‹ Aux avant-postes, juillet 1870-janvier 1871Chapitre 6 sur 16 · r Avant-^Postes · texte numérisé non relu

r Avant-^Postes

Les tirailleurs sont rappelés en toute hâte, des estafettes partent pour ramener ces braves gens qui ne comprennent rien à ce malencontreux contreordre. Les bruits les plus alarmants commencent à circuler. Aussi je ferme Toreille à ces rumeurs et je me borne à vous rapporter ce que je vois, à mentionner les incidents qui se passent sous mes yeux. Quant aux nouvelles qui me viennent de sources étrangères, je ne les mentionne que sous une forme absolument dubitative.

L'ordre est donné de rebrousser chemin; notre colonne, qui, depuis la veille, avait passé la Saar, rentre dans Sarreguemines. Le train et les équipages militaires reviennent au galop avec leurs bagages et leurs provisions de biscuit.

Sur la gauche se trouve Neunkirchen : nos avantpostes ne dépassent pas ce point ; en un instant les sapeurs du génie jettent bas quelques arbres mis en travers de la route : la barricade est peu formidable, il est vrai; mais derrière sont les chassepots. En outre, deux charrettes se trouvent là pour faire l'appoint. Nos chasseurs se glissent dans le feuillage. Tout le long de la ligne, sur un espace de près de deux kilomètres, des soldats sont couchés dans les fossés qui bordent la route, en avant d'un village nommé Bliesbersing. Le 8«chasseurs à cheval envoie quelques hommes faire des reconnaissances.

Voici les ordres donnés : les cavaliers doivent se replier à la première alerte en dégageant la route, de façon à permettre à nos chassepots de

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balayer la route. Si Tattaque est peu importante, nos lignards doivent tenir, quelques minutes suffisant à les soutenir; si, au contraire, le corps d'armée ennemi marche sur nous flanqué de ses éçlaireurs, ordre est donné de se replier au pas de course à un kilomètre plus loin.

Sarreguemines n'a pas de fortifications, mais les poitrines françaises suffiront à défendre la ville; nos généraux paraissent tranquilles, et nos soldats se frottent les mains.

L'incertitude qui pèse sur nous dure environ deux heures ; de temps à autre un coup 'de feu retentit ; mais nous n'avons pas d'alarmes sérieuses.

Dernière heure. — Au moment où je me vois forcé de fermer ma lettre pour l'expédier à la poste, à six kilomètres d'ici, nous entendons une vive fusillade du côté de GrosbliederstrofF, petit village situé non loin de Forbach et de Sarreguemines. Du point oU nous sommes, nous ne pouvons juger de rien.

GrosbliederstrofF, 6 août, 3 heures 3o.

Le banc sur lequel je vous écris, en compagnie de d'Aunay du Figaro^ et Jezierski de Y Opinion nationale^ se trouve dans une modeste auberge située à mi-chémin de Sarreguemines et de Forbach.

A Sarreguemines, on attendait depuis hier une attaque, et ce n'est qu'à une heure environ que Ton a entendu le canon dans la direction de Forbach. Il devenait dès lors évident pour nous que l'ennemi, trompant nos avant-postes, faisait route forcée sur la gauche, tandis que son artillerie attaquait notre corps d'armée devant.Sarrebrtick,

A Sarreguemines, j'ai visité tous nos avant-postes qui font bonne garde, m^is l'intérêt n'est plus là, il estàSarrebrtik.

Nous sautons en voiture et partons au galop, nous longeons la Saar, c'est-à-dire la frontière ; la route n'est pas sans danger, car de ce côté nos grand'gardes se sont retirées et. les Prussiens sont à cent mètres de nous. Nous passons sous leurs carabines; après une course insensée, montant, descendant, nous attendant à chaque pas à recevoir une balle^ nous arrivons à Grosbliederstroff. Là, il y a eu une véritable panique; un quart d'heure avant notre venue, les Prussiens ont tra-, versé un petit pont sur la Saar et sont entrés dans le village. Les habitants effrayés se sont sauvés en toute hâte; il n'est resté qu'un malheureux à qui

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les uhlans ont mis le pistolet sur la gorge en le sommant d'indiquer la maison du curé.

