‹ Aux chutes du Zambèze du Cap au KatangaChapitre 6 sur 8 · VERS LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE · texte numérisé non relu

VERS LE CAP DE BONNE-ESPÉRANCE

vons observer le magnifique vol plané des albatros qui donne bien l'idée du vol des aéroplanes. Ils nous suivent infatigables, épiant les débris de cuisine sur lesquels ils fondent gloutonnement. Ce sont les mouettes des mers du Sud, mais leur vol est plus gracieux, leur envergure plus imposante. A leur vue ce vers chante dans ma mémoire :

Seul, le Roi de l'espace et des mers sans rivage.

Le dix-septième jour de mer, nous distinguons enfin la Montagne de la Table. Bientôt nous entrons dans la Baie de la Table, et nous débarquons sans encombre à huit heures du matin sur les quais de Cape Town.

Lra ville du Cap.

J'ai laissé Tété en Europe. Ici je trouve l'hiver austral, avec une température qui est celle de notre mois de mars et à laquelle je ne suis plus habitué. En Europe il faisait nuit vers neuf heures du soir. Ici le soleil se couche à cinq heures. J'arrive dans la saison des pluies, qui ne finit qu'en octobre.

Je me mets en quête d'un hôtel. J'apprends que celui où je suis descendu autrefois n'existe plus. On me recommande le Grand-Hôtel, mais après y avoir passé une nuit, j'ai hâte de fuir cette maison trop bruyante, encombrée d'hôtes, pour aller m'installer à l'International, situé au pied de la Montagne de la Table, dans un air vif et salubre.

Je m'attendais à voir la ville du Cap bien changée depuis vingt ans. Mais je l'ai retrouvée la même, et il me semble que je l'ai vue hier. Il y a cependant un changement. Il m'était resté le souvenir d'horribles rues boueuses que l'on n'eût pu traverser à sec que sur des échasses. L'asphalte a remplacé le maca-

dam d'autrefois, les rues ne sont plus des lacs de boue en temps de pluie. Autre progrès, les trams électriques et les automobiles ont remplacé les cabs. Grâce au tram électrique mon hôtel n'est qu'à dix minutes de la ville. Et je jouis ainsi du rus in urbe vanté par Horace.

Parmi les édifices nouveaux il faut citer l'hôtel de ville, digne d'une capitale, avec sa grandiose salle des fêtes où jai admiré les plus belles orgues qui soient au monde. Citons aussi, en fait de constructions nouvelles, l'aile qui a été ajoutée au palais du Parlement. C'est dans cette aile que siège aujourd'hui la chambre basse, qui compte cent vingt-et-un députés, tandis que la chambre haute compte quarante sénateurs. L'ancienne chambre basse, où j'eus la bonne fortune d'entendre parler Cecil Rhodes, est <ievenue la salle à dîner. Aucune colonie anglaise, sauf peut-être le Canada, ne peut se vanter d'avoir un aussi beau palais du Parlement.

Par contre, le Government House, résidence officielle du Gouverneur Général, n'est pas digne de la capitale de la grande colonie qui est devenue aujourd'hui l'Union sud-africaine. C'est un vieil édifice tombant en ruine, qui a servi de résidence aux gouverneurs hollandais. Ce n'est pas sans quelque mélancolie que j'ai revu la salle où lord Loch m'a reçu autrefois à dîner le jour de la fête de la reine Victoria. Lord Loch est mort, et aussi la plupart des convives que je vis à sa table. Que d'événements

Chutes du Zambèse.

L'arc-en-ciel du Zambèse.

tragiques survenues depuis lors ! La guerre angloboer a inondé de sang les rives du Vaal, de l'Orange, de la Tugela. A lord Loch ont succédé combien d'autres gouverneurs, et lord Gladstone vient d'être remplacé par lord Buxton qui n'a pas encore pris son poste. Mort aussi Mgr Léonard, le vénérable évêque dont j'ai conservé un si touchant souvenir. Dès mon arrivée, j'ai voulu présenter mes respects à son digne successeur, Mgr John Rooney, qui m'a reçu avec la simplicité et la distinction d'un Irlandais de race. C'est lui qui fut désigné pour accompagner comme aumônier l'impératrice Eugénie à bord du German CastlCy lors du pieux pèlerinage qu'elle fit à ce coin perdu du Zoulouland oii dort de son dernier sommeil l'héroïque prince impérial traîtreusement massacré par les Zoulous.

