‹ Aux avant-postes, juillet 1870-janvier 1871Chapitre 4 sur 16 · AUX AVANT-POSTES — FORBACH — LA BREME-D OR SPIKEREN — STYRING · texte numérisé non relu

AUX AVANT-POSTES — FORBACH — LA BREME-D OR SPIKEREN — STYRING

»Forbach, 3o juillet.

De Metz à Forbach, la route n*est pas longue, seize à dix-sept lieues environ, 'mfls le train qui doit partir à cinq heures li'est pas encore prêt à huit.

Rien n'est plus émouvant que cette nuit noire ; de distance en distance, on entrevoit des tentes blanches, on entend une sonnerie de clairon, puis un bruit de sabre traînant sur la pierre.

Partout, on veille attentif, anxieux. C'est que la frontière est là; l'ennemi se trouve à quelques centaines de mètres : ses vedettes se promènent le pistolet au poing. De temps à autre, un coup de feu. C'est quelque soldat qui brûle une cartouche inutile, un choriste qui part trop tôt dans ce chœur immense de cinquante mille bouches de fer.

Le train avance lentement ; il semble qu'il craigne quelque chose. On éprouve un frisson involontaire : s'il allait surgir à chacune des portières une tête de uhlan, avec les grandes moustaches et les yeux bleu sombre. Un, deux, six, peu importe, nous avons nos revolvers, mais une escouade !.., A chaque instant, la frontière est franchie par des patrouilles; les uns veulent couper les fils télégraphiques, les autres enlever les rails : le plus souvent il ne s'agit que de soustraire la caisse des douaniers.

C'est le vaudeville avant le drame.

Tout cela se glisse, rampe dans l'ombre comme des serpents. Pour les fantassins, la chose est facile ; mais la cavalerie, à chaque pas, se croit surprise : le sabre de la main droite, le pistolet de la main gauche, la brMe aux dents, elle scrute dans" la nuit, fouillant de l'œil les bois sombres et les collines.

Parfois deux patrouilles se rencontrent, alors ces deux ennemies se précipitent l'une sur l'autre, comme des fauves. Il s'agit bien, ma foi, du fameux :

— Tirez les premiers.

Il faut tuer vite, puis fuir.

Nous arrivons à Forbach. Notre premier soin est de demander une chambre.

— Une chambre !

Et un rire général accueille notre demande. Nous comprenons que le moment d'être difficile n'est pas arrivé.

Forbach, Spikeren, Styring

Enfin, après beaucoup de pourparlers, on nous offre un parc à moutons.

L'idée de passer la nuit avec ces intéressants animaux, que, personnellement, je n'estime que comme côtelettes, me sourit peu.

— Oh! soyez tranquille, me ditron, les moutons n'y sont plus : il y a longtemps qu'ils sont mangés.

Je néglige de verser un pleur sur les pauvres bêtes : un peu plus tôt ou un peu plus tard, ne faut-^il pas que nous soyons tous... mangés.

Le parc est vaste : trois douzaines de dormeurs y tiendraient à l'aise, seulement ils ne dormiraient: pas. Les moutons n'y sont plus; mais ils ont laissé un souvenir cuisant et odorant dont- je garderai longtemps la mémoire.

Peu ou pas de nouvelles ici : on sent vaguement qu'il va y avoir quelque chose^ mais peut-être ne convient-il pas d'accorder une grande créance à cette impression. Toutes les fois que le soldat se trouve peu éloigné de l'ennemi, il^ est persuadé que Ton va se battre. Cette incertitude est bien faite d'ailleurs pour énerver. Joignez à cela un temps lourd, orageux, le tonnerre qui gronde à chaque instant, comme pour jouir de son reste^ sûr qu'il est d'être détrôné par l'artillerie, et vous aurez une idée exacte de cette excitation fébrile, presque maladive, qui saisit le soldat.

