriture ; on s'en contente en fermant les yeuXj puis le dégoût,, fa faim arrivent et l'homme est parterre.
Le mot suivant vous prouvera mieux que tous les raisonnements que Metz se trouve placé sous le même degré de latitude que la Sibérie.
— Eh bien ! mon brave, disais-je tout à l'heure à un cultivateur, voilà la guerre.
— 01^ 1 oui, monsieur, et ça nous fait rudement plaisir à tous.
— A la bonne heure I je vois que vous êtes patriotes.
— Oui, nous sommes patriotes, et puis..,..
— Et puis, il était temps de rabattre le caquet de la Prusse.
— Oui, ça ne fait pas mal ; mais c'est pas encore ça.
— Quoi donc ?
— Voyez-vous, monsieur, nous espérons une bataille, parce que tous ces coups de canon...
Strasbourg, Met^, Nancy »9
— Eh bien?
— Ça fera pleuvoir.
* Voilà une façon d*envisager la guerre que nos ministres n'avaient pas prévue.
Metz, 27 juillet.
Je viens d'assister au départ d'un de nos régiments. Rien de plus ordinaire pour nous, et je ne vous parlerais pas de cet événement, qui se renouvelle ici trois ou quatre fois par jour, si k confiance des officiers ne m'avait permis, de concert avec un lieutenant, de suivre de près la confection de cette chose importante, capitale, que* Ton nomme la^opote.
, La popote, cela veut tout dire; cela s'applique aussi bien au lit de camp que se paient les aristos un peu naïfs qui se figurent qu'ils vont pouvoir dormir dans un lit de camp, qu'à la peau de mouton que choisissent les malins qui savent ce qu'est la guerre.
Mais par la popote, on entend surtout la cuisine. Manger en campagne, c'est une grosse affaire. Un pékin ne se figurera jamais que l'on puisse manger entre le combat du jour et celui du lendemain.
3o Aux Avant-Po9tes
^ — ^ ^ — aar^ ^\ ,
— Manger, diront^i^ quand . on est rouge de sang!
Cela est frès-jqii, mais, l^ vérité est qne le solda% mangerait sur le chanip de bataille, ojti d'ailleurs il ne campe jamais. .*
C'est que la première qualité du soldat en campagne, c*est Tégoïsme. Il âfj^ftjjd avec la même indifférence la mort ou la blessure di^ son ineilleur ami. . ^ -\
Vous connaissez Thistoire de ce Gascon qui) en voyant un boulet emporter la tête de son compagnon, s*écrie :
— Le pauvre diable ya-t-il être étonné ^e ne'plûs retrouver sa tête quand il s'éveillera.
Nos officiers, nos soldats se réservent de pleurer les morts quand la guerre sera fink^ et ils ont raison, car ils ont besoin de tout leur sang-froid tant que dure la lutte.
Vous ne sauriez croire tout ce qui entre dans la popote : grils, fourneaux, batterie de cuisine complète. Les marchandes, ne pouvant appeler Tofficier : ma petite, le traitaient de maréchal et teataient de lui vendre tout à des prix fous, mais mon compagnon marchandait comme uif beau diable.
— A Paris, me disait-il, je me fais voler (Somme dans un bois, je n'ose discuter un prix; mais ici, c'est l'argent des çamaraHes I
Et de fsiit, pas une de nos commères à la halle ne s'y entend comme mon lieutenant. Seulement trop de saucissons, beaucoup trop de saucissons dans la
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popote. Saucisson d'Arles, saodssoa de Lyon, saucisson de Bcrfo^ie, oxMtadelie, tout cela moisira. Je sais bien qu'on a la ressource, au dernier moment, de fourrer tout dans la soupe : cda la relève.
A]Miès la popote, la plus grosse affûre c'est le cui* sinier. Avoir un bon cuisinier^ td est l'idéal de tous les bataillons de Tannée firançaise. Et par bon cuisinier, ie n'entends pas un gaillard qui a besoin de toutes ses aises devant un bon fourneau ; ce qull faut c'est un lapin qui en cinq minutes prépare le rôti.
£e 85« de ligne est particulièrement fier de son ' chef : ni pour or, ni pour argent il ne l'échangerait contre le cuisinier de Bignon. C'est un ancien maître-coq à bord de je ne sais quelle-frégate.
— Un malin, m'assure-t-on, qui, îhrec des racine$;, vous fait des consommés à se lécher les lèvres pendant huit jours.
— D'ailleurs, ajoute un ofEcigr, en se redressant «avec orgueil, a a fait la soupe 'avec du nègre.
— Comment, de la soupe avec du nègre I
— Eh oui, un jour de famine, il a imaginé un potage délicieux, exquis, une merveille, avec une tranche de Mozambique.
J'engage vivement Péters à essayer cet/aliment.
A la suite de la popote viennent les caissons. Les uns portent les malles et les bagages des officiers ; les autres, et c'est de ceux-là qu'on prend le plus de soin, renferment les cartouches : chacun de ces petits caissons attelés de deux chevaux contient
ii Aux Avant-Postes
guatre-vingt-dix mille cartouches rangées dans des tiroirs que Ton vide successivement.