Depuis la retraite de lord Gladstone, c'est, en vertu de la constitution, le Chief Justice Devilliers qui exerce les fonctions de Gouverneur Général. Comme je l'ai connu autrefois, je veux aller lui présenter mes devoirs, mais j'apprends qu'il est mourant. Parmi les rares survivants, j'ai la bonne fortune de retrouver un Français, M. Péringuey, que j'ai connu autrefois comme conservateur-adjoint du Musée, et qui est aujourd'hui directeur de cet établissement. Il a conservé dans toute sa pureté son pittoresque accent gascon : c'est un authentique Bordelais. Comme je me propose de visiter en Rhodésie les fameuses ruines de Zimbabye, il veut bien m'exposer

à cet égard le dernier état de la science, et il me démontre de façon péremptoire que la prétendue origine phénicienne de Zimbabye est une tiiéorie fantaisiste issue de l'imagination de M™^ Théodore Bent qui... portait les culottes et en faisait accroire à son mari. Zimbabye est donc une des plus retentissantes mystifications qui ait Jamais fait le tour du mxonde. M. Péringuey m'en a convaincu par une démonstration faite en face de la vitrine du musée où sont consei'vées les reliques de Zimbabye. N'anticipons pas.

Pamii les personnalités disparues que j 'ai rencontrées au Cap il y a vingt ans, le fameux Cecil Rhodes est celle qui m'a laissé le plus profond souvenir. Si je ne retrouve plus l'homme, je trouve sa statue érigée dans les m.agninques jardins au milieu desquels s'élève le palais du Parlement. Le célèbre ministre est représenté le bras tendu vers la Rhodésie, le corps s'élançant en avant, faisant le geste qu'il fit lorsqu'il s'écriait un jour : « Yoar Hinterland is there ! Là-bas est votre Hinterland ! » Un célèbre missionnaire et voyageur belge, le père Vermersch, a dit avec raison, à propos de ce bronze, qu'il s'est trouvé un homme incom^parablernent plus beau, plus grand que Cecil Rhodes, c'est Léopold II, qui dans un geste plus sublime, dirigé vers l'Afrique sauvage, disait non pas à une province, mais à son pays d'abord, puis à toute l'Europe : « Voilà votre Hinterland ! » C'est de lui qu'a dit M. Herriot, l'ancien pré-

sident du Conseil, qu'on peut lui refuser toutes les qualités, sauf la grandeur.

Au Cap, tout parle encore de Cecil Rhodes et de l'œuvre qu'il a laissée : les salles du Parlement, qui ont conservé l'écho de sa voix, les routes qu'il a construites, la demeure qu'il a habitée, les jardins qu'il a créés, les animaux dont il les a peuplés, les statues et le Mémorial érigé à sa gloire.

Grooteschuur, dont Cecil Rhodes avait fait sa résidence, a été reconstruit sur les anciens plans depuis l'incendie qui rasa complètement cette antique demeure hollandaise. La reconstruction est si fidèle, que j'ai eu l'illusion de retrouver la salle où le maître de céans me reçut à dîner avec des amis aujourd'hui défunts. Il était alors dans tout l'éclat de sa gloire. Son étoile n'avait pas encore pâli. Il n'avait pas commis la faute que la postérité ne lui pardonnera pas. J'ai reconnu la bibliothèque dont on a pu sauver les collections, et le merveilleux escalier orné des oiseaux en pierre trouvés dans les ruines de Zimbabye. L'heureux occupant de cette résidence royale est actuellement le général Botha, qui a succédé à Rhodes comme premier ministre, le même Botha qui porta des coups formidables aux Anglais pendant la guerre sud-africaine. Où l'histoire offre-t-elle de plus étranges retours qu'en Afrique australe ?