Le plus brave lui-même n'échappe pas à cette influence : rien de plus terrible que le sort de cette sentinelle perdue qui, dans le lointain^ voit luire le

44 ^^-^ Avant-Postes

feu de l'ennemi. Le moindre soufHe de vent dans les branches la fait tressaillir et l'épouvante; mieux vaut la mêlée en plein jour : si l'on tombe, du moins c'est devant les camarades.

Quelques petits faits sans grande importance : plusieurs soldats ont été blessés par les Prussiens, mais, à notre tour, nous avons mis hors de combat sept ou huit uhlans. Un officier du 67^ a^ d'un coup de chassepot, jeté bas un Prussien à 1,200 mètres environ .

La Brême-d'Or, 3o juillet.

Je continue ma lettre dans un petit village qui sépare la France de la Prusse. Notez qu'en disant village j'exagère, car l'association de trois maisons, une borne kilométrique et deux poteaux ne peuvent avoir la prétention de représenter un village.

L'ennemi est à cinq cents mètres de nous qui s'efforce de nous atteindre, ce dont nous nous moquons, à l'abri des bonnes murailles d'un cabaret ; car ce village de trois maisons possède un cabaret où l'on savoure toutes les douceurs d'un kouetch national composé de prunes de mirabelle^ de kirsch et d'eau-de-vie. Dans ce cabaret, pas une vitre ; les balles prussiennes ont donné de la besogne aux vi-

Forbach, Spikeren, Styring

triers; les persiennes même sont quelque peu détériorées. A vingt pas de nous, deux poteaux, Tun portant ces mots : Département de Trêves^ arrondissement de Sarrebruck; route pour aller à V octroi du bureau de deuxième classe de Kolsterhohe; Tautreest surmonté de Taigle royale de Prusse, avec ces deux initiales V. L. Nous sommes deux journalistes ici ; une folle envie nous prend de faire une niche à Sa Majesté Prussienne. Sans souci des. vedettes ennemies, nous allons dessiner deux cartes cornées avec nos noms sur le poteau royal, puis nous regagnons, tout fiers de notre exploit, Tabri hospitalier de la Bréme-d'Or.

Les braves gens qui tiennent ce cabaret sont médiocrement rassurés, car la nuit les grand*gardes se replient à cinq cents mètres plus loin, et les sujets de Sa Majesté Guillaume ne se font pas faute de pousser des reconnaissances jusqu'à nos avant-postes. Rendons à nos ennemis cette justice, qu'ils montrent une hardiesse peu commune. La nuit ils se glissent hors de leur campement et viennent jusqu'à nous. Tous nos officiers sont unanimes pour reconnaître cette bravoure.

Nos soldats, d'ailleurs, ne le cèdent en rien aux Prussiens; à chaque instant, nos francs-tireurs, choisis avec soin parmi les meilleurs troupiers de chaque régiment, vont inquiéter l'ennemi : rien n'est plus curieux que de voir ces intrépides éclaireurs s'avancer, profitant des moindres accidents. Tous les matins ils saluent les Prussiens d'une cen-

taine de coups de fusîl^ toutes les nuits ils partent en reconnaissance. Parfois, ils s'arrêtent à peu de distance, le plus souvent ils vont à deux, trois et quatre kilomètres. Leur confiance n*a d*égale que leur bravoure.

Il faut, pour être juste, reconnaître d'ailleurs que tous nos soldats font preuve d'une audace semblable : je vous disais que lauberge de la Brême^ d'Or est à cinq cents mètres des vedettes prussiennes que nous voyons se promener immobiles, le fusil à la main. Les uhlans, perchés sur leurs ♦rrands cheYaux avec leurs longues lances, semblent lies fantômes. A la porté même de l'auberge, un j)etit chemin tortueux, semé de cailloux, va jusqu'à la forêt où se trouvent les Prussiens. Trois chasseurs à cheval, sentinelles avancées, parcourent constamment cette route. Le premier de ces chasseurs ne s'écarte guère de l'auberge, le second est au milieu de la route, a^est-à-dire à trois cents mètres; laais le troisième se trouve à soixante pas tout au plus des uhlans.

