REIMS — SUIPPES — SAINT-BRICE
Reims, le 26 août 1870,
Jje ne sais si vous êtes comme moi, mais je n*aime pas beaucoup le gendarme. Ce mélange de bottes, de baudriers jaunes et de sabres, chanté par Nadaud, et plus récemment par mon ami Pessard, ne m'inspire qu'une médiocre sympathie.
Or, jugez de mon malheur. A Reims, on ne trouve que des gendarmes ; on compterait plus facilement les pigeons qui nichent dans la cathédrale que les gendarmes qui font sonner leurs éperons sur le pavé; à la gare, à la préfecture, à la prison, partout des gendarmes. C'est une nuée.
Je puis parler de la prison avec d'autant plus de compétence, qu'elle vient d'avoir l'honneur de me recevoir. Il m'a fallu hier traverser toute la ville, flanqué de six de ces défenseurs de Tordre public.
io8 Aux Avant-Postes
Derrière moi^ cinq à six cents braves gens parlaient de me fusiller sur place, ce qui m'était fort indififérent, car ils n'avaient pas de fusils, — et juraient qu'ils allaient me pendre, ce qui ne laissait pas que de m'émouvoir, car cette patrie de l'aï mousseux abonde en réverbères.
A la prison, j'ai eu toutes, les peines du monde à ne pas être écroué; il me fallut voir le général, lequel m'adressa au sous-préfet qui me renvoya au maire.
Une fois mis en liberté, je m'informai des motifs de mon arrestation, et l'on m'apprit gravement que le vrai coupable était... mon pantalon.
— Il est certain, conclut Pandore d'un ton plein de bonhomie, que ça n'a jamais été un pantalon français.
Il n'est pas un étranger d'ailleurs qui n'ait été arrêté en moyenne une fois par heure dans cette bonne cité de Reims, la plus poltronne de toutes les villes que j'aie jamais rencontrées. Nos mobiles s'exercent dans la plaine, et à chaque détonation nouvelle^ les habitants se précipitent dans leurs caves, se persuadant que leur dernier jour est arrivé.
Il faut dire cependant que la ville est assez riche pour tenter des uhlans, outre qu'au point de vue des chemins de fer elle a une importance considérable. Mais nou^ avons ici de nombreuses troupes, et il n y a rien à craindre, à moins d'événements tout à fait imprévus.
Reims, Sùippes, Saîni-Brice log
Le bruit court ici avec une certaine persistance, que deux batailles simultanées viennent d*avoir lieu hier : Tune commandée par Mac-Mahon à Attigny ; l'autre près Verdun : Bazaine commandait; quarante mille Prussiens auraient été mis hors de combat.
Un corps considérable aurait été coupé. Malheureusement, je sais que ces bruits sont absolument faux : je me suis avancé aussi près que possible afin de vérifier l'exactitude de ces nouvelles, et sans avoir pu arriver jusqu'au quartier général, je suis à même de vous affirmer que tous ces bruits sont d'invention pure.
Mon voyage n*a pas été tout à fait sans danger, d'abord à cause des précautions que prennent les paysans et les francs-tireurs, précautions qui ont hier causé, près de Reims, la mort d'un enfant qui sortait du collège. Je me trouvais dans un train contenant d§s volontaires, qui a tamponné. Vingtcinq soldats environ ont été blessés^ très-légèrement par bonheur^ mais il en est résulté un encombrement qui a obligé les employés à interrompre la circulation pendant près de deux heures.
Le bruit a couru également aujourd'hui qu'une grande bataille avait eu lieu du côté d'Épernay. Qu'y a-t-il de vrai dans ce bruit ? je ne puis le dire.
Au dernier moment, j'apprends la vérité, que me rapportent des témoins oculaires.
A Épernay, cinquante-quatre dragons prussiens sont arrivés aujourd'hui vers trois heures.
iio Aux Avant-Postes
Trente d'entre eux se sont postés sur le pont dit du Cimetière et du chemin de fer, pendant que les vingt-quatre autres mettaient pied à terre et se dirigeaient vers la gare. Trois soldats français se trouvaient en ce moment de ce côté; ils armèrent leurs fusils^ et se préparaient à tirer, lorsque les ouvriers' employés^ à la voie se précipitèrent sur les Pi'ussiens^ les frappant à coups de marteaux et de pics.