La résidence de Grooteschuur se trouve au milieu d'un des plus merveilleux parcs qui soient au monde, sur le revers méridional de la Montagne de la Table

qui domine le paysage de ses gigantesques murailles. Une avenue de pins séculaires donne accès à la résidence. Dans le parc se trouve un enclos où, s'inspirant de l'idée de l'empereur Montezuma, Cecil Rhodes a voulu réunir les principaux représentants de la faune d'Afrique, lions, léopards, panthères, zèbres, singes, et toutes les espèces de gibiers qui peuplent le continent noir. Ce qui donne au parc un charme particulier, ce sont d'admirables avenues d'eucalyptus, dont les énormes racines seiT)entantes attestent l'âge respectable. Ce sont des eucah'ptus géants, tels qu'on n'en voit nulle part ailleurs qu'en Australie, leur terre originaire. Jeune, l'eucalyptus ne donne pas d'ombre, à cause de la verticalité de ses feuilles ; m.ais quand il a de l'âge, son feuillage s'épanouit et donne un excellent ombrage.

Une de ces avenues, tracée au milieu de ces- grandioses forêts de pins, la gloire du Cap, monte à un temple grec qui se voit de partout, se dressant sur une hauteur, tout blanc parmi la sombre végétation de forêts. Ce temple, connu sous le nom de « Rhodes Mémorial », est le monument érigé à la mémoire du maître dont les mânes errent encore parmi les ombrages de Grooteschuur. Dans leur sévère simplicité antique, les lignes de ce temple digne du ciel de la Grèce sont d'une impressionnante gi'andeur. Un magnifique escalier de cinquante-deux marches, orné de huit majestueux lions, monte au pronaos, au fond duquel le dieu du temple apparaît en buste. Rhodes

est représenté sérieux et grave, appuyé sur la main droite, semblant réfléchir au grand problème de la destinée. Ce n'est pas le Rhodes familier et souriant, un peu sceptique, que j'ai connu, c'est un Rhodes méditatif, un penseur. Une inscription est taillée dans la pierre : « To the spirit and lifework of John Cecil Rhodes who loved and served South Africa. A l'esprit et à l'œuvre de John Cecil Rhodes qui aima et servit l'Afrique du Sud ». Cet éloge de l'homme dont le buste reproduit les traits est froid comme le temple qui l'encadre.

Le Rhodes Mémorial a pour gardien un Ecossais qui a été attaché à la personne du défunt comme valet de chambre. Depuis l'Union sud-africaine, tous les serviteurs de Rhodes ont été remerciés, et voilà pourquoi le brave homme n'a d'autres ressources que son humble fonction de gardien et le produit d'un petit restaurant qu'il a établi à proxfmité du temple. Cet homme, me disais-je, doit en savoir plus long qu'on ne pense, car les rois n'ont pas de secret pour leur valet de chambre. J'étais, Dieu me pardonne, curieux de savoir ce que ce loyal serviteur pensait de son ancien maître. Quand il sut que je n'étais pas Anglais, il me parla à cœur ouvert. « C'était, m'a-t-il répondu, un grand esprit (a great intelligence) ; mais il a commis dans sa vie une grande faute (a great mistake), ce fut le raid Jameson, dont il fut l'auteur. Car il alla lui-même chercher ce Jameson,. qui n'était alors qu'un simple médecin de village, et

il lui fournit les fonds {he paid him). La grande faute, c'est d'avoir cru que jamais les Boers ne partiraient en guerre. Ce raid ne pouvait d'ailleurs aboutir à rien, même s'il avait réussi. C'est depuis lors que la fortune de Rhodes a décliné. Ses dernières années en furent assombries. Moi qui l'aimais beaucoup je ne le trouvais plus le même homme.