Rien de plus émouvant que de voir cette sentinelle. Le cheval se cabre et redresse fièrement la l cte : il s'avance à quarante mètres de l'ennemi, l>uis les deux cavaliers font volte-face; pas un d'eux ne retourne la tête : il semble qu'ils aient un égal mépris de la mort.

On croirait que, pour cette corvée dangereuse, il est difficile de trouver des hommes déterminés. Le lieutenant des chasseurs qui commande li^ poste mQ

Forbach, Spikeren^ Styring ^rj

disait ce matin qu'il était obligé d'intervenir, tous ses cavaliers voulant être à la fois de corvée. En outre, ces braves trouvent que le service n'est pas assez long; au lieu de deux heures de promenade ils en réclament quatre.

Vous représentez-vous la position de cet homme qui s'avance seul, lorsqu'il sait que mille carabines menacent sa poitrine ? Il ne prend ni le trot, ni le galop ; il marche doucement, posément.

J'ai causé avec vingt de ces héroïques et obscurs soldats : ce qui m'a le plus frappé, c'est Tamour profond qu'ils portent à leurs chevaux; avant de songer à eux, ils s'occupent de leurs arabes, dont ils sont fiers.

Ce qu'ils font pendant ces longues heures de faction, je vais vous le dire : ils étudient minutieusement le terrain ; pas un pli, pas un accident ne leur échappe; ils pourraient dire le nombre d'arbres qu'il y a à droite ou à gauche. De la sorte aucun mouvement ne peut les trouver en défaut.

La nuit, ils se replient au centre du corps d'observation, et sont remplacés par l'infanterie : C'est là une mesure fort sage; un cavalier peut facilement être enlevé; son cheval en hennissant indique la place où il se trouve. Puis, cheval et cavalier offrent à la balle un but certain, tandis que le fantassin, étendu dans un fossé, est à l'abri de toute surprise.

A chaque instant, des reconnaissances vont relever les mouvements de l'ennemi. D'après les nou-

velles qui me parviennent cette nuit, les Prussiens auraient reculé leurs avant-postes. Personne ne comprend rien à ce mouvement; quelques-uns prétendent que l'ennemi se trouve en trop petit nombre pour risquer une affaire importante, mais je vois les officiers supérieurs hocher la tête : cette prudence exagérée leur indique plutôt que les Prussiens désirent lasser nos soldats et lefs pousser à quelque imprudence.

Spikeren, 3i juillet.

A dix pas de l'endroit où je m'arrête pour vous adresser quelques lignes, le dernier poste est étendu sur l'herbe, et une sentinelle perdue, quelques mètres en avant, demeure immobile appuyée sur son fusil. La maison que j'occupe est celle du receveur des douanes : elle a été évacuée par ordre supérieur. C'est peut-être le seul exemple que l'on puisse citer : partout le paysan reste chez lui; à un kilomètre de l'armée ennemie, il semble ignorer que la guerre est déclarée. Personne n'a peur, personne ne songe à fuir: les femmes travaillent aux champs, les enfants jouent dans le camp.

Ce n'est pas la première fois que je fais campagne, mais ce spectacle est pour moi tout nouveau; les

Forbach, Spikeren, Styring 49

Italiens se sauvaient à l'approche des Autrichiens ; nos paysans ne s'occupent pas de si minces détails, et Dieu sait pourtant si les Prussiens ont la réputation d'être de petits agneaux !

Sous mes yeux s'étend un vrai paysage d'opéracomique ; à ma gauche, Jes bois de Schak'enthal ; à droite, en avant, en arrière, des prés immenses, qui montent et descendent. Il me manque le tic tac harmonieux d'un moulin.