Quelques dragons ont été tués, trois faits prisonniers; parmi eux se trouve un jeune officier^ d'une distinction parfaite.
Je viens de le voir à la gare^ il se nomme le comte de.... le nom m'échappe. Il a demandé la permission d'écrire une lettre, que j'ai lue et qui est ainsi conçue :
« — Je suis fait prisonnier à trois heures; j'ai trois blessures légères. Je ne sais où l'on me conduit. »
Interrogé, il a répondu qu'ilarrivait de Châlons, où se trouvait le corps d'armée du prince Fritz. On lui a fait observer que cette nouvelle était plus qu'invraisemblable, tous nos renseignements constatant que Châlons était abandonné par les troupes prussiennes. Il a, dès lors, refusé de répondre et a éxé conduit à la prison.
La nuit dernière, deux cent cinquante uhlans sont venus camper à Sillery, à 8 kilomètres de Reims. Le maire, M. Edgard de Brimont, a commencé par prendre la fuite. Le conseil municipal s'est immédiatement rassemblé et a provoqué sa destitution.
Reims, Suippes, Saînt-Bnce m
L'adjoint, M. Lalondre, a remplacé le fonctionnaire absent, et avec un dévouement au-dessus de tout éloge, a envoyé à Reims prévenir le général commandant.
Sept hommes sont venus les uns après les autres; le général s*est borné à répondre :
— Je n*ai pas d'ordres.
Les uhlans sont donc restés toute la nuit à Sillery, bivouaquant très-tranquillement ; ils sont partis ce matin sans être inquiétés.
A l'instant, on me dit qja'à deux lieues d'ici il y a cinq uhlans dans une ferme ; on en signale douze à une lieue; ils viennent de tous côtés et, malheureusement, l'absence d'ordres empêche de poursuivre ces cavaliers, dont le principal but est de rançonner les paysans.
Reims, le 27 août 1870.
Je n'ai que quelques mots à vous écrire, car le temps me presse, non que je sois sûr de l'heure du chemin de fer, les trains partant avec une irrégularité d'ailleurs toute naturelle, mais parce qu'il est deux heures du matin.
De nouvelles absolument certaines, il n'en est point. Les uns parlent d'une bataille qui se serait
lii Aux Avant-Postes
livrée aujourd'hui. Cette nouvelle me semble assez fantastique. Les autres affirment que l'action s'engagera demain du côtide Vouziers : ceci me semble infiniment plus probable.
Ce qui est à peu près certain, c'est que deux corps prussiens de dix à douze mille hommes chacun se sont portés sur les hauteurs aux environs de Reims. Que font-ils là ? D'où viennent-ils ? Sur ces deux questions, il est impossible de se prononcer.
Deux hypothèses seulement sont vraisemblables.
D'après la première, les Prussiens auraient occupé cette position pour nous couper la retraite.
D'après la seconde hypothèse, il s'agirait d*une attaque sur la ville de Reims.
Je n'ose me prononcer sur de semblables questions, car la matière est trop grave ; mais je persiste à c^roire qu'une attaque sur Reims est au moins itnprobable.
Les espions et les partisans prussiens sont peu faits cependant pour donner confiance, tant leur audace est grande.
Voici un fait que je puis vous garantir. Au mérite d'être exact, il joint celui d'être récent; il n'y a pas trois he.ures qu'il s'est pasàé :
A 9 kilomètres d'ici, se trouve un village du nom coquet de Lapompelle. Une cinquantaine de uhlans sont entrés là sur les deux heures de l'après-midi, et se sont installés tranquillement dans une ferme qui appartient à M™*' Sénard.
Reims, Suippes, Saint-Brice ii3
Les soldats, tout ceci garanti par vingt témoins oculaires, n'étaient que médiocrement rassurés : des deux officiers qui commandaient le détachement ennemi, l'un affectait une assurance absolue, l'autre était moins tranquille.
Vers le soir , un monsieur à barbe blanche et une dame entrèrent dans la ferme. L'officier prussien se dirigea vivement vers les nouveaux venus^ leur serra affectueusement la main et les entraîna vers une pièce isolée.