Le témoignage de cet ancien serviteur de Rhodes confirme singulièrement la conviction qu'il fut l'auteur responsable de la guerre des Boers. On a voulu atténuer sa responsabilité en faisant du ministre des colonies Chamberlain son inspirateur ou son complice. La vérité est que Chamberlain ne savait rien des projets de Rhodes et qu'il n'a connu le raid Jameson qu'après le fait accompli. Une femme était la seule personne à Londres qui fût dans le secret, Miss Helena Shaw. C'est elle qui, sur un télégramme chiffré reçu du Cap, alla dans la nuit du 30 décembre 1895, réveiller le ministre pour lui apprendre les événements. Chamberlain en fut atterré, comme on l'a su après sa mort. Il fut si peu complice que, avant m-ême qu'il eût connu la défaite de Jameson, il télégraphia au Cap pour notifier à Rhodes sa destitution. Chamberlain eut les mains pures dans cette affaire, où il fut indignement mystifié. Sans la fameuse dépêche de l'empereur d'Allemagne au président Krueger, insulte qui lui faisait un devoir de rester au poste, il se fût retiré humilié et amoindri.

La gueiTe sud-africaine fut d'ailleurs aussi inutile

que ruineuse. Ne pouvant s'assimiler l'âme d'un petit peuple de héros, le vainqueur a fini par renoncer à sa victoire en lui rendant son autonomie. L'Etat libre d'Orange continue à s'appeler le Free State, et le gouvernement actuel du Transvaal est aux mains des Boers. On pouvait obtenir ce résultat sans sacrifier vingt mille vies et deux cent cinquante millions de livres sterling. Les Boers sont l'élément dominant dans l'Union sud-africaine. Ils ont imposé leur langue à leurs gouvernants. De l'aveu d'un premier ministre de l'Angleterre, l'opinion du gouvernement britannique et celle du peuple anglais ne tendent à aucune intervention dans une colonie autonome. Ainsi, après avoir dépensé plus de six milliards, l'Angleterre a dû renoncer à faire prévaloir ses vues sur les principaux griefs dont elle fit les prétextes de la guerre. Jamais les Boers n'ont été plus libres que depuis que le drapeau britannique flotte à Pretoria. *

Cape-Town, cette ville d'ordinaire si paisible, m'est apparue sous un aspect spécial le jour des funérailles de lord Devilliers, le gouverneur intérimaire, dont la dépouille mortelle avait été exposée la veille au palais du Parlement où a défilé toute la population. J'ai assisté, du haut d'un balcon de Adderley street, à ces funérailles grandioses. Le petit temple protestant affecté à la confession religieuse à laquelle appartenait ce descendant de huguenot était trop petit pour contenir les autorités. Toute la ville était sur pied pour voir défiler ce que les habitants appe-

laient irrespectueusement la « procession ». Ce qui manquait un peu, c'était le recueillement. On se bousculait pour voir . les hautes personnalités de l'armée, du monde parlementaire, de la magistrature, qui suivaient Je char funèbre. Toutes les troupes avaient été mises sur pied, et c'est au bruit assourdissant des cuivres et de la grosse caisse que s'avançait le cortège. Lord Devilliers, qui me reçut autrefois dans son hospitalière demeure de Wynberg House, était Chîef-Justice, et en cette qualité président de la Chambre Haute. Je me souviens l'avoir vu présider la haute assemblée en costume judiciaire et en perruque. Après la séance, comme il me demandait ce qui m'avait le plus frappé, je lui répondis que c'était de l'y voir, sous sa toge de Chief -Justice, diriger les débats d'une assemblée politique, ce qui déroutait toutes mes notions sur ce que nous appelons chez nous la séparation des pouvoirs. Eminent jurisconsulte, lord Devilliers ne quitta jamais la colonie où il était né. Il fit toute sa carrière au Cap, et ne suivit pas même les cours d'Oxford. Il ne fréquenta que les cours du South Af rican Collège de Cape-Town, qui ne délivre pas de grades universitaires. On m'a montré dans ce collège le vieux bâtiment où il fit ses études. Lord Devilliers, qui portait pourtant un nom bien français, avait tellement oublié la langue de ses ancêtres, qu'il ne savait plus même dire son propre nom : il le prononçait Divilchi, l'écorchant à la manière anglaise, métamorphose qu'on croirait à peine