On s'explique très-bien cette préoccupation constante des Prussiens de savoir où est la maison du curé : c'est là, en effet, qu'on peut donner l'alarme au moyen des cloches.

Nos généraux recommandent aux habitants des villages les plus exposés aux reconnaissances de l'ennemi de sonner le tocsin au moment du danger; nos braves paysans ne négligent pas de se conformer à cette recommandation qui peut les exposer à toute la fureur de l'ennemi.

Cinq uhlans sont entrés jusque dans le village, six sont restés à l'entrée, une cinquantaine observaient de l'autre rive. Au moment de leur arrivée^ un séminariste sortait de l'église : le.prenant pour le curé^ les uhlans l'ont traité de pfaujf (jésuite)^ placé entre leurs chevaux et forcé de marcher en le piquant de leurs lances. Au bout de quelques minutes, s'apercevant de leur erreur, ils ont relâché le malheureux. A ce moment, le tocsin a sonné, plusieurs coups de pistolet ont été tirés par les uhlans sur le curé qui s'est sauvé par If s toits.

Les uhlans ont fui alors, craignant un retour offensif de nos avant-postes.

Je les aperçus de l'autre côté de la Saar, campés le long du cimetière. Les braves gens qui logent ici demandent des armes pour se défendre. Ces trois ou quatre cents habitants, avec des fusils, pourraient arrêter un régiment entier.

Pendant que j'écris, le canon gronde plus fort du côté de Sarrebruck, à douze kilomètres d'ici. Nous sautons en voiture pour courir au feu. A demain les détails, s'il y a lieu.

P. S. — Un détail curieux. Un paysan que nous rencontrons nous apprend qu'avant de changer leur ordre de bataille, alors qu'ils croyaient marcher sur Sarreguemines^ les officiers prussiens avaient distribué à leurs hommes des billets de logement pour cette ville.

En wagon, d& Forbach à Paris.

La lettre que je vous écris a une gravité telle que j'ai longtemps hésité avant de vous signaler des faits qui sont, en ce moment, l'objet de toutes les préoccupations. Peut-être eût-il mieux valu garder sur ce point un silence absolu, mais comme je sais que des correspondances inexactes peuvent donner des versions dangereuses, je me décide à vous écrire toute la vérité, quelque triste qu'elle soit.

Nos troupes viennent d'essuyer un revers sur le champ de bataille même oU elles avaient vaincu' le 2 août.

Une habile manœuvre des Prussiens admirable-

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ment servis par les espions qu'ils entretiennent dans notre camp, a suffi pour changer en un jour toute la situation.

Depuis trois jours le bruit a été répandu qu'un corps considérable de Prussiens se disposait à quitter Deux-Ponts (Bavière) pour venir attaquer Sarreguemines. Tout notre état-major a cru à cette nouvelle.

La faute qui a été commise — faute qu'il serait puéril de vouloir dissimuler à cette heure, et que le dernier de nos troupiers ne se gêne pas pour crier sur la route — consiste à avoir abandonné sans raison les positions excellentes que nous avions conquises le 2 août à Sarrebrûck pour reprendre notre ancienne ligne d'opérations.

La faute était d'autant plus grave, qu'à notre gauche se trouvait un bois épais d'une étendue de dix lieues que l'on avait négligé de reconnaître.

C'est le général Frossard qui commandait.

Avant de poursuivre cette triste tâche, je dois dire que j'ai le droit et le devoir d'aller jusqu'au bout, le droit parce que j'ai assisté à toutes les opérations, essuyé le feu des mitrailleuses ennemies; parler est pour moi un devoir sacré, parce que j'ai serré la main de cent officiers blessés qui disaient :

— Il faut que le pays sache la vérité. La France n'est pas une nation timide à qui l'on ne doit dire les choses qu'à moitié ; elle a l'âme assez forte pour tout apprendre, et son énergie sera d'autant plus grande qu'elle verra le danger plus imminent. .

Ce qui parle ici, c'est la voix de cette armée héroïque qui a lutté un contre dix, et qui n'a succombé qu'après s'être entourée d'un rempart de cadavres.