A I5000 ou i,5oo mètres, Sarrebrûck s'étend • derrière une forêt. Sa première maison a servi de cible à notre artillerie, il y a deux jours, trois obus ont porté, et, avec la lorgnette, je puis voir sur le mur les ravages produits. Des femmes s'occupent aux travaux des champs, de grands bœufs traversent la plaine. Je m'attends à voir Capoul ou Montaubry paraître en culotte vert tendre pour nous conter les rigueurs de sa bergère....

Pif, paf, paf.

Qu'est cela ? Ce sont des balles qui sifflent à droite et à gauche, balles le plus souvent inoffensives. J'interrogeai un soldat que je voyais tirailler avec fureur.

— Que diable avez-vous donc? lui dis-je.

— C'est en guise d'absinthe.

Et il envoya à l'ennemi un coup de fusil probablement aussi inoffensif que les autres.

Je n'ai jamais aussi bien qu'aujourd'hui compris cet axiome militaire : « Pour tuer un homme, il faut son poids en plomb. »

5o Aux Avant-Postes

Les Prussiens sont cachés sur la gauche dans un bois toutfu qui s étend jusqu'à Sarrebrûck et qui touche notre frontière; combien sont-ils? Nul ne le sait. Tout porte à croire cependant que leur nombre n'est pas très-considérable.

Une preuve que l'on en cite est la présence continuelle de ce uhlan qui, monté sur un cheval blanc, se promène impassible à cinq cents mètres de nos avant -postes. Je l'ai aperçu ce matin sans le secours de la lorgnette, il paraissait arriver droit sur nous. Son cheval marchait au pas,, tranquille comme à la parade, tandis qu'à quelque distance les coups de feu pétillaient sur toute la ligne. Nos soldats, bons appréciateurs de la bravoure, 'admirent fort le courage de ce uhlan, qui a aujourd'hui gagné une sorte d'impunité : on ne tirei plus sur lui.

11 y a deux jours^ le général qui commande ici voulut donner à ses troupes une petite distraction : il fît placer six pièces en batterie sur la hauteur et envoya quelques boulets. Une escouade de cinquante chasseurs à cheval fut envoyée en avant. On espérait qu'un bataillon sortirait de ce bois prussien et servirait de cible. à nos artilleurs.

Les Prussiens se contentèrent de déployer la ligne de leurs tirailleurs : un chasseur fut tué.

Il est impossible de connaître, même approximativement, les pertes de l'ennertii, car nos hommes sont obligés de tirer au hasard dans le bois, et nul ne peut savoir de notre côté si le coup a porté.

Forbach^ Spikeren^ Stjrring

Là oU je suis, à cent mètres des vedettes., nous voyons nos francs-tireurs dans la plaine. Ils descendent de nos avant-postes^ se cachent, bondissent et rampent, profitant des moindres accidents du terrain. A quatre cents mètres du bois, ils s'arrêtent. Chacun d'eux est porteur d'une meule de paille de petite dimension, soigneusement bottelée. Us la déposent à terre, se couchent derrière et tirent chaque fois qu'ils voient remuer dans les arbres.

C'est la chasse à l'homme : quelques cents pas plus loin, on croirait que ces soldats sont d'honnêtes chasseurs qui tirent le lapin.

Nos sentinelles- cachées derrière des troncs d'arbres se tiennent immobiles. De temps à autre, on voit un homme se détacher, mettre en joue, puis on entend un coup de feu : c'est un Prussien qui s'avançait en rampant.

Pendant deux heures aujourd'hui^ la fusillade n'a pas cessé. Quelquefois c'était un feu de peloton, le plus souvent utie seule balle sortait de nos fusils ; rien de mystérieux et de terrible comme ce grand bois noir qui semble une tache d'encre au milieu du jaune dès épis; ce silence est plus épouvantable que la mêlée. Qu'attendent-ils donc pour répondre à nos chassepots ?