possible. H descendait de ces huguenots qui lors de la révocation de l'édit de Nantes émigrèrent aux Pays-Bas et laissèrent de nombreux descendants au Cap, qui était à cette époque sous la domination des Hollandais. M. Péringuey, ce Français qui a fait du Cap sa nouvelle patrie, a fait d'intéressantes recherches sur l'émigration française au Cap de Bonne- Espérance. S'il y a dans la colonie nombre d'habitants qui portent, comme lord Devilliers des noms purement français, ces noms français ne font plus battre leur cœur. C'est tout ce qui leur reste de leur nationalité. La plupart ont tout oublié des aventures de leurs aïeux qui se réfugièrent en Hollande lors des guerres de religion. La Compagnie des Indes Néerlandaises les engagea à se rendre dans ses établissements du Cap. Quelques réfugiés, comme ils furent appelés depuis, crurent pouvoir fonder dans la colonie un groupe français qui conserverait les traditions de la mère patrie, et surtout la religion protestante. Il se trompait sur le premier point. Un premier convoi de Français arriva dans la Baie de la Table au commencement d'août 1688, à bord d'un navire hollandais. Ils n'apportaient pour toutes ressources que leur activité, leur industrie, et quelques ceps de vigne ; ressources fécondes si l'on en juge par les richesess dont ils dotèrent en peu d'années une terre presque inculte avant eux. Le nombre des émigrants ne dépassa guère deux cents familles, d'aucuns disent trois cents. Les archives ont conservé

leurs noms. Ils furent reçus, d'après les propres termes du gouverneur Van der Stell, avec amour et sympathie. Une somme de six mille rix talers, soit environ trente mille francs, fut affectée aux besoins des réfugiés, et les habitants du Cap y ajoutèrent généreusement des dons en bestiaux. Si la charité hollandaise justifiait et même dépassait l'attente des nouveaux venus, il ne leur fallut pas longtemps pour s'apercevoir que la liberté qu'on leur avait promise était un leurre. Un monopole commercial pesait sur le pays. Tout s'y vendait dans les magasins de la Compagnie à des taux réglés par elle. Les particuliers n'avaient droit de commercer ni avec les indigènes ni avec les navires en rade. Le gouverneur Van der Stelle leur défendit l'usage de leur langue, même à leurs prêches ; il eut recours aux moyens les plus arbitraires pour les obliger à faire apprendre la langue hollandaise à leurs enfants, et il y réussit si bien, que Lacaille, lorsqu'il vint au Cap en 1751 pour mesurer l'arc du méridien, ne rencontra qu'un vieillard qui parlait encore, et avec difficulté, la langue nationale. En somme ils trouvèrent, comme le disait un des leurs, que la grande tyrannie du Roi-Soleil, qu'ils avaient fuie, avait déteint sur les despotes minuscules qui gouvernaient sans contrôle le Cap de Bonne-Espérance. La Compagnie des Indes assignait comme résidence aux réfugiés français Stellenbosch, aujourd'hui Vranschen Hoek ou Coin français. C'est au Vranschen Hœk, qui s'appelait

alors la Vallée des Eléphants, que s'établirent, en 1690, les trois frères de Villiers, natifs de La Rochelle. Leurs descendants, dont l'un des plus notables est lord de Villiers, se comptent par centaines. M. Péringuey a vu les ruines de leur maison bâtie en argile et couverte en chaume. Plus tard les réfugiés quittèrent cette vallée et émigrèrent peu à peu dans l'intérieur, imitant les Boers ^ou paysans hollandais, dont ils ne différaient plus que par le nom et la couleur des cheveux. Quelques-uns des réfugiés se sont illustrés dans les annales de la colonie. M. Péringuey rapporte que Napoléon P% ayant appris qu'il existait au Cap un du Plessis, descendant d'une illustre famille de réfugiés calvinistes, lui fit proposer de lui rendre le titre de comte et de duc qu'avaient jadis porté ses ancêtres, et de le remettre en possession de domaines équivalant à ceux qui avaient appartenu à sa famille, s'il lui convenait de venir habiter la France. Mais le vieux colon, bien que très touché de l'offre, répondit qu'il était trop âgé pour devenir grand seigneur en France, et qu'il préférait rester modeste et simple paysan au Cap.