Le 6 août, nous occupions en arrière de Sarrebrtick la Brême-d' Or à gauche et les hauteurs de Spikeren à droite. La partie du 2^ corps d'armée qui tenait ces positions ne s'attendait à aucune attaque, tandis qu'à Sarreguemines quelques divisions du 2® et du 3^ corps faisaient bonne garde. Les tirailleurs, cachés derrière les branchages et réfugiés dans deux .maisons crénelées à la hâte, attendaient les Prussiens, la carabine à la main.

A neuf heures et demie, un lieutenant fut envoyé dt la, Brême-d' Or avec quelques enfants perdus ; il avait pour mission de reconnaître le bois situé à gauche. Les coups de feu pétillèrent dans les arbres assez nombreux pour montrer la nécessité de renforts. Deux compagnies du 77^ s'élancèrent au pas de course et, se développant en tirailleurs, pénétrèrent dans le taillis.

Au bout de quelques minutes, il fallut se rendre à l'évidence. Une colonne prussienne, qu'on n'évalue pas à moins de 40,000 hommes, tenait le bois. Le 66e de ligne et le 3^ chasseurs à pied furent appelés en toute hâte de Forbach. Pendant près de trois heures, cette poignée d'hommes lutta avec l'énergie du désespoir, chargeant à la baïonnette quand les munitions manquaient.

Enfin, il fallut reculer. Les Prussiens, débordant

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ces héroïques soldats, attaquaient les hauteurs de Spikeren, intrépidement défendues par la division Laveaucoupet.

Abandonnant la Br^me-J' Or,. les Français s'efforcèrent de défendre l'usine de Styring-Vendel. Deux fois la position fut prise et reprise ; à quatre heures, malgré tous nos efforts, iious n'étions plus qu'à 200 mètres de Forbach.

Il faut avoir, comme moi, assisté à ce combat surhumain pour comprendre ce que vaut notre armée.

Les balles, les boulets, les obus pleuvaient dans • les prés, sur la route et dans les premières maisons de Forbach.

Soudain, à cinq heures, le clairon retentit ; ce sont des régiments qui arrivent du campde Saint-Avold.

En moins de cinq minutes, les nouveaux venus ont pris leur ligne de bataille, et, d'un élan furieux, nos troupes s'élancent aux cris, mille fois répétés, de : En avant !

Les Prussiens défendent le terrain pied à pied, mais rien ne peut résister à la furie française ; en moins d'une demi-heure, l'ennemi est rejeté dans ses positions primitives.

Il est cinq heures et demie, nous avons la victoire.

Hélas ! de ce maudit bois sortent de nouvelles troupes, plus nombreuses que les premières. De la route, nous les voyons s'allonger dans la plaine en longues files noires.

Un choc formidable a lieu, mais rien ne peut résister à ce coin formidable de fer : Styring est repris par l'ennemi; dans moins d'une heure, il sera à Forbach ; il ne reste qu'à fuir.

Nous attelons notre cheval et prenons la route située sur la gauche, au moment où les balles prussiennes criblent les murs.

Un coup de canon retentit non loin de la gare. D'un coup d'œil anxieux nous fouillons les bois voisins qui, par une bizarrerie étrange, sont prussiens, tout en étant enclavés dans le territoire français.

Notre indécision est de courte durée : un uhlan est là, armé de sa longue lance. Entre les arbres, nous voyons des masses profondes.

N'importe, il faut partir; de cette façon du moins, nous avons une chance de salut.

Notre cheval s'élance au galop sur la route, malheureusement un train part; les mitrailleuses prussiennes le saluent au passage, et pendant un quart d'heure nous courons sur cette route à moins de cent mètres de l'ennemi : les balles tombent autour de nous comme grêle.

Un convoi du génie, qui veut passer, est criblé.

Que faire ? Devant, à droite, à gauche, sont les Prussiens qui font converger leurs feux. Un seul espoir de salut nous reste, mais il est bien minime : il nous faut gravir la montagne qui s'étend derrière nous, et tâcher de gagner les bois.