Le soir, la scène devient plus émouvante encore, les arbres de la forêt paraissent marcher, et sur la terre naguère éclairée par un gai soleil, il semble que l'on voit des êtres humains ramper. Le bruit de la fusillade devient alors sinistre ; impossible de

porter secours au malheureux qu'une balle a atteint : il faut attendre le jour, car dans ce pays accidenté, chaque butte de terre peut cacher un danger.

Le général a attaché à sa personne un douanier^ qui nous rend les plus grands services. Ce brave, nommé Gélot, connaît les moindres bouquets d'arbres, pas une touffe d'herba^ pas une pierre ne peut lui échapper : aussi prend-il à toutes nos reconnaissances une part active.

Souhaitons que cette petite guerre fasse place bientôt à une lutte plus sérieuse, et que cette fusillade, au bout du compte assez * inoffensive, soit remplacée par le canon.

Je termine ma lettre pour retourner aux avantpostes, où je compte passer une partie de la nuit avec nos soldats. Il est possible que les Prussiens, qui depuis deux jours ne donnent pas signe de vie, se décident à repousser nos avant-postes, et je veux assister à la lutte, si elle a lieu.

Styring, i»"" août.

Styring^d'où je vous écris, est une usine considérable située à mille mètres au plus de la frontière. Rien de plus piquant que ce contraste, les chemi-

Forbach, Spikeren, Styring 53

nées fumant et les coups de fusil retentissant dans la plaine.

A la voir, cette plaine si tranquille, si fleurie, on ne pourrait se douter que de chaque côtéj des ennemis acharnés se guettent pour s'envoyer la mort. De temps à autre, une petite fumée blanchâtre s'élève en colonne , puis on entend une détonation.

Nos soldats, nos ofiîciers eux-mêmes commencent â s'effrayer de cette inaction et de ce silence plus effrayant que la mêlée, il semble que Ton redoute un piège de l'ennemi.

Ici les détails abondent, détails peu importants, sans doute, mais qui, à l'entrée de la campagne, ne laissent pas que d'intéresser.

Il y a. deux jours, pendant la nuit, une compagnie prussienne s'est avancée sur nos avant-postes. Un de nos officiers avait vu le mouvement. Ses hommes prirent rapidement leurs fusils, puis ils se répandirent en tirailleurs autour dé la compagnie qui s'avançait toujours, se croyant sûre de l'impunité. Peu à peu le cercle se rétrécit, déjà les extrémités allaient se rejoindre lorsqu'un caporal français, comprenant mal l'ordre qui lui avait été donné, fit feu. Sa balle alla frapper un Prussien, mais l'éveil était donné, l'ennemi se fray^ un chemin en perçant notre ligne, et se retira poursuivi par les coups de feu. Deux ou trois cadavres restèrent étendus sur le terrain.

Un officier me racontait cette anecdote ce matin.

et armés de nos lorgnettes, nous cherchions tous deux à reconnaître la place où s'était livré ce petit engagement, lorsqu'un frisson nous saisit; près de la chaussée du chemin de fer, à cinq cents mètres de nous environ^ au milieu d'une prairie, nous voyions des points noirs.

Nous nous demandions c^ que ce pouvait être, lorsqu'un coup de feu retentit ; ces points noirs disparurent, et dans l'air nous aperçûmes une volée de corbeaux.

Les trois Prussiens étaient encore là, étendus, déchirés, leurs camarades n'avaient pas osé venir les relever, car quitter leur position, c'était s'exposer à une mort presque certaine.

Pour empêcher tout mouvement de l'ennemi, nos officiers restent couchés à terre ; leur œil se trouve à la hauteur des blés ; tout ce qui dépasse est salué d'un coup de feu.

