GRAVELOTTE
Gorze, i5 août.
Je ne sais s*il est bien utile de vous donner quelques détails sur la bataille de Borny, car perdu au milieu de nos lignes, je n*ai pu vous transmettre ces renseignements en temps opportun, et je risquerais fort d'arriver trop tard.
Quelques mots seulement.
Le mouvement du 14 avait pour but d'empêcher les Prussiens de couper nos bagages qui filaient pendant l'action, et n'ont pas mis moins de deux jours à parcourir ce pays accidenté.
Quelques heures ont suffi pour repousser l'ennemi, ou du moins pour le forcer à nous livrer passage. Une partie seulement de nos troupes, l'artillerie de la garde notamment, a été engagée. J'aurai
terminé quand je vous aurai dit que la froide bravoure du maréchal a fait l'admiration de l'armée. Trois de nos généraux sont blessés.
Il est assez difficile d'évaluer exactement les pertes de Tennemi. Un médecin principal de Tarmée m'a affirmé qu'il comptait dix mille hommeis hors de combat,, mais j'ai tout lieu de croire que ce chif** fre est exagéré de plus de moitié.
Les résultats du combat auraient été plus décisifs si l'affaire avait été engagée deux heures plus tôt. Pendant l'action, nos convois abandonnaient la ville de Metz et marchaient en avant. Pour moi qui, pendant plusieurs heures, ai été arrêté dans cet interminable défilé, je puis affirmer que, sans la bataille du 14 qui a rejeté l'ennemi dans ses bois, il nous aurait été impossible de passer.
Un détail de la bataille de Borny que je suis à même de garantir.
Lorsque le fort Saint-Julien eut cessé son feu, qui, entre parenthèses, a causé à l'ennemi des pertes énormes, toute l'armée prussienne entonna l'hymne national. Devant ces morts couchés par milliers, les musiques jouèrent. Nos soldats admirent cet héroïsme.
— Tant mieux s'ils sont braves, disent-ils, nous n'en aurons que plus de mérite à les battre I
Enfin me voilà sorti de nos lignes de bataille, je n'erre plus comme une âme en peine sur la route poudreuse, je ne vois plus les bataillons succéder
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aux régiments, je n*entends plus le sifflement de l'obus remplacer le bruit strident de la mitrailleuse.
Par suite de quelles circonstances, cherchant à gagner un point, je me trouve rejeté sur un autre, comment pris dans l'engrenage du maréchal Bazaine, j'assiste à toutes les batailles, me jetant à plat ventre pour éviter un obus qui flâne autour de moi, c'est ce qu'il serait trop long de raconter.
Naïvement, j'étais sorti de Metz avec l'armée : les longues files de chariots passaient sur la grande route, cela avait un petit air champêtre qui me ra- •vissait. Malheureusement les lourds canons, en écrasant les pierres du chemin, m'enlevaient toutes mes illusions.
Le i5, après quelques heures de repos dans une grange, je me remets en route de mon pied le plus léger. Je rencontre un fourgon à moitié vide, et rien moins que suspendu, si bien que de cahots en chocs je me retrouve sur la route plus fatigué qu'avant.
Exténué, je prends un chemin de traverse, j'abandonne l'armée, et me voilà dans les bois, cherchant un moment de repos.
Rien n'est dangereux comme ces petits sentiers; ils sont doux aux pieds, fleuris de pâquerettes; on marche, on rêvasse, on s'égare, puis une balle qui siffle à deux mètres vous rappelle brusquement que de ce côté les bois sont faits pour les loups et les Prussiens.
Après une heure d'un repos bien gagné, je songe à rejoindre nos troupes. Je regarde à gauche : une
armée ennemie se range en bataille, à droite je reconnais Tuniforme français.