Au bout d'une demi-heure d'entretien, le détachement s'éloigna au galop. Que sont devenus ce monsieur et cette dame, venus exprès de Reims pour renseigner l'ennemi ? L'opinion des braves paysans, qui sont accourus aussitôt, est qu'ils sont tranquillement rentrés dans Reims.
Comment se garder, lorsque l'ennemi dispose de semblables moyens d'investigation, et a <Je tels espions ?
Vous savez peut-être — pour moi je viens seule* ment d'apprendre ce détail caractéristique — que l'espionnage est, pour les Prussiens, l'objet d'une étude spéciale. Il y a le corps des espions comme le corps du génie et de l'artillerie. Ce corps compte de simples soldats et des officiers. Là<:omme partout il y a de l'avancement.
Nous sommes, hélas I bien loin decette perfection, triste peut-être mais utile à coup sûr.
Isles-sur-Suîppes, 28 août 1870.
De jour en jour, d'heure en heure, la situation devient plus nette, et les renseignements cjue j'ai recueillis de tous côtés me permettent d'arriver à une conclusion sérieuse.
Deux points, dès à présent^ sont hors de doute :
10 Toutes les troupes prussiennes ont abandonné Châlons et marchent sur Vouziers par Suippes;
2® Le plan prussien qui avait Reims pour objectif est, à l'heure qu'il est, compléteriient abandonné.
Ces deux nouvelles, d'une importance capitale, n'étaient, hier soir encore, que probables ; à cette heure, elles sont certaines.
11 est donc évident que l'armée ennemie, abandonnant la route de Paris, remonte au-devant de Mac-Mahon.
' Pourquoi. cette modification apportée par l'ennemi au dernier moment? C'est ce que je vais essayer de vous expliquer, en négligeant toutefois certains points qui peuvent être dangereux.
Entre parenthèses^ je dois ajouter que vous pouvez avoir dans ces renseignements que je vous transmets une confiance absolue. Ils me parviennent de vingt sources différentes; mais j'ai tout contrôlé par moi-même^ et depuis deux jours, je parcours les environs de Reims comme un véritable batteur d'estrade.
Reims, Suippes, Saint-Brice ii5
Enfin, je puis, à cette heure, être assez explicite, parce que les mouvements ne sont plus à faire.- Peut-être, en même temps que cette lettre, un télégramme vous annoncera-t-il une immense bataille, une grande victoire. Vous pourrez facilement vous en rendre compte en suivant sur la carte les mouvements que je vous explique.
A Châlons, hiermatin^ à trois heures^ se trouvait un corps d'armée ennemi dont il ne m*est pas possible de fixer exactement Timportance. Deux versions sont également accréditées. Tune attribuant le commandement au Prince royal, l'autre plaçant à la tête des troupes le prince Albert de Prusse.
A quatre heures du matin, Tarmée s*est mise en route." Elle marchait sur Notre-Dame-de-l'Epine, Courtisols, Saint-Martin-sur-le^Pré; son extrême gauche s'avançait jusqu'aux Malhurins.
Le général qui commande à Reims pensa un moment être attaqué. Depuis deux jours, les uhlans venaient jusqu'aux portes de la ville : enfin , la route suivie pouvait^ grâce à une conversion, tout aussi bien menacer Reims qu'indiquer une marche de l'ennemi sur Vouziers.
Je me rendis à quelques kilomètres de distance, à Juvigny; et de là, en centralisant les renseignements qu'apportaient les paysans, -j'eus bientôt la conviction que les Prussiens s'éloignaient de Reims.
Je rentrai alors dans la ville, et je pus voir combien mes renseignements étaient exacts : à l'étatr major, on avait la preuve que l'ennemi ne songeait
ii6 Aux Avant'Postes
qu'à marcher ^ur Vouziers. On m*apprit seulement ,que, tandis que le gros des forces s'arrêtait à Suippes, après une marche forcée, des reconnaissances de ulhans poussaient jusqu'à Béthiniville sur la Suippes, semblant ainsi vouloir couper la voie ferrée entre Rethel et Reiiùs.