Rien n*est plus curieux que de voir^ au milieu de la mêlée^ les conducteurs lancer leurs chevaux à toute vitesse pour rejoindre les bataillons dont le feu faiblît faute de munitions.
Au moment où je traversais le camp, un fusilier. s*approche de moi.
— Pardon/bourgeois, voulez-vous m*aider abonder mon armoire à glace?
L'armoire à glace, c'était son, sac.
Metz, 28 juillet.
Dçpuis hier matin^ on ne peut rester une seconde en repos dans la bonne ville de Metz. Toutes les cinq minutes, un roulement de tambour se fait entendre.
— "C*est l'empereur I
On se précipite à la fenêtre, rien ; une compagnie passe et voilà tout. Or, dans une ville qui [depuis quinze jours a vu passer je ne sais combien de milliers de fantassins, cavaliers et artilleurs, se déranger pour une compagnie, c'est dur!
Après les cent hommes de ligne, c'est un cept-
Strasbourg, Met^j, Nancy §3
garde, puis un piqueur à la livrée impériale; on se reprécipite^ et rien, toujours rien I
On ne saurait croire combien des citoyens natu* rellement doux et paisibles dans leurs quartiers^ in-^ capables de tuer U|i 'hanneton de leur arrondissement, deviennent sanguinaires et féroces au bout de quinze jours de cette existence. J'ai vu tout, à l'heure un pauvre cheyal tomber d'un coup de sang, cela m'a soulagé.
Il faut dire que la température est ici absolument ridicule : depuis trois. jours un orage se prépare, de temps à autre, le tonnerre — les malins disent que c'est le canon — fait espérer une bonne ondée, puis rien encore. . .
Nos pioupious sont admirables ; ils se promènent avec leurs soixante livres sur l'épaule, font leurs deux étapes par jour et ne s'en portent pas plus mal. Chose étrange, avec cette agglomération, la morta- , lité n'a, pas augmenté', espérons cependant que Ton ne restera pas longtemps encore immobiles, et que le moment de marcher en avant est proche.
On vient de former une compagnie d'ouvriers de chemin de fer chargés pendant la campagne d'eftlever et de remettre les rails, suivant les besoins de l'armée. On a placé à la tête de cette compagnie exceptionnelle, que je crois appelée à rendre de réels services, le directeur des ateliers de Montigny^ M. Ditz.
Je passais hier soir près du polygone oîi sont cam-. pés les. zouaves. J'aperçus un caporal qui s'efforçait
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de dissimulensous sa.v^çte un objet assez volumineux. Malheureusement pour le zouzou, l'objet dévoila son individualité; en faisant couac, ce ne pouvait être, — nous sommes à Metz^ — un artiste de l'Opéra : c'était donc un canard.
A ce moment, le général Bourbaki qui prenait le frais, interpella le mar^^udeur.
— Où as-tu ^chapardé cela ?^
— Mon général, je l'ai payé.
— Combien? ., *\
— Mon général, -une peur et une envie de courir. Et, ce disant, le zouave prit ses jambes à son cou. Quant à l'infortuné vqîatile, il garda un silence
d'autant plus naturel qu'il wvenait d'avoir le cou tordu.
Metz, 29 juillet.
Nos troupes sonî'mfl^tenant prêtes à fraçchir la frontière. Dix jours ont été nécessaires pour opérer cette concentration d'hommes, de chevaux, de canons, de munitions et d'a||)rovisionnements de toute nature.
Il m'a paru curieux, de rechercher et d'étudier comment s*est ppéré ce mouvement. Le hasard m'a mis entre les mains des 4ocaments importants, que
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j'ai pu compléter dans chaque ville, et je suis en mesure aujourd'hui de vous donner Thistoire complète et détaillée du. service de la compagnie de l'Est. Je pense que ce récit intéressera vos lecteurs ; irme permettra en outre de rendre pleine et entière justice à tous ces employés dont Tactivité et le dévouement n'auront pas^ médiocrement contribué à préparer la victoire. •
Ce n'est'que le 17 juillet que la compagnie du chemin de fer^ de TEst a été mise en demeure d'avoir à transporter nos régiments sur la frontière. M. CheYandier de Valdrôme, ministre de HSlérieur et administrateur de la compagnie^ est un de ceux qui/ avec les principaux chefs de service, ^ont arrêté les jnesures essentielles.
Après quelques inévitables tâtonnements, il a été décidé que la gare de l'Est serait spécialement affectée à la réception des petits détachements dqs troupes allant rejoindre leurs corps, etc. C'est à La Villette qu'ont été embarqués presque tous les régiments : ta gare de Pantin était réservçe à la cavalerie et à l'artillerie.
Cette disposition extrêmement sage eut pour résultat immédiat d'éviter, ou du moins de diminuer l'encombrement, en dirigeant les troupes sur trois points, et surtout en partageant les curieux fort nombreux en trois groupes.
Voici maintenant comment a été organisé le service. Chaque train contenait de trefnte-cipq à quarante wagons. Mille à onze cents hommes d'in-