Le lendemain des funérailles de lord de Villiers, gouverneur intérimaire, j'ai assisté à la joyeuse entrée du nouveau gouverneur général lord Buxton, nommé par le roi en remplacement de lord Gladstone. La réception solennelle a eu lieu à l'Hôtel de Ville, dont l'immense salle de fête offrait un coup d'œil

magriifique. Le bas de l'estrade était jonché de merveilleuses gerbes de fleurs. Lord Buxton, accompagné de la gracieuse lady Buxton et de ses enfants, fit son entrée aux applaudissements de tous les gradins. Le Maire lui souhaita la bienvenue en termes fort heureux. Le nouveau gouverneur, débarqué la veille après une heureuse traversée à bord du Walmer Castle, répondit par un discours improvisé qui lui conquit toutes les sympathies de l'assistance. Il lui laissa l'impression qu'il serait, comme gouverneur de la colonie, un homme de tact et d'énergie, the right mail in the right place.

Le lendemain, par une journée de pluie et de rafales, j'assiste, dans la salle de la Chambre Haute, à l'ouverture du Parlement convoqué en session spéciale. A midi précis, son Excellence lord Buxton fait son entrée au son du God save the Ring, Il porte un brillant uniforme chamarré de décorations. Parmi les personnages qui ont pris place sur la basane des banquettes, je n'ai d'yeux que pour le célèbre général Botha, le héros de la guerre sud-africaine, figure ouverte et aux traits énergiques. Il est très entouré. Celui qui porta de si grands coups aux Anglais est aujourd'hui premier ministre d'une colonie britannique. H est réconcilié avec l'Angleterre qui lui a fait un pont d'or, et il a épousé une Irlandaise. C'est un grand soldat, mais ce n'est pas un orateur. Le gouverneur lit une courte adresse au nom du roi, et déclare la session ouverte. Son discours est immé-

diatement traduit en hollandais par le président du Sénat, M. Reitz, qui porte la toge présidentielle. Car le Parlement du Cap est bilingue. Au Parlement, comme dans les services administratifs, la langue hollandaise jouit des mêmes droits que la langue anglaise, en vertu d'une loi qui date du temps du ministère Rhodes. Le système a des inconvénients inévitables. Il n'y a pas, au Parlement du Cap, de vrais orateurs. Le général Botha a lu quelques phrases en anglais. Et tous les orateurs lisent, les uns en anglais, les autres en hollandais. Une Babel où l'on ne s'entend qu'à moitié. Il n'y a plus au Parlement d'orateur de la taille de Cecil Rhodes dont je crois encore entendre l'éloquence prenante.

A l'issue de la séance je me rends au salon de la présidence pour saluer M. Reitz, un des hommes que j'ai connus lors de mon premier voyage en Afrique australe. Il ne m'a pas oublié : il se souvient de l'accueil qu'il me fit à Bloemfontein lorsqu'il étôit Président de l'Etat hbre d'Orange. Il a peu vieilli depuis lors, et le portrait que j'en ai fait autrefois est encore fidèle : il a toujours sa belle stature, son front haut, son regard franc et doux, sa barbe longue et touffue, sa physionomie avenante et sympathique. Il a le physique robuste de l'homme du Nord, et rappelle plutôt le type Scandinave que le type hollandais. Je l'ai vu le lendemain dans son Tusculum, à Rosebank, où l'on se rend en une demi-heure par le train de Wynberg. J'ai eu quelque peine à découvrir,