Un instant, on songea à arrêter les trains pour plus de sàreté, mais des nouvelles ultérieures firent revenir sur cette résolution, en prouvant que le service pouvait être continué sans danger-.
Afin de mieux juger par moi-même de l'exactitude de ce mouvement, je me suis rendu, la nuit dernière, à Isles-sur-Suippes, qui se trouve à quelque distance de Béthiniville.
Partout, j'ai trouvé les paysans disposés à *se défendre énergiquement et à repousser les uhlans. * Il faut dire que les Prussiens ont absolument manqué le but qu'ils s'étaient proposé : les premiers jours, ils ne pillèrent que fort peu, et le paysan champenois, très-patriote, mais surtout conservateur, se contenta de se plaindre.
Depuis, tout a changé. Pressés par la faim, sans doute, les éclaireurs prennent par force ce qu'ils ne peuvent obtenir librement; de là, des querelles, des injures et finalement des coups de fusil.
On me cite aujourd'hui deux villages : Falaise, à une lieue de Vouziers, et Samouilly, qui ont été brûlés par les Prussiens, parce que les paysans avaient tué trois ou quatre ulhans.
On peut de là conclure que le manque de vivres
Reims j Suippes, Saint-Brîce 117
commence à se faire sentir dans l'armée prussienne; si j'ajoute que les munitions sont peu abondantes — et ceci m'est affirmé — nous aurons une des raisons qui ont nécessité le départ des troupes de Châlons.
Plusieurs commerçants de la ville m'affirment, en outre, que nous avons en Champagne un allié qui cause aux Prussiens des... pertes sensibles : c'est le raisin. Tous les soldats se sont rués sur les vignes
et cela a amené des conséquences faciles à
deviner.
Les Prussiens suivent deux routes étroites, tortueuses, difficiles, qui sont bordées de forêts : il entrait dans le plan du général ennemi de s'abriter et de camper dans ces forêts, mais le prince avait compté sans la pluie. Depuis deux jours il est tombé une quantité d'eau telle, qu'il est impossible de faire entrer les soldats dans les bois. En outre, les routes effondrées, boueuses^ arrêtent à chaque instant l'artillerie.
Pour qui a étudié le pays, il est plus que douteux que ce corps d'armée puisse arriver à temps pour rejoindre Mac-Mahon, si, comme tout l'indique, nos troupes poursuivent leurs routes à marches forcées.
Telles sont les nouvelles capitales que j'ai pu recueillir. 'Depuis plusieurs jours, j'aurais pu vous les transmettre en partie du moins, mais il y avait alors à cette publication des inconvénients qui n'existent plus aujourd'hui.
ii8 Aux Avant-Postes
De braves gens qui doivent à cette heure s'arracher les cheveux, s'ils en ont, en pensant au départ des Prussiens, ce sont les huit ou dix conseillers municipaux qui ont signé ces jolies proclamations que votre journal a déjà flétries sans doute, et qui engagent les habitants à mettre leurs gants les plus gris-perle pour recevoir messieurs les Prussiens.
L'ennemi étant aux portes de la ville, cette re^ commandation , d'une bravoure médiocre, aurait pu secomprendre; mais elle est absolument dénuée de bon sens à l'heure oCi les Prussiens, renonçant à Épernay, marchent sur Vouziers.
Que diable 1 MM. les conseillers municipaux, on est plus crMie que cela. Si l'on a des raisons qui vous poussent, au moment du danger, à crier : Voilà l'ennemi, cachons-nous I il faut du moins,v les nuages disparus, sortir de sa cave et réclamer son' grand sabre pour pourfendre les uhlans à vingt lieues à la ronde.
Rendons cette justice à ces braves Sparnaciens que pour miewx arriver à se conquérir toute l'indulgence de leurs amis les ennemis, ils ont fait publier sur la rencontre d'il y a deux jours un petit récit d'une finesse toute machiavélique.
Je vous disais dans ma lettre précédente que les ouvriers du chemin de fer se sont précipités sur les uhlans, et qu'ils les ont attaqués à coups de marteaux. Nous avons tous ici vu un brave ouvrier nommé Gonard^ qui a tué deux ennemis. Ce fait est indiscutable, officiel. Enfin, l'officier, pri-^
Reîms^ Suippes^ Sainî-Brice 119
sonnier à cette heure à Reims, a été blessé d'un coup de marteau reçu sur la tête.
