VERS LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE H
La durée totale de la traversée est de dix-sept jours. De rapides marcheurs pourraient la faire en douze jours ; mais la compagnie a une convention qui lui alloue un subside pour le service postal, et aux termes de cette convention le transport de la malle doit être effectué dans le délai de dix-sept jours. La compagnie, pour économiser le charbon, n'a garde d'abréger le délai.
Au-delà de Madère nous passons dans le voisinage des îles Canaries. J'aurais bien voulu saluer de loin le gigantesque pic de Ténériffe dont je fis autrefois l'ascension ; mais il reste, suivant sa mauvaise habitude, obstinément caché dans la brume. La température est plutôt fraîche, même lorsque nous dépassons le tropique. Nous ne trouvons la chaleur que lorsque nous doublons le Cap Vert, pointe extrême du Sénégal, qui se présente sous la forme d'un soulèvement de trois cents mètres de haut au pied duquel une ligne de verdure court le long de la mer. Nous ne serions pas en face du Sénégal si nous n'étions affligés d'une température sénégalienne. C'est une chaleur moite, lourde, provoquant une abondante transpiration, à la différence de la chaleur sèche de la mer Rouge. Le ciel est chargé de sinistres nuages plombés, la mer est calme et paresseuse. Tous \ef^ passagers sont en costume blanc.
Quand nous approchons de l'Equateur, la température fraîchit, et une forte brise se lève. C'est un préjugé de croire que c'est à FEquateur que règne la
plus forte chaleur du globe. H est exactement six heures du soir quand nous franchissons la ligne équinoxiale, heure à laquelle le soleil s'y couche toute Tannée. Ce soir le spectacle est d'une incomparable splendeui'. Le disque éblouissant, d'une grandeur démesurée, nage dans une mer d'or, et, rapide comme l'éclair, le rayon vert apparaît au moment où l'astre se noie dans le flot. C'est la première fois que j'ai vu nettement le rayon vert à travers le verre de ma jmnelle. Après un crépuscule qui ne dure que quelques minutes, la nuit tombe tout d'un coup, la fraîcheur s'accentue, et à tribord se lève la belle constellation de la Croix du Sud.
Au-delà de la ligne, nous entrons dans la période hivernale de l'hémisphère austral. Pendant plusieurs jours nous naviguons sous un ciel chargé de nuages d'un gris sombre, et bien que nous soyons dans la zone équatoriale, la température fraîchit, et le soleil des tropiques nous abandonne. Exceptionnellement il veut bien se montrer le troisième dimanche que nous sommes sur mer. Il se couche, ce jour-là, à cinq heures et demie, et apparaît au milieu d'un magnifique cortège de nuages, comme une Pompéï ravagée par des torrents de lave incandescente.
Pendant les derniers jours de la traversée, nous rencontrons fréquemment des troupes de cachalots et des baleines reconnaissables aux gracieux jets d'eau qu'elles lancent par leurs évents lorsqu'elles émergent à la surface de l'eau. A l'arrière nous pou-