‹ Aux chutes du Zambèze du Cap au KatangaChapitre 3 sur 8 · VERS LE CAP DE BONNE-ESPERANCE · texte numérisé non relu

VERS LE CAP DE BONNE-ESPERANCE

depuis. Et je me souviens entre autres du Dom Pedro qui se perdit sur la côte du Brésil et dont le capitaine se suicida, désespéré. Et maintenant que me voici à bord du Briton, je songe que l'an dernier je voguais vers ce même Brésil sur le Cap Finistère, qui lui aussi gît depuis lors au fond des mers. Je ne puis m'empêcher de faire la différence entre le Briton et le Cap Finistère, Le Briton est encore un bateau de l'ancien t3rpe, tel que Ton n'en rencontre plus que sur les mers lointaines, un bateau sans étages, aux plafonds bas, aux cabines étroites. Le Cap Finistère était un bateau « modem style », à six étages reliés par des ascenseurs, avec, au pont le plus élevé, un jardin d'hiver, une salle de gymnastique, voire même un bassin de natation ; il y avait des salles de concert, de danse et de conversation ; la merveille était la salle à manger style Louis XVI, au plafond d'une invraisemblable hauteur : les plus grands hôtels de Paris n'en avaient pas de plus somptueuse. Eh ;! bien, tout cela est au fond de l'océan, et je ne le regrette pas. Je proteste contre cette absurde fantaisie des architectes navals dont toute la préoccupation est de vous faire oublier que vous êtes en mer. Tout était si vaste dans ce palais flottant, les boiseries interceptaient si bien la vue de l'eau, qu'on ne sentait ni roulis ni tangage, et qu'à peine on s'apercevait de la respiration de la machine. On voyait partout de riches plafonds, mais le ciel était aussi invisible que les vagues de la mer. Quand nous

eûmes franchi la ligne équatoriale, j'aurais voulu voir surgir « du fond de l'Océan des étoiles nouvelles ». Mais c'est bien à cela qu'on pensait à bord de ce gigantesque bâtiment. Pendant les seize jours de la traversée, je ne vis ni une étoile ni un poisson volant. Et quant au tangage, il n'y avait que le tango de l'orchestre.

Que j'aime mieux la plus modeste architecture du Briton avec son plafond bas des anciens bateaux, et ses cloisons d'acajou poli, et sa bonne et saine odeur de goudron, et son long promenoir d'où l'on contemple le jour les volutes des vagues et la nuit les splendeurs du ciel qui racontent la gloire de Dieu, suivant le mot sublime du psalmiste ! Je me réjouis de retrouver ici les nobles et austères pensées que suggère la contemplation de l'Océan, celles qui devaient venir à l'esprit de l'héroïque Jean Bart lorsqu'il s'écriait : « Si tu veux apprendre à prier, nulle part tu ne l'apprendras mieux que sur mer.! »

C'est toujours un moment solennel que celui où un transocéanique lâche ses amarres. A la minute où commence la longue traversée, on éprouve, quoiqu'on fasse pour s'en défendre, l'émotion des grands départs. On a beau avoir franchi plus de vingt fois les océans, l'impression est toujours nouvelle, toujours poignante, car avec la mer on ne sait jamais. Le glorieux roi Albert, qui s'embarqua il y a quelques années pour cette même traversée de Southampton au Cap, trouvait qu'il n'est rien de plus émouvant.

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