N'importe, d'après le récit qui émane de MM.
les conseillers municipaux, ce sont des soldats du génie qui ont fait tout le mal; pas un habitant n'a bougé ; ce sont tous de petits saint Jean incapables de chercher noise à un hanneton.
On comprend oti tend ce raisonnement. Il me semble voir ces physionomies fleuries par l'aï et le sillery. J'entends d'ici ces braves gens :
— Voyez vous^ monseigneur, dit le plus vénérable, les soldats ont eu le tort de tirer sur les uhlans : comme bien vous le pensez, ils se sont hâtés de fuir après ce beau coup, ce qui nous prive du plaisir de vous les livrer; quant à mes Sparnacifns ( diable de nom), ils sont tellement doux, que quand on veut égorger un poulet, on est obligé d'aller dans la commune voisine I
Souhaitons pour la France ^qu'elle ne compte pas beaucoup de conseillers de cette force.
On me dit au dernier moment que le maire instigateur de ces déplorables circulaires a donné sa démission. L'opinion, très-montée ici contre ce fonctionnaire, est que cette démission ne devrait pas être acceptée, une conduite semblable méritant une révocation.
Reims, 29 août 1870.
J*aî aujourd'hui assisté au spectacle le plus émouvant qu'il m'ait été donné de voir.
J'étais à Forbach : les boulets pleuvaîent comme grêle; à Borny, à Gravelotte, les bombes éclataient non loki de moi. Je sais ce que c'est qu'un champ de bataille avec les morts écrasés par les roues, les blessés qui se traînent; jamais je n'ai été ému comme par l'enterrement d'un officier prussien qui avait été, il y a deux jpyrs, blessé et pris près du Mourmelon.
Le comte de MarcoU n'avait que vingt-sept ans, il est mort hier matin.
Tous les officiers se tenaient rangés autour du cercueil, inclinés devant ce corps. Un modeste drap noir recouvrait la bière placée sur deux chaises. Le sabre du mort et sa croix étaient là.
Devant nous, la gare et ses locomotives. Là, tous les employés du chemin de fer, la population et un détachement du 1 9^ de ligne. Ce sont ces"hommes mêmes qui faisaient partie de l'expédition.
Peut-être parmi ces soldats qui portaient les armes du mort se trouvait-il celui qui avait tiré sur le vivant.
Un pasteur protestant prononça quelques courtes paroles sur Cette bière, puis le lugubre cortège se mit en marche.
Jamais père, fille, femme, mère ne fut, à son der-
Reims, Suippes, Saint-Brice 121
nier voyage, escorté d'une foule plus émue. A voir tous ces officiers bronzés par vingt campagnes, on eût cru que celui qui reposait était un chef regretté. Plus d'un œil était humide, plus d'une main se crispait sur la poignée du sabre.
Et cependant celui-là était un ennemi.
Quelle étrange chose que la guerre !
11 y a deux jours, nos soldats se glissaient attentifs, un homme parut, ils tirèrent sur lui.
Il est mort aujourd'hui, et sombres, émus, ils escortent ce cercueil.
C'est que l'iiïiage de la patrie était devant eux il y a deux jours.
Elle leur disait :
— Tue l'étranger qui foule le sol sacré I Tue sans trêve, sans merci.
Aujourd'hui c'.est la pitié qui parle. Ah I messieurs - les Prussiens, vous nous avez accusés de tirer sur vos ambulances, nous qui allions ramasser vos blessés sous le feu I Eh bien I devant ceux d'entre vous qui sont tombés en face, la poitrine découverte, nous nous inclinons, et la foule émue, silencieuse nous suit, et comme nous se prosterne devant cette tombe.
Un instant, m'assure- t-on, on avait songé à amener les prisonniers prussiens. On a craint que ce spectacle n'excitât la multitude, on a eu tort ; il est bon que tous nos ennemis sachent comment nous honorons les morts.
J22 Aux Avant' Postes
Saint-Brice,' 3o août.
Les locomotives ont des rigueurs à nulles autres pareilles. Je me préparais à vous écrire longuement hier ou plutôt ce matin, lorsque Ton m'avertit que le train partait.