Un kilomètre à faire en rampant presque à pic!

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Et dans la nuit qui tombe rapidement, nous voyons les sillages des obus et des bombes qui fouillent tous les replis du terrain.

N'importe ! le moment n'est plus d'hésiter, nous abandonnons notre voiture, nos bagages, et nous gravissons la pente.

Il est à ce moment sept heures vingt : de gros nuages flottent au-dessus de nos têtes. Pas à pas nous avançons, profitant des moindres replis du terrain, nous cachant quand nous voyons venir la bombe.

A ce moment, un spectacle formidable s'offre à nos yeux, et pour un moment nous cloue au sol.

Nos dernières troupes veulent tenter un suprême effort : mourir pour mourir, elles préfèrent tomber en rendant coup, pour coup.

Elles s'élancent sur la chaussée du chemin de fer, se rangent en bataille, comme à la parade, et ouvrent le feu à cent mètres. Tout coup porte et troue une poitrine ; nous voyons deux lignes de feu et une épaisse fumée qui monte.

Les mitrailleuses prussiennes déciment nos rangs, et les obus tombent sur les maisons qui bordent la route. L'hôpital est le premier atteint.

A chaque pas, le cœur nous manque, et, malgré le danger, nous demeurons, admirant ces vaillants enfants de Franqe qui meurent. Autour de nous, une colline escarpée qui fume çà et là; dans le noir de la nuit, nous voyons des points rouges ; ce sont des bombes qui mettent le feu à l'herbe; au-dessus

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de nos têtes, à droite, à gauche, des sifflements, étranges, des balles et des boulets, puis dans l'air des lignes rougeâtres qui montent et descendent : ce sont les obus.

Au bout d'une heure d'efforts suprêmes, exténués, mourants, nous nous enfonçons dans le bois qui descend le versant de la coline. L'herbe s'étend touffue au pied des arbres, n'importe! il faut marcher, marcher toujours, s'enfoncer plus avant. Nous venons de fuir un danger, mais un autre nous menace, plus terrible peut-être.

Là-bas, c'était la mort du soldat qui nous attendait, et nos cadavres frappés de balles pouvaient du moins tomber sur ceux de nos frères d'armes ; ici c'est l'ombre, la nuit, c'est l'embuscade, c'est le frémissement de l'arbre qui rappelle le sifflement de la balle.

Au moment où nous entrons dans le bois-, une voix forte parvient-jusqu'à nous. Elle crie : Cessez le feu.

Notre position est bien désespérée; chaque pas peut nous rapprocher d'une patrouille prussienne; nous risquons de rencontrer ces sombres maraudeurs, corbeaux de la nuit qui dépouillent les morts.

Pourtant, nous oublions tout, et nos yeux se mouillent. Au lieu de fuir, nous restons immobiles, sans forces pour retourner en arrière rejoindre ceux qui meurent.

C'est que, pour la première fois depuis i8i5, le

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sol de la patrie est violé ; c'est que ces héroïques soldats qui nous serraient la main il y a quelques heures, pleins d'enthousiasme et d'ardeur, ne sont plus qu'une boue rougeâtre dans laquelle piétinent les chevaux de ces Prussiens maudits.

Je les ai vus ces blessés, sur la route de Styring, assis sur les cacolets ; ils demeuraient calmes, souriants.

Devant eux, nous nous découvrions, et Ices pauvres victimes semblaient toutes surprises de ces marques de respect. C'est que pour eux, il était tout naturel de se montrer surhumains. J'en ai vu plus de mille; l'un d'eux avait l'œil qui, tout sanglant, battait la joue ; deux hommes le retenaient et leurs forces étaient à peine suffisantes pour empêcher ce sublime de retourner au feu.

Je les ai entendus, et j'ai compris cette parole de Napoléon I®»^, disant qu'il y avait vingt généraux dans chaque régiment.

A travers les forêts, nous errons pendant des heures, nous égarant à chaque instant, craignant d'être surpris. A minuit enfin, nous arrivons à un village, mais le curé nous engage à poursuivre notre route; dans ce pays d'espions, nous ne sommes pas en sûreté.