Mon parti est vite pris ; je me jette dans les terres labourées, Tœil sur les Prussiens, prêt à m'étendre à la première occasion. Au bout de dix minutes d'une course folle, je débusque sur une route poudreuse et devant une petite maison autrefois blanchie à la chaux. Adossé contre cette maison, la mine soucieuse, l'Empereur suit attentivement tous les mouvements de Tennemi. Près de lui, dix généraux semblent tenir conseil. Un coup d*œil me suffit pour juger la situation, elle n'est rien moins que gaie. En face de nous, cinquante mille Prussiens sont rangés en bataille, et nous n'avons ici que deux escadrons, Tun de guides, l'autre de chasseurs d'Afrique. Afin, d'éviter l'encombrement et de ne pas se trouver retardé au milieu de cette cohue^ Bazaine a fait filer ses troupes par une autre route. L'ennemi n'a donc qu'à étendre la main pour s'emparer de tous ces bagages, de dix de nos généraux et de l'Empereur. Pourtant, dans le camp prussien rien ne bouge. Nos chasseurs partent au galop dans la plaine, afin de prévenir Bazaine. Mais trois heures sont nécessaires pour que l'armée ait le temps d'accourir, et en moins de dix minutes, leç Prussiens peuvent faire l'Empereur prisonnier. Il faut croire qu'ils n'y tiennent que médiocrement, car ils demeurent immobiles jusqu'au moment oti ils voient arriver les premiers régiments français. Alors, sans tirer un coup de feu, l'ennemi rentre dans les bois
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contre lesquels il était adossé. Quel motif a dicté cette conduite ? Je ne sais, cette inaction en pareille circonstance est pour moi le fait le plus inexplicable de cette guerre .
Me souciant peu de partager la captivité impériale, j*avais, avant l'arrivée de nos troupes, repris ma course.
Ma bonne étoile me conduit à Vernéville, un charmant village à quelques lieues de là. Le maire, M. de Vernéville, m'accueille avec* tous les égards dus au malheur, me procure un guide, et je pars pour Verdun ; quinze lieues à faire à pied, escorté de Valter, du Paris-Journal, que ma chance m'a donné pour compagnon de route.
A deux kilomètres de Conflans, le long d'un petit bois, nous sommes, à quarante mètres, accueillis par la fusillade. Les Prussiens sont là." Il nous faut, tout meurtris,, épuisés, les pieds saignants, revenir sur nos pas.
Sans encombre, nous regagnons Vernéville, où nous nous préparons à dormir d'un sommeil paisible, lorsqu'à notre gmîche le canon tonne avec furie.
C'est la grande bataille qui commence, ce sont les destinées de la France qui sont en question.
Dans l'ombre, les bataillons filent serrés, les canons partent au galop.
Alors, plus d'hésitation, plus de fatigue. Depuis trois jours, je n'ai ni mangé, ni dormi. N'importe, debout.
Je gravis alerte les hauteurs situées à ma gauche, et sous mes pieds je vois nos régiments prendre leur place de combat.
Salut, mes gais amis d'un jour; salut, vaillante armée de la patrie qui combat sur le sol sacrer
Perdu dans la fumée, je reste immobile. Par moment, les obus viennent en sifflant tomber de mon côté ; les boulets abattent les arbres.
Je suis cloué sur place. Je reste. Il me semble que
je suis comme un lien entre ces héros qui meurent
et les mères qui pleurent dans la chaumière. A
• chaque décharge nouvelle, je tire mon képi; je
salue ceux qui tombent .
Un soldat blessé passe près de moi, se traînant ; je cours à lui, le prends dans mes bras, et l'embrasse comme un frère.
Puis, tout gauche et maladroit, je le panse ; la blessure est légère heureusement.
J'apprends alors que nos troupes reculent. Nos soldats, surpris par l'ennemi, n'ont pu tenir contre des forces dix fois supérieures. Notre artillerie n'était pas attelée au moment où a commencé le feu. Pendant plusieurs heures nos braves •troupiers se firent tuer héroïquement.
Le hasard -a d'étranges rencontres; nous avons tous et non sans raison rendu le maréchal responsable des fautes commises au début de la guerre, et le i6 août, moins de huit jours après son remplacement, l'ancien major général, aujourd'hui chef de corps, laisse surprendre ses troupes. II faut dire.
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d'ailleurs, que la faute ne peut être imputée au chef seul : nos soldats négligeant absolument de se garder. C'est là pour eux une sorte de point d'honneur.
Le 14, le 1 5, le 16, nous avons été surpris comme à Wissembourg et à Forbach. Cela lient à ce que dans notre armée le service d'éclaireurs est fait d'une façon tout à fait insuffisante. Tandis que les Prussiens ont de nombreux escadrons de uhlans qui parcourent la campagne à dix lieues en avant de leur armée, nous ne comptons en ligne qu'un régiment de chasseurs d'Afrique qui s'acquitte de sa dure mission avec dévouement, mais ne peut suffire à tout.