Un train qui part exactement, ces choses-là ne sont faites que pour moi I
Il m'est arrivé des nouvelles très-positives de la situation des troupes prussiennes , aujourd'hui massées du côté de Vouziers.
Ces indications me sont fournies par deux fournisseurs des vivres qui, apr^s les péripéties les plus émouvantes, ont pu traverser les lignes ennemies.
Les deux personnes dont je vous parle ont quitté Metz en même temps que moi, le lendemain de la bataille de Gravelotte ; elles arrivent aujourd'hui seulement^ arrêtées à chaque pas par les Prussiens ^ peu soucieux de laisser traverser leurs avant-postes.
Rien n'est amusant comme cette odyssée : on couche dans les bois, on mange en espérance, on est mouillé, perclus, c'est charmant.
A Passavant, se trouvaient les dragons royaux qui escortaient les mobiles de Vitry-le-Français. Plusieurs de ces malheureux avaient cinq ou six blessures ; ils étaient soignés par les mîédecins d'une ' de nos ambulances, MM. Desprès, de Tours, et sir Thomas^ jeune chirurgien anglais, délégué de la Société internationale de Londres.
Reims, Suippes, Saint-Brice i23
Les Prussiens voulaient fusiller les mobiles^ persuadés que c'étaient des francs-tireurs.
Sir Thomas s'interposait ; malheureusement, il parlait 4e français avec une désespérante médiocrité; de son côté, Tofficier ennemi prussianisait notre langue avec une perfection rare.
Ni l'un ni l'autre ne s'entendait : un Français pris au milieu de ces baragouins eût jeté sa grammaire par-dessus les moulins.
Enfin, sir Thomas, à bout d'arguments, exaspéré, saisit du foin qui se trouvait à terre, et, le mettant sous le nez de l'officier, s'écria :
— Mange, mange.
Et notre brave Anglais répétait ce mot avec rage.
Le Prussien fit un pas en arrière^ prit un pistolet à sa ceinture et l'arma. Sir Thomas se redressa et, montrant fièrement sa poitrine, dit à l'officier ces seuls mots :
— Moi 1 citoyen de la Grande-Bretagne !
Le dragon remit son pistolet à sa ceinture, et sortit.
La situation de nos blessés n'était pas meilleure, lorsque Jezierski, de VOpînion nationale^ qui, depuis quelques jours, se trouvait au milieu des ennemis, entra dans la salle.
Je connais trop la modestie de mon excellent et loyal confrère pour élre sûr qu'il ne racontera pas le fait dans tous ses détails, aussi je m'empresse de vous le narrer.
L'officier supérieur qui commandait à Passavant
124 •^"•*' Avant-Postes
ne voulait rien entendre; et sans cesse^ il répétait :
— Ce sont des francs-tireurs, fusillez-les.
Jezierski insista, sans se laisser arrêter par le
regard menaçant du général; il lui lut les livrets de chaque homme, constatant que tous étaient gardes mobiles.
Enfin, après une heure de discussion, l'officier laissa échapper cette parole :
— Eh bien ! emmenez-les.
Une seconde après, les voitures d'ambulance filaient au grand trot, escortées sur la route par un détachement de dragons silésiens.
Le drapeau français flottait sur la voiture, les dragons voulurent le faire enlever, mais M. de la Bourgade, directeur de l'ambulance, s'y opposa avec une telle énergie, qu'au plus grand déplaisir des Prussiens, notre drapeau resta à l'arrière des voitures où se trouvaient nos dix-sept blessés.
J'ai dit plus haut que ces gardes mobiles avaient failli être passés par les armes parce qu'on les prenait pour des fi:^ncs'tireurs.
•C'est qu'en effet les Prussiens se refusent absolument à considérer nos braves volontaires comme des soldats.
QUINZE d'entre EUX ONT ÉTÉ FUSILLÉS PRÈS DK VERDUN.
C^est là un fait odieux qu'on ne saurait trop publier. En agissant avec cette monstrueuse rigueur, les Prussiens espèrent sans doute que nos intrépides amis renonceront à leur dangereuse chasse. Ils
Reims, Suîppes. Saint-Brice i25
voudraient voir libres ces défilés de FArgonne, ces -bois épais d'où partiront tant de coups de fusil lors de la retraite.