Dix kilomètres plus loin, nous atteignons une

station du chemin de fer, quatre locomotives sont

sur la voie. Nous demandons au chef de train de

•nous conduire à Metz, il refuse en nous rappelant

qu'il faut passer par Merlebach à cinq cents mètres

au plus de la frontière prussienne. Nous triomphons de ses hésitations d'un mot : à tout prix, il faut arriver à Metz et prévenir les chefs de notre armée qui reposent tranquilles, ignorant Taffreux désastre qui vient de frapper la France.

Nous partons.

Les quatre Crampton dévorent l'espace: le danger est là plus effrayant mille fois qu'à Forbach; un rail peut être enlevé, un pont détruit, et alors nous roulons dans Tabîme. Debout sur la machine, nous regardons en frissonnant au froid de la nuit. Un boulet peut nous arrêter dans notre course furieuse: cette pensée ne nous effraie pas, car le sentiment du devoir nous soutient et nous élève ; nous avons, nous simples journalistes, repoussés d'abord par Tétat-major, une mission à remplir, mission terrible: il faut prévenir tous ces régiments qui sans ordre, inconscients du danger, marchent droit à Tabîme^ vont se jeter dans le gouffre oîi les attendent deux cent mille Prussiens.

A six heures du matin, nous arrivons à Metz:

notre premier soin est de nous rendre au quartier général : tout dort àThôtel de l'Europe.

Nous triomphons enfin de la résistance des ordonnances, et nous sommes introduits, couverts de sang et de boue, dans le salon du maréchal Lebœuf. , En un instant, tout est en rumeur, personne ne savait le premier mot de la défaite. Vingt officiers se pressent autour de nous, nous posant mille ques-» tions. Une carte est étendue sur la table : nou*

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nous efforçons d'expliquer notre marche, d'indiquer la route suivie : npus ne pouvons y parvenir. La CARTE EST INEXACTE. Il nous faut sur un bout de papier corriger les erreurs, et cette carte est celle de l'état-major !

Tout dans cette sinistre nuit est invraisemblable, impossible.

Le chef d'état-major du maréchal Lebœuf, après nous avoir écoutés jusqu'au bout, nous pose une dernière question :

— Savez-vous où est Bazaine?

Un instant, nous doutons de notre raison. Quoi I on dort dans cet hôtel où tout doit se concerter, on repose tranquille, fier de la besogne accomplie, et Ton ne sait où sont les divisions, les corps d'armée, les maréchaux!

Où est Bazaine!

Hélas! il n'était pas là!

• Un dernier mot.

Au milieu de notre fuite; épuisés de fatigue, nous nous arrêtons un instant dans un village. Je me préparais à prendre quelques moments de repos, lorsque le paysan chez qui nous nous trouvions me prévint qu'un officier blessé était couché dans son lit. Comment le malheureux avait-il pu se traîner jusque-là, laissant à chaque broussaille un lambeau de sa chair ?

A ma vue, l'officier se souleva. Lorsque j'eus dit qui j'étais^, il me saisit par la main, son œil se ranima, sa voix vibra.

— Monsieur, me dit-il, j'ai un service à vous demander^ service immense^ jurez-moi que vous ferez ce que je vais vous dire.

— Sur l'honneur^ je le ferai.

-^ Eh bien 1 écrivez que le lieutenant de B***, si la balle qui lui a traversé la poitrine ne le tue pas, brûlera la cervelle à l'homme qui nous commandait. Mes soldats sont morts en héros, ils ont lutté pied à pied, un contre dix, contye vingt. Je les vois encore couchés sous les caissons, écrasés, rouges, déformés, hideux.* Eh bien! ces vaillants ont été trahis, livrés par l'incapacité et la lâcheté de leur chef.

Cette voix vibrante au milieu de la solitude, c'était l'opinion unanime de Tarmée.

Paris, 8 août.