J.e ne comprends pas que nos trois régiments de chasseurs d'Afrique n'aient pas été employés : avec quelques bataillons de chasseurs de Vincennes et les francs-tireurs, ils auraient repoussé les détachements ennemis, empêché les excursions qui effraient non sans raison nos paysans, et évité le retour de surprises semblables à celles de Forbach et de Wissembourg.
L'action devint générale.
Sous mes yeux, je voyais une ligne de feu qui n'avait pas moins de six lieues d'étendue ; elle s'étendait de Gorze à Doncourt; les bois, les collines, tout disparaissait sous un épais nuage de fumée. J'entendais la fusillade pétiller; les mitrailleuses fonctionnaient avec un bruit sinistre, et les obus franchissant la vallée venaient éclater sur les hauteurs.
go Aux Avant-Postes
Vers dix heures, notre ligne de feu faiblit; mais cette hésitation dura peu. Quelques divisions nouvelles entrèrent en ligne, et le combat reprit avec plus de force. A quatre heures, tout me sembla termine; les positions prussiennes étaient entre nos mains. Soudain, une rumeur étrang*e circula dans les rangs : le général Steinmetz entrait en ligne avec quarante mille Prussiens.
Nos grenadiers de la garde* reçurent le premier choc ; il fut terrible^ nos héroïques soldats ne bronchèrent pas. Pendant une heure, cavalerie, infanterie, tout fut mitraillé. Notre artillerie, beaucoup moins nombreuse que celle de Tennemi, ne pouvait parvenir à éteindre son feu.
A ce moment, placé sur une hauteur, je parvins à apercevoir le maréchal que ses aides de camp amenaient en arrière malgré lui. Perdu dans la fumée^ le plus souvent à vingt pas de son escorte, le maréchal avait été entouré de uhlans ; heureusement on avait pu le dégager à temps.
A cinq heures, la partie paraissait perdue, lorsqu'une violente canonnade retentit sur notre droite : Tennemi à son tour recula.
Je n'ai pu voir par moi-même quelles étaient les troupes qui arrivaient si fort à propos, mais la voix unanime de Tarmée désigne d'abord le maréchal Mac-Mahon. Au dernier moment, on nomme le général Ladmirault au lieu du maréchal.
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Metz, 16 août, soir.
La victoire a été chèrement payée; le maire vient de faire une proclamation^ faisant appel au dévouement des habitants pour recevoir les blessés.
Quant aux pertes de l'ennemi, elles sont incalculables , et prouvent combien la lutte a été sérieuse et acharnée. La garde royale a été particulièrement éprouvée; on me cite deux ou trois régiments de cavalerie^ dont il ne reste pour ainsi dire plus d'hommes.
Il faut le dire, la résistance des Prussiens a été héroïque : ces soldats méritent leur réputation.
On était ici très-inquiet cette nuit. D'après le rapport de nos espions, un corps de quatre- vingt mille Prussiens aurait quitté Forbacb pour marcher sur Metz. On s'attendait à être attaqué à chaque moment, et quoique la ville soit admirablement en état, on n'était pas sans inquiétude, car on n'osait pas compter sur nos corps d'armée épuisés par une lutte de quatorze heures et séparés de nous 4'ailleurs par plusieurs lieues.
Fort heureusement, la nuit a été assez calme.
Sur les onze heures, nous avons eu une alerte ; le canon a tonné du fort Saint-Quentin. La troupe et la garde nationale ont pris les armes. Je me suis rendu sur l'Esplanade, d'où l'on distingue assez nettement les positions , et j'ai pu m'assurer que ce n'était pas l'ennemi qui nous attaquait.
ça Aux Ayant^Postes
Notre fort tirait sur les fuyards.
De ce côté donc, aucune crainte.
Seulement, d'après un bruit très-autorisé parmi nos officiers supérieurs, une nouvelle bataille serait probable aujourd'hui ou demain.
On comprend sans peine qu'il soit pour nous de toute nécessité d'empêcher la jonction de ce corps d'armée avec les vaincus d'hier. Cela ferait plus de deux cent cinquante mille hommes qui pourraient prendre nos divisions en flanc.
On m'assure que le maréchal Bazaine, sur l'avis qui lui a été donné d'ici, fait rétrograder une partie de l'armée, tandis qu'un corps d'armée restera en arrière.