Ces messieurs connaissent mal le caractère français et nous jugent d'après eux.
Si le gouvernement est impuissant à faire cesser de pareilles atrocités, s'il ne peut faire reconnaître comme belligérants ces braves qui combattent et meurent en soldats, je dejnande que sur tous les murs de Paris on placarde l'avis suivant :
« Les francs-tireurs courent plus de dangers que les autres Français. »
Je garantis que le lendemain il faudra doubler le nombre des bataillons, et la chasse sera bonne !
En terminant, je veux vous citer un mot entendu par les deux fournisseurs de vivres dont je vous parlais plus haut.
Ces messieurs avaient été assez bien accueillis par quelques officiers de Pétat-major prussien, qui ne se gênaient p?is pour exprimer leurs craintes sur l'issue de la campagne.
Un matin, les clairons sonnaient le boute-selle. . Un des officiers s'approcha des deux Français et leur annonça son départ.
— Et oîi allez-vous ?
Tristement, l'autre répondit ces seuls mots lugubres :
— En terre !
Reims, 3i août 1870, minuit.
II ne me reste guère qu'une heure avant le départ du courrier^, mais je vais tâcher de bien l'employer, car j'ai à vous signaler une nouvelle* ^es plus importantes.
Une bataille terrible a eu lieu à Monthois^ audessus du Grand-Chéne.
Il est bien entendu que je ne vous donne pas cette nouvelle comme officielle, je me borne à vous transmettre les preuves qui me sont fournies, -
Le gouverneur de Verdun, averti de cette bataille, a de suite envoyé un exprès, porteur d'une dépêche pour Paris. Cet homme, parti lundi soir de Verdun, est arrivé mardi à Tilois^ d'oU il a /rontinué sa route sur Paris. Le maire de Tilois, M.,fîodard, a immédiatement expédié un messager à Reims.
Tilois est à douze lieues d'ici. Le soir, .à huit heures, est arrivé le paysan. J'ai pu causer quelques instants avec lui, il n'a sur la bataille aucun détail et ne sait rien que ce que je viens de vous rapporter. Il est porteur d'un laisser-passer parfaitement en règle.
Telle est la nouvelle complètement - inconnue encore, ici.
Faut-il croire cet homme? D'abord constatons qu'il ne peut être un espion, son laisser-passer répond de sa bonne foi ; il ne peut être dupe, car il
Reims, Sutppes^ Saint-Bricf 127
rapporte textuellement les paroles qui lui ont été dites.
Il ajoute, j'oubliais ce détail^ que le roi de Prusse et le prince Charles, qui ont couché dimanche à Sainte-Menehould, sont rejetés avec toute leur armée sur la Meuse.
Au moment où nous procédions à un interrogatoire aussi précis que possible, pour tâcher de reconnaître la vérité^ on vient nous apprendre qu'un garçon épicier, parti de Reims dimanche pour aller à Vouziers, vient de revenir. On ajoute que cet homme assure qu'en quittant Vouziers, il a traversé un champ de bataille.
Je^me fais indiquer la demeure de ce commerçant, qui me confirme le fait ; il a bien traversé un champ de bataille. « Les Prussiens couchés à terre, me ditil, sont plus nombreux que les seigles. »
Décidément on ne peut plus douter. Il est onze heures et demie, je rentre vous écrire^ lorsque dans la rue, je me heurte à un rassemblement. Un marchand de bestiaux arrive du même endroit, lui aussi a traversé un champ de bataille.
Les trois renseignements concordent de la façon la plus absolue. C'est le même jour — lundi, qui est indiqué, — le même endroit, Monthois ou les environs. Enfin, ces trois personnes qui ne se connaissent pas, et arrivent par des chemins différents, donnent sur le nombre des morts et l'aspect affreux du champ de bataille des détails presque identiques
Le résultat, hélas ! n'a pas été celui que nous espérions et auquel devaient nous faire croire tous les renseignements qui nous parvenaient d'heure en heure.
Tandis que nous nous réjouissionsde nos victoires, les troupes françaises trahies, livrées par une capitulation sans exemple, rendaient leurs armes à l'étranger.