dans ce district désert, le modeste cottage de style hollandais, à toiture de chaume. C'est la demeure d'un poète, car Reitz est un grand poète, et plus poète qu'homme d'Etat. D a gardé tous ses sentiments républicains, et me prédit que l'Europe deviendra répubhcaine. Un président du Sénat d'une colonie anglaise faisant de telles prédictions, c'est un phénomène tel qu'on n'en voit qu'en Afrique australe. IVIais ce qui est encore moins banal, c'est que nul ne fut plus acharné contre l'Angleterre que ce président de la République d'Orange aujourd'hui président du Sénat. On dit que c'est lui qui entraîna Krueger dans la guerre sud-africaine, et que sans lui cette guerre eût pu être évitée. Voilà un point d'histoire à élucider. Mais ce que l'histoire retiendra, c'est que les Anglais auraient pu et dû éviter cette guerre qui fut aussi désastreuse qu'inutile. M. Reitz a une grande admiration pour le génie colonial de Léopoid II qui le reçut dans son palais à Bruxelles lors des beaux jours de l'Etat libre d'Orange dont le Président pouvait passer des vacances en Europe.

M. Reitz a bien voulu me remettre un mot d'introduction pour le général Botha. Mais le général m'a aimablement écrit que devant partir d'urgence pour Pretoria avec lord Buxton, il serait enchanté de m'y recevoir. Malheureusement, Pretoria n'est pas sur la route du Zambèse. Et voilà comment je n'ai pu voir de près le héros de la guerre sud-africaine.

J'ai fait quelques nouvelles connaissances au Cap.

M. O'Callaghan, un aimable Irlandais de vieille roche, qui m'a introduit auprès de Mgr Rooney, m'a invité à déjeuner chez M'"^ Cavanagh, sa belle-sœur, qui demeure à Lake-Side, à quinze milles de Capetown. Le trajet se fait en chemin de fer, en cinquante minutes. Le voyage est ravissant. On contourne la montagne de la Table, et l'on gagne le versant opposé, où l'on trouve un autre climat. Quand nous quittons Cape-town il pleut à verse ; de l'autre côté de la montagne nous trouvons un soleil radieux. Le train court à travers de magnifiques forêts de pins. Après avoir dépassé Rondebosch et Wynberg, nous nous arrêtons à cent mètres de la mer, devant un délicieux lac d'eau douce qui donne son nom à la localité, Lake-Side, le « bord du lac ». En face du lac est située la demeure de nos hôtes que M. O'Callaghan a prévenus par téléphone. Cette aimable famille irlandaise nous fait un accueil charmant dans une de ces vieilles demeures qui datent de l'époque hollandaise, et qu'on trouve encore assez nombreuses au Cap. La maison est sans étage, précédée d'une véranda qu'on désigne sous le nom hollandais de stoep. J'ai vu à Batavia des habitations d'un aspect identique : elle porte d'ailleurs le nom suggestif de Weltevreden, qui est le nom de la nouvelle Batavia. Les meubles, tous d'un modèle différent, sont de vieux meubles du temps des Huguenots, d'un bois extrêmement lourd, connu sous le nom de stinkwood, dont les Boers font leurs chariots à bœufs. Les Hol-

landais faisaient fabriquer ces meubles par leurs esclaves. M. Cavanagh collectionne avec passion ces antiquités : beaucoup ont appartenu à Cecil Rhodes, qui était un ami de la maison, et qui avait coutume d'y venir s'asseoir sur un vieux banc hollandais à tramée de cuir d'une étonnante résistance: M. Cavanagh est un grand admirateur de Rhodes, comme d'ailleurs doivent l'être les Mandais auxquels Rhodes voulait donner le Home Rule. Et cependant, sur une question que je lui fais, il m'avoue que Rhodes connaissait les préparatifs du raid Jameson, et que son seul regret était que le plan n'eût pas réussi. Mais voilà : Rhodes est le plus grand homme que le Cap ait connu ; c'est le Napoléon du Cap.

Après un excellent déjeuner dans l'antique salle à manger de ce manoir hollandais, nous causons des choses d'Europe et d'Afrique sur la terrasse du stoep. L'air est si pur, si élastique, que nous entendons distinctement les conversations des piétons qui passent sur la chaussée, à cent mètres de distance. Dans cette atmosphère d'une admirable limpidité les monts Drakenstein découpent leurs fines dentelures qui font songer à la chaîne des Pyrénées. Ds forment la continuation de la Montagne de la Table, et vont mourir à la pointe du Cap.