De la sorte, la bataille, si elle a lieu, s'étendrait sur un espace de sept à huit lieues, et aurait deux ou trois centres.
Que ceux qui, un instant, ont douté de nos soldats, que l'étranger, qui déjà nous croyait vaincus, méditent ceci.
Le 14, nos soldats se sont battus de trois heures à huit heures ; toute la nuit ils ont marché; le i5, on a doublé les étapes ; le 16, le feu a commencé à cinq heures du matin, pour se terminer à neuf heures du soir, et l'on s'attend à une nouvelle affaire qui, si l'on en juge d'après les rapports qui nous parviennent, ne saurait être moins importante.
Au point de vue purement militaire, ces deux batailles ne sont pas aussi absolument décisives qu'on le croyait d'abord.
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Les Prussiens sont si nombreux qu'ils peuvent rapidement reformer leurs rangs. Ce corps de quatrevingt mille Prussiens, d^autres disent cent cinquante mille, qui s'efforce de rejoindre le prince héréditaire et Steinmetz, remettrait peut-être les choses dans Fétat oîi elles se trouvaient il y a huit jours.
Avant mon départ de Metz, j'ai assisté à un épouvantable spectacle : Tarrivée des convois de blessés qui venaient du champ de bataille de Gravelotte.
Sur ces dures voitures rudement secouées, — tous les chemins ont été défoncés par l'artillerie — nos blessés sont pêle-mêle étendus sur un peu de paille. ♦
Quelques-uns ^ les plus légèrement atteints, marchent à côté des voitures : ceux-là ont le bras, la tête, ou la poitrine enveloppés d'un chiffon sanglant, la plupart ont le fusil en bandoulière. Loin de songer à leurs blessures , ils ne pensept qu'à leurs camarades plus gravement atteints. Ils réunissent toutes leurs forces pour retenir le chariot qui descend trop brusquement.
Pas une plainte, pas un cri^ pas un soupir.
En marchant au combat, ils savaient que la lutte • serait rude et ils sont dans les heureux, car là- bas dans la plaine, il y a les camarades qui sont tombés frappés dans la poitrine.
Tout le long du chemin, ils songent à la mère à laquelle il va falloir écrire, et ils ruminent je ne sais quel mensonge héroïque pour rassurer la pauvre
vieille. Les amputés auront une égratignure, ceux qui ne seront que légèrement blessés se porteront à merveille.
Devant moi passe un cacolet : un capitaine d'infanterie est là sanglant, la grosse toile qui le recouvre à moitié est roide de sang coagulé, parfois des filets humides saignent à travers la paille et laissent sur la route une trace rougeâtre.
L'infortuné a eu les jambes emportées par un boulet ; de ses deux mains il se cramponne convulsivement à la garniture de fer. Sa tête est afifreusement contractée, la bouche laisse suinter une écume tachée de rouge.
Où va cette pensée ? Sur ce chemin brûlé par le soleil, au milieu^de souffrances qui le dévorent, le malheureux regarde là-bas, bien loin. Il voit ceux qu'il aime ; ils lisent la lettre de la veille, celle qui dit que tout s'est bien passé , qu'il n'y a pas de mal.
Nous traversons un pont. Machinalement, je regarde le nom de la rue ; elle s'appelle rue du Pontdes-Morts.
Tout cela est hideux sans doute, le cœur se soulève ; mais il y a là un côté héroïque et grandiose qui vous subjugue. Je veux voir jusqu'au bout, et me fais conduire sur le champ de bataille. On ne peut le parcourir tout entier, car les Prussiens en occupent une partie.
En chemin, je rencontre heureusement la première compagnie de la Société des secours aux
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blessés. Presque tous ces braves jeunes gens sont Parisiens : ils sont internes ou externes de nos hôpitaux. La nuit venue, ils se rendent sur les champs de bataille, et, amis ou ennemis, ils soignent tous les blessés avec un égal dévouement.
A leiir tête, se trouve, une héroïque femme dont je suis heureux de me rappeler le nom, Mme Cahen. Elle est jeune, et cependant la vue de ces corps amqncelés et de ces blessés qui se traînent sur la route, ou demeurent inertes, épuisés par la perte de sang, ne l'arrête pas.
On ne saurait croire l'effet que produit sur les pauvres victimes la vue de ces femmes, de ces anges de charité. L'homme soigne, la femme guérit. C'est la patrie tout entière qui apparaît dans la nuit, la patrie avec la petite chaumière enfumée; c'est le sourire après la mêlée terrible, c'est le baiser de la vieille mère, c'est l'espoir.