Reims, i" septembre.
Pour aujourd'hui, si vous le voulez bien, j'abandonne le rôle de grand stratégiste, et je me borne à vous adresser cent détails intéressants que j'ai recueillis à votre intention.
Le hasard m'a mis en relation avec des voyageurs qui, de Verdun ici, ont traversé toutes les lignes prussiennes. Grâce à eux, j'ai eu des renseignements très-complets et que je puis vous garantir absolument, la sincérité de ces voyageurs ne faisant ici aucun doute pour personne, et la plupart de ces indications étant d'ailleurs corroborées par des renseignements venus d'autre part.
Lundi, "un officier prussien arriva en toute hâte à Sainte-Menehould, où se trouvait réunie depuis samedi l'armée du prince Charles,
Reims, Éuîppes, Saint-Brice i29
Une ambulance française se tenait au même endroit, je ne sais par quel hasard.
Uofficier pria MM. Desprès, délégué de la Société ïnter;iationale (comité de Châlons), et plusieurs docteurs français de le suivre en toute hâte. On se battait à huit lieues^ et les chirurgiens prussiens ne pouvaient suffire à ramasser les blessés. Plusieurs membres de l'Internationale suivirent Tofficier. ^
Or, à huit lieues environ de Sainte-Menehould, se trouvent Monthois et Grand-Pré,
Ce fait viendrait donc appuyer la nouvelle d'une grande bataille qui se serait livrée lundi dans les environs de Monthois.
Puisque je viens de parler de l'ambulance française, laissez-moi ajouter qu'avec elle se trouvait le docteur Rigaudin, de Paris, bien connu sans doute de nombre de vos lecteurs.
Un médecin prussien, chevalier de Malte, voulait à toute force serrer la main de notre compatriote. Celui-ci, devant tous les officiers prussiens, s'y refusa.
— Monsieur, dit-il à l'enragé docteur, vous êtes Prussien, moi Français : tant que l'un de vos compatriotes sera en France, ma main ne pourra toucher la vôtre.
On est heureux d'avoir à signaler de semblables laits.
Je dois ajouter que les officiers prussiens ne répondirent pas un mot. '
i3o Aux Ayant-Poster
Leur plus grande préoccupation, d'ailleurs, nettement constatée à Sainte-Menehould, est de ne pas être pris « pour des barbares » — c'est l'expression même dont ils se servent. A chaque instant ils^ reviennent sur ce sujet. Ils feraient mieux à coup sûr de moins insister et de se conduire autrement.
Nos francs -tireurs lâchement fusillés, nos paysans volés, égorgés^, protestent contre cette étrange prétention.
A Sainte-Menehould, en même temps que le Prince royal, se trouvaient quantité de petits princes. Un témoin oculaire^ — bien peu respectueux d'ailleurs, — m'assure qu'on aurait dit des majors de table d'hôte; quelques-uns faisaient seuls exception.
Là aussi était le comte de Solms, bien connu des Parisiens. Avec une désinvolture charmante, le comte expliquait à qui voulait l'entendre que les Prussiens ne renonçaient nullement à marcher sur Paris. Le temps de battre Mac-Mahon, et les forces prussiennes réunies se rendaient à la capitale.
'Le comte expliquait d'ailleurs que les généraux prussiens n'avaient nullement l'intention de faire le siège de Paris.
Nous voulons seulement, concluait-il, signer la paix sous les murs de cette ville.
Personne n'a eu l'indiscrétion de demander avec qui l'on comptait signer la paix I
Un détail horrible sur la bataille de Wissembourg a été révélé par le prince de Waldebourg,
Reims, SuippeSy Saint-Brice i3i
chargé de la direction de Tlnternationale prussienne.
Les Français blessés n'ont été relevés par les Prussiens que trois jours après la bataille.
Dans un petit bois, on trouva un soldat dangereusement blessé. Quelques infirmiers, négligeant de fouiller soigneusement le bois, avaient appelé. Le Français ne répondit pas, aimant mieux mourir que de se rendre. Heureusement le prince parlait français, et le soldat se traîna vers lui, croyant avoir affaire à un compatriote.
Détail horrible, affirmé par le prince : dans la