C'est que dans cette guerre d'embuscades et de ruses, les deux camps emploient tous les stratagèmes des Arabes. Regarde-t-on la plaine, on est tout surpris de voir une meule de foin^ là où quelques instants avant il n'y avait rien. Il serait malsain de prolonger son examen, car malgré son air honnête et candide, cette botte de foin cache un ennemi qui saisira la première occasion de brûler une cartouche.

Le service des grand'gardes dure vingt-quatre heures consécutives ; pendant ce temps, les soldats ne peuvent prendre une seconde de repos. Sur soixante

Forbach, Spikeren^ Styring 55

hommes — effectif moyen d'une compagnie en ce moment — dix-huit sont détachés comme sentinelles, les autres sont distribués en petits postes de trois hommes placés à côté des factionnaires. Les officiers se promènent le long des sentinelles , afin de s'assurer que tout le monde veille.

Les Prussiens continuent à se montrer d'une impudence peu commune; cette nuit même, quatre uhlans sont venus àcinquante pas de nos avantpostes sans être aperçus; lorsque l'alarme a été donnée, il était trop tard pour les atteindre.

Comme bien on le pense^ les nôtres ne se privent pas d'aller rôder sur le territoire prussien. Je viens de serrer la main d'un lieutenant qui cette nuit même 'a fait quatre kilomètres du côtédeSarrebrûck, avec douze hommes déployés en tirailleurs.

Comme j'applaudissais au récit de cet acte de bravoure :

— Que voulez- vous, me dit-il^ ça repose des corvées !

Une manière de se reposer toute nouvelle.

Je vous parlais tout à l'heure de l'usine de Styring; en temps ordinaire, il y a là deux mille cinq cents ouvriers ; dans ce moment, cinq cents seulement travaillent à fabriquer des rails ; le coke manque, et 1 on ne peut espérer de voir le travail reprendre, à moins qu'un coup de main ne soit tenté sur Sarrebrtick, ce qui est ici souhaité par tout le monde.

Les wagons-ambulances destinés à recevoir les blessés viennent d'arriver à Forbach,

Un mot pour finir : il a sur tous les autres du même genre l'avantage immense d'être absolument authentique. Je l'ai entendu.

Pour varier la soupe du soldat, qui n'est pas toujours excellente, on fait en sorte de joindre quelques pommes de terre ou haricots au contenu de la marmite.

Ce matin, un lieutenant montra à l'un de ses hommes un superbe jardin où se prélassaient des petits pois. Malheureusement ce jardin se trouvait situé à trois cents mètres des Prussiens. Mon lignard ne se fit pas répéter deux fois l'avertissement, il disparut en rampant. Un quart d'heure, une demiheure se passèrent, le soldat ne revenait pas, et l'inquiétude commençait à s'emparer de nous, lorsque notre pioupiou fit une entrée triomphale.

— Que diable as-tu donc fait ? gronda l'of- {îcier.

— Je vas vous dire, mon lieutenant, j'ai les petits pois; seulement, afin qu'ils soient plus tôt prêts pour la soupe, je les ai écossés là-bas.

Là-baSj c'était sous le feu de l'ennemi.

En toute conscience, je puis vous affirmer que la soupe aux petits pois était excellente.

Forbach, Spikeren, Stjrring

Paris, 3 août.

En VOUS adressant mes deux dernières lettres de Forbach et de la Brême-d'Or, je pensais bien que nous ne pouvions rester plus longtemps Tarme au pied et que Faction ne tarderait pas à s'engager de ce côté.

Le 3o juillet, je vous écrivais : « Hier on a envoyé quelques obus à Tennemi ; ces obus^ assuret-on, sont tombés jusque dans Sarrebrûck, qui se trouve à cinq ou six kilomètres. »

Et j'ajoutais plus bas : « Peut-être cela nous annonce-t-il la lutte. » C'est que la prise de Sarrebrûck était pour nous une chose forcée. Sarrebrûck, c'est la Saar avec son charbon, après lequel soupirent tous nos usiniers de l'Est, qui ne Savent plus comment nourrir leurs ouvriers. Trente mille de ces malheureux se trouvent sans ouvrage, de Bettembourg, village qui nous sépare du Luxembourg^ à Sarreguemines et à Bitche.