La nuit s'étend sur la plaine immense, de sombres rumeurs troublent le silence solennel; il semble qu'une plainte immense monte vers le ciel, 4a plainte de quarante mille hommes qui dorment là rigides.
De distance en distance, on voit des ombres qui glissent, enjambant les cadavres amoncelés.
Il est bon d'être armé, car à côté des chirurgiens qui parcourent la plaine pour ramasser les blesses, il y a les corbeaux, ces hideux maraudeurs qui volent les' morts. Une bague tient-elle au doigt gonflé, la chose est vite faite, un coup de couteau,
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et la bague vient avec le doigt. Ces sauvages arrachent les croix, les montres, l'argent; tout est bon pour ces rapaces.
A la main, je tiens mon revolver, prêt à brûler la cervelle au premier misérable que je trouverai.
Les corps, en certains -endroits, sont serrés les uns contre les autres : mais quoi qu'on ait dit* ils sont le plus souvent espacés. Le champ de bataille est si vaste d'ailleurs I
J'ai vu un ravin oîi nous avons tenu l'ennemi immobile sous notre feu pendant plus d'une demiheure. Là, pas un uniforme français, il n'y a que des Prussiens, presque tous du 40^ régiment. Peutêtre sous cet amas de corps y a-t-il un malheureux blessé à demi étouffé.
Sur la droite, non loin de Gorze, une allée de sapins sombres. C'est là qu'au début de l'affaire se tenaient nos avant-postes. Une compagnie tout entière est couchée, chaque homme a conservé son attitude, le lieutenant a encore une main dans la poche.
Au bout d'une heure de ce spectacle hideux, je m'éloigne. Je ne puis plus rester : il me semble que moi aussi je vais tomber dans cette boue rougeâtre, et que ma place est marquée au milieu de ces corps écrasés par les roues des pièces de canon.
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Briey, 17 août, minuit.
Il m'est impossible de rester une heure de plus à Metz, car d'un moment à Tautre, l'ennemi, bien supérieur en nombre, peut investir la place ou du moins tenter un mouvement offensif contre Tundes forts qui protègent la ville.
Il n'est pas facile, dans de semblables circonstances, de savoir oîi aller^ car Tétat-major manque de renseignements exacts sur la situation des Prussiens. D'ailleurs, les uhlans sont tellement audacieux, ils poussent des reconnaissances si loin de leurs corps d'armée que toutes les indications de la terre ne peuvent vous servir. Telle route qui était sûre, il y a deux heures, est en ce moment occupée par l'ennemi; en outre, les paysans qui se réfugient en toute hâte dans la ville sont trop ahuris pour pouvoir vous renseigner.
Quelques lignes vous prouveront à ce propos combien les indications, les renseignements, les espions des Prussiens sont supérieurs à ceux de notre état-major.
Il y a quelques jours un détachement de uhlans se présenta dans un village que l'armée française avait traversé vingt-quatre heures avant. Nos troupes avaient à grand'peine obtenu trois mille rations des paysans, les Prussiens en exigèrent vingt-cinq mille ; on leur répondit que cette exigence était impossible à satisfaire, et qu'en dépouillant
tous les habitants, on n'arriverait pas à réunir le quart de ce qui était demandé.
Le commandant tira de sa poche quelques notes qu'il feuilleta.
— Où est Schtiltz? demanda-t-il au bout d*un instant.
— C'est moi, commandant, répondit un brave homme tout rougeaud qui s'enorgueillissait déjà d'être connu d'un si puissant personnage.
— Tu as trois vaches, cent poules ; je sais où est cachée ton avoine ; tu as retiré ta farine avant-hier. Fais-moi le plaisir d'aller chercher tout cela, et vite.
Et successivement le commandant appela tous les habitants et leur prouva, qu'aussi bien qu'eux, il connaissait leurs ressources.
Il va sans dire qu'une heure après, les vingt-cinq mille rations étaient réunies.
Partout où ils Vont, les Prussiens procèdent de la même façon, grâce au nombre et à l'adresse de leurs espions, ce qui explique comment des troupes aussi nombreuses peuvent arriver à réunir ce qui leur est nécessaire, tandis que nos soldats ont à peine de quoi manger.