J'arrive de Forbach où j'ai assisté à la destruction presque entière de notre deuxième corps d'armée commandé par le général Frossard. Nos soldats ont été héroïques de 11 h. du matin et non de 2 h. comme le dit la dépêche jusqu'à 7 h. 40 et non jusqu'à 6 h. Nous avons lutté, défendant pied à pied

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un terrain attaqué par des forces bien supérieures ; c'est à peine si nous avons eu vingt mille hommes engagés, tandis que les Prussiens ont pu mettre en ligne plus de cent mille hommes.

Encore nos soldats sont-ils arrivés régiment par régiment. On eût dit non des troupes qu'on guide au combat, mais des animaux qu'on mène à la boucherie.

Nous avons été joués par les Prussiens comme des enfants, et nôtre état-major s*est laissé duper, croyant à toutes les ruses imaginées par l'ennemi, ajoutant foi aux rapports de tous les espions.

Les honnêtes gens vraiment que nos généraux I et comme cette candeur leur servirait s'ils vendaient des bonnets de coton, rue Saint-Denis !

On peut le dire sans crainte, car le moment est venu où la vérité tout entière doit être connue, Tennemi qui nous a battus, ce sont tous ces hommes empanachés qui vont de Metz aux avant-postes, 'sans jamais entendre un coup de fusil.

Il n'y a qu'un cri dans toute l'armée, et ce cri je l'ai entendu sur le champ de bataille à Forbach, au milieu des balles et des boulets prussiens.

— Qu'on nous donne un chef en qui nous ayons confiance.

Officiers, soldats, tous répétaient ce mot, et en tombant nos hommes n'avaient qu'une pensée : la Patrie I qu'une douleur, l'avenir de la France remis en de semblables mains.

J'ose à peine, tant tout cela est monstrueux.

8o Aux Ayant-Postes

raconter les fautes commises par ces nullités dorées; le moindre caporal de notre armée saurait mieux conduire ses hommes au feu.

Un exemple entre mille : toute la frontière prussienne est garnie de bois dans lesquels s'abrite l'ennemi. De la sorte^ les Prussiens peuvent nous cacher leurs manœuvres, et nous marchons en aveugles. Le maréchal M^tc-Mahon a demandé par un télégramme à l'Empereur l'autorisation de brûler ces bois; l'Empereur a refusé, en invoquant les sentiments d'humanité.

Ainsi, c'est par humanité que nous avons laissé écraser nos troupes à Wissembourg, c'est par humanité qu'à Forbach, nous avons fait tuer des milliers d'hommes I

Sur la gauche de Spikeren, ce sont les bois qui ont servi les Prussiens et nous ont caché leurs forces réelles.

Ce sont des bois encore qui ont abrité les mitrailleuses ennemies sur la gauche de Forbach, et leur ont permis à sept heures du soir de mitrailler nos régiments décimés, épuisés par une lutte gigantesque de dix heures.

Toutes nos troupes sont disséminées sur la frontière, division par division, régiment par régiment; l'ennemi, lui, s'est montré moins naïf, il a formé deux armées : l'une menaçant Metz, Tautre Strasbourg ; avec ces forces formidables, il écrase nos divisions séparées, et nous bat malgré la résistance héroïque de nos soldats ; si nous devons conserver

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à notre tête de semblables incapacités, il vaut mieux signer la paix tout de suite ; nous mettre à genoux et faire amende honorable. Peut-être se contenteront-ils de la Lorraine et de TAlsuce !

Quoi! nous avons les premières troupes du monde, nos fusils sont supérieurs à ceux de Tennemi, nos officiers valent nos soldats, et nous reculons, et nous sommes battus à Wissembourg et à Forbach !

En 1792, la France menacée a trouvé cent généraux pour la défendre; nous n*en aurions pas un aujourd'hui!

Qu'il s'appelle Trochu ou Changarnier, Bourbaki ou Bazaine, il nous faut un homme avec ou sans épaulette, simple lieutenant à celte heure ou maréchal de France, qui apprenne à nos troupes frémissantes comment on marche en avant, et non comment on recule.

• J'étais à Forbach sous le feu prussien^ j'ai entendu nos soldats en tombant maudire ceux qui les faisaient tuer inutilenient.

Ce que j'exprime ici, c'est la volonté de dix mille héros hachés par la faute de leurs chefs, c'est le dernier vœu des mourants.

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