Il était donc urgent de se procurer du charbon : la prise de Sarrebrûck é.tait le seul moyen. C'était là une nécessité d'autant plus urgente que sur ees trente mille ouvriers, quinze mille au moins sont Prussiens. La misère devait fatalement faire de ces hommes des pillards dangereux pour le département de la Moselle, dangereux pour notre armée même, sûre d'être suivie de tous ces maraudeurs.

L*attaque dirigée sur Sarrebrûck était commandée

par les événements ; le jour de mon départ, des wagons-ambulances -étaient arrivés; espérons qu'ils n'auront que peu servi — et, fait plus significatif encore, des pontons avaient été rangés le long du quai de la gare.

Il convient donc — en attendant des renseignements officiels — de ne pas attacher une grande importance, au point de vue militaire du moins, à la possession de cette ville. Nous ne pouvons songer à nous maintenir dans Sarrebrtick qui n'est pas fortifiée.

Restent deux hypothèses : ou bien, nous nous sommes emparés de la place, en convoitant les charbonnages de la Saar, ou bien nous avons commencé un mouvement en avant. Il ne m'appartient pas d'examiner laquelle de ces deux hypothèses est la .plus probable.

Il est certain que les Prussiens s'attendaient à cette attaque, tellement indiquée d'ailleurs, qu'il y a huit jours le bruit courait que les Français s'étaient emparés de la ville. On m'a même affirmé que plusieurs industriels étaient venus à Metz trouver l'Empereur pour le supplier de commencer l'attaque de ce côté.

La résistance n'a pas dû être sérieuse, car les Prussiens se retiraient chaque jour et ne faisaient aucun préparatif de défense; je puis d'autant mieux vous renseigner à cet égard que, des avant-postes où je passais mes journées, j'apercevais les premières maisons de Sarrebrûck.

Forbach, Spikeren, Styring 59

De Styring et de Spikeren où se trouvaient nos avant-postes, la distance pour arriver à Sarrebruck est,à vol d'oiseau, de cinq kilomètres. Nos troupes ont du franchir cet espace au pas de course. La plaine est unie presque jusqu'aux portes de la ville; les hauteurs mentionnées dans la dépêche ne se trouvent qu'à quelques cents mètres ; c'est sur ce point seulement que les Prussiens ont pti résister.

Quant à l'artillerie, son rôle a dû être très-important. Il est probable cependant qu'elle n'a pas suivi nos troupes d'attaque et qu'elle a du se borner à envoyer des boulets et quelques volées de mitraille sur l'ennemi.

A vrai dire, et selon toute probabilité, car je le répète, il est imppssiblede rien affirmer, ce combat est au point de vue militaire d'une importance absolument secondaire ; il n'indique pas une entrée en campagne, car s'il peut avoir cette signification, il peut aussi, — comme je vous le disais plus haut, — n'avoir été amené que par le désir de posséder Sarrebruck.

Comment les Prussiens n'ont-il pas défendu plus sérieusement une ville qui a pour nous une importance aussi grande (les charbonnages de la Saarsont estimés de 5 à- 600 millions) ?

Je ne pufs le dire.

On ne nous dit pas encore quelles sont les troupes qui ont pris part au combat, mais les 8\ 66e, 67e de ligne et 1 2e bataillon de chasseurs à pied ne sont sans doute pas restés inactifs. J'ai passé plus d'une

Go Aux Avant-Postes

heure couché dans l'herbe avec les grand'gardes de ces braves régiments, à cinq cents mètres des fusils prussiens; aussi j'applaudis des deux mains à ce combat qui ouvre la campagne par un succès, quelque léger qu'il soit.

Page 1