Les communications devenant de plus en plus impossibles entre Metz et Paris, je me décidai donc à m'éloigner de cette ville, et à me rendre à Briey, situé à six lieues sur la gauche. Le conducteur de la diligence m'assura que les Prussiens n'étaient pas venus de ce côté depuis deux jours. Sur cette parole à moitié rassurante, nous partîmes.
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De Metz à Briey la route descend le long des collines escarpées et longe des bois toufifus; c*eût été un charmant voyage à faire en temps ordinaire, perché sur l'impériale, le cigare aux dents, mais j'avoue que je demeurais froid , malgré tous les charmes du paysage. J'interroge tous les bois, je fouille toutes les collines, m'attendant à chaque pas à voir^ au tournant de la route, la longue lance d*un uhlan.
Ma préoccupation est si forte que je ne m'aperçois pas des regards soupçonneux que le conducteur me jette depuis un instant.
Il faut dire qu'involontairement j'ai éveillé toutes les méfiances de cet honnête pochard. A un petit village perché à mi-route, sur la colline, il m'a offert de descendre pour boire un verre de vin et j'ai refusé; l'homme s'est éloigné en secouant la tête et en mâchonnant entre ses dents ces mots épiques, que je transcris religieusement : « Un homme qui refuse de boire ne peut pas être Français, »
A vous et à moi, cette raison pourrait ne pas paraître décisive, mais il n'en est pas de même sans doute pour mon guide, car, à notre arrivée à Briey, sous-préfecture de trois à quatre mille âmes, je me trouve entouré de gendarmes, des habitants, des autorités, et j'entends dans les groupes ce mot peu rassurant : C'est un espion.
Mon brave homme de conducteur se démène comme un diable pour prouver son dire, mais comme mes papiers sont en règle, on me laisse
libre, au plus grand désespoir de mon guide qui, sans doute, aurait voulu me voir fusiller pour m'apprendre qu'un vrai Français ne doit jamais refuser une tournée.
A Briey, je ne m'arrête que quelques instants, car la ville me semble peu sûre : une attaque des Prussiens est imminente de ce côté ! Il me faut à tout prix rejoindre Audun-le-Roman. Six lieues à faire, seul, la nuit, au milieu des bois, dans ce pays ravagé par Tennemi I
La route se déroule au milieu des collines : de temps à autre, des bouquets d'arbres se dressent de chaque côté menaçants. La lune est voilée et Ton ne voit pas à dix pas devant soi.
En quatre heures de marche, j'atteins Audun et la rouge lumière du chemin de fer me guide comme un phare.
C'est pour moi un miracle que Ton puisse encore communiquer par Audun-le-Roman et la ligne des Ardennes. Il est vrai que, pour l'alimentation et le passage des troupes, cette dernière voie est, malgré tout le dévouement des employés, absolument dérisoire. La rupture des communications entre Frouardet Metz nous a causé un énorme préjudice. Souhaitons qu'il soit possible de rétablir, de ce côté, la circulation d'une façon sérieuse.
Je profite de cette occasion pour rendre aux employés du chemin de fer. pleine et entière justice; le dévouement de ces hommes est admirable. Leur mission les expose à tous les dangers; pas un
Grave lotte loi
n'abandonne sa place. Dans les gares voisines de Tennemi, ils passent la nuit armés, prêts à repousser une attaque et à défendre la ligne. Je les ai vus à Audun à lo kilomètres de l'ennemi.
La carabine et le pistolet aux pieds, les hommes veillent toute la nuit. Ils ont Tordre, en cas d'attaque sérieuse, de se retirer les derniers et de faire sauter tous les ponts. Cette délicate mission les expose à être fusillés par les Prussiens : pas un ne recule. Toute la nuit s'écoule pour eux dans une anxiété fébrile : loin de tout secours, ils sont d'autant plus exposés au danger que les Prussiens exécutent aveuglément les ordres cruels qui leur sont donnés.
J'ai vu à Forbach un mécanicien passer sous le feu de l'ennemi, conduisant un convoi de poudre : j*ai moi-même voyagé dans des caissons contenant des munitions. Une bombe, une étincelle suffirait à faire tout sauter, pas un n'hésite à se charger de la conduite de ces trains. «
On admire à juste titre le dévouement et la bravoure de nos troupiers : il me semble au moins juste de parler de ces héroïques employés, dont la mission est d'autant plus terrible qu'ils sont seuls, loin de tout secours et qu'il leur faut combattre et veiller la nuit. Ils n'ont pas la mort en plein soleil sous l'œil ■des chefs : ils risquent de tomber ignorés, dans l'ombre, près des ponts ou du télégraphe confiés à leur dévouement.
Dans cette guerre sans merci, tout le monde aura
fait son devoir, souhaitons que ces modestes et héroïques serviteurs de la patrie ne soient pas oubliés lorsque Théure de la récompense sera venue.
Près d'Audun -le- Roman, i8.
Je ne sais trop si es Prussiens songeront à nous contester les deux victoires du 14 et du i6; mais ce qui est bien positif, c*est que, d'après les nouvelles qui me parviennent, Taccuèil que nos paysans commencent à leur faire doit leur prouver qu'en France on n*est pas dupe de ces grossiers mensonges. •
On me cite deux ou trois villages dont les habitants font le coup de feu contre les uhlans, au lieu de tendre niaisemient le cou comme ils le faisaient autrefois.
Il est vrai que nous ne sommes plus sur la frontière.
Je n'oublierai jamais cette brave femme à qui, le soir de Forbach, nous voulions, d'Aunay, Houssot et moi, confier notre voiture. Le temps pressait : la mitraille pleuvait autour de nous, et les balles nco-
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chaientsurla maison. Nous avions rempli d'or les mains de cette femme; mais elle, insensible à toutes ces séductions, ne voyait que Coco qui piétinait sur les légumes.
— Mes pauvres chouxj! s'écriait la Forbachienne (?)! Dire que Ton se donne tant de mal à élever des légumes pour qu'on vous les arrange ainsi I
^Pauvre Coco/ il repose sans doute avec les légumes dans l'estomac des Prussiens I
Cette apathie que rien ne pouvait vaincre a disparu ; elle fait place aujourd'hui à une résolution qui ne faiblira plus.
On a beaucoup critiqué depuis Tentrée en campagne l'organisation de la guerre, mais^ perdu dans ces dédales immenses, on n'a pu citer que peu de faits.
En voici un qui n'est pas des moins curieux :
Après la bataille de Wissembourg, le maréchal Mac-Mahon s'enquérait partout de ce qu'était devenu le 79« de ligne.
— Quoi I disait-il, pas un homme ne reste, pas un bouton, pas un schako!
Et tout le monde de s'extasier sur la disparition de ce régiment^ disparition d'autant plus étrange que personne ne l'avait vu au feu.
Pourtant, il n'y avait pas à s'y tromper : tous les registres, tous les documents officiels indiquaient le 79e comme faisant partie de la division Dumont.
104 ^^^ Avtmt^Fastes
Le 79« a été retrouvé.
Où pensez-vous qu'il pouvait être? A Tarmée de Bazaine, au lieu d'être sur le Rhin, sans doute? Terreur serait forte, mais enfin !
Nenni ! 1^79* était à Bastia (Corse;. Voilà comment l'administration de la guerre était dirigée. Et cet exemple n'est pas le seul que Ton puisse citer. Cest parce qu'il s'est malheureusement présenté trop de faits analogues que notre armée ne peut profiter de ses deux glorieuses victoires.
Sur le papier tout est splendide, et il s'est trouvé un maréchal de France qui, après avoir refait par trois fois ses additions, est arrivé à se persuader et à persuader à la nation que nous étions prêts!
Pour être juste, d'ailleurs, il ne faut pas trop faire peser sur le maréchal Lebœuf une responsabilité qui, pour une bonne moitié, incombe à son prédécesseur.
L'homme qui, du haut delà tribune, a laissé tomber cette parole : « Il n'y a qu'une voix dans l'armée, c'est la mienne », a préparé Wissembourg et Forbach. C'est l'avis de tous les officiers. J'en connais qui, depuis leur entrée au service, notent chaque jour tous les abus qu'ils rencontrent. Croyez-vous qu'ils puissent communiquer ces documents précieux à leurs chefs? Ils ne le peuvent; c*est le ministre seul qui a le droit de tout savoir.
Que ne savait-il que les canons prussiens —
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ceux du moins qui se chargent par la culasse — sont de beaucoup supérieurs aux nôtres? Ce fait a été signalé à Paris il y a trois ans ; on a promis d'examiner. Peut-être même a-t-on nommé une commission !
Ah! les commissions.