Près de Lake-Side nous visitons la belle plage de Muizenberg (la Montagne des Souris). C'est là que Rhodes avait coutume de prendre ses bains de mer, et l'on me montre la maison qu'il y habita dans les

derniers temps de sa vie, et où il mourut. C'est une petite maison fort modeste, que ses goûts simples lui faisaient préférer à la somptueuse résidence de Grooteschuur.

Nous nous arrêtons à Saint-James chez le révérend John Duignam, qui nous fait les honneurs de son humble presbytère où il vit depuis quarante ans. Le ravissant séjour ! La pièce principale de la maison est la bibliothèque, sanctuaire de canne et de paix. Le bon vieillard nous montre avec orgueil un araucaria d'Australie qu'il a planté autrefois dans son jardin, et qui est devenu géant. Il a bâti un couvent de religieuses, et il se propose de bâtir une école. Que de bien il a réalisé dans ce coin perdu de l'Afrique ! Il compte quatre cents paroissiens, et j'apprends avec surprise que parmi eux il y a beaucoup de Philippins auxquels il prêche en espagnol. Malgré son grand âge, il exerce tout seul son dur ministère. Comme il aime son Irlande qu'il vient de revoir pendant ses dernières vacances ! Les couleurs irlandaises flottent devant sa maison.

En rentrant en ville, nous apprenons la mort du général Delarey, un des héros de la guerre sudafricaine. Il a été tué hier dans des circonstances tragiques à Pretoria. Il se trouvait en automobile avec le général Beyer. Comme un meurtre venait d'être commis dont on recherchait les auteurs, la police leur enjoignit de s'arrêter, et sur leur obstination à poursuivre leur route, tira sur eux dans

la pensée que c'étaient les deux meurtriers en fuite. On m'avait montré le général Delarey à la séance du Parlement, et voici que le lendemain j'apprends sa mort ! Les Boers, d'un naturel soupçonneux, prétendent que ce n'est pas là une simple méprise» et que celui qui était visé était Beyer, à cause des tendances qu'il partage avec le général Herzog, le chef du parti anti-impérialiste. Il y a toujours chez les Boers des conspirateurs qui rêvent de reconquérir leur indépendance, se souvenant de leurs ancêtres qui ont conquis le Cap. Pour eux, Cape-town s'appelle toujours Kapstad.

Les environs du Cap.

Le Cap est un des plus beaux séjours de la terre. Le climat est idéal, l'air est vivifiant, le paysage merveilleux.

Pour jouir du paysage, il faut monter au Kloof, passe qui s'ouvre à cinq cents mètres d'altitude entre la Montagne de la Table et la Tête du Lion. J'y montai jadis par une superbe route carossable tracée en lacets et construite par les convicts. L'ascension demandait alors deux heures, car on s'arrêtait au bout de chaque lacet pour admirer les superbes échappées s'ouvrant entre les pins géants. Aujourd'hui c'est en tram électrique qu'on monte au Kloof en vingt minutes. Et ainsi l'idéal est tué par le progrès.

Mon but, en montant au Kloof, n'est pas tant de revoir le splendide horizon que j'y ai contemplé autrefois, que de parcourir la promenade horizontale qu'on a créée récemment sur les flancs de la Montagne de la Table, et qui va d'un versant à l'autre, du Kloof à Grooteschuur, pareille à la « Promenade

horizontale » qui mène des Eaux-Bonnes aux Eaux- Chaudes dans les Pyrénées. Ce chemin, que peuvent seuls suivre les piétons, est beau comme un chemin du paradis. Je l'ai suivi par un soldl magnifique qui faisait resplendir comme un miroir la nappe d'azur de la Baie de la Table, plus belle que la baie de Naples. L'atmosphèi'e est ici plus pure, l'air est plus vil, plus élastique, la verdure est plus vigoureuse, et à l'attrait de la mer s'ajoutent les fascinations alpestres. Après Rio de Janeiro, le Cap est le plus beau site de la terre, avec un climat infiniment plus salubre et plus vivifiant.

Dans la limpidité de l'air les bmits de la ville arrivent jusqu'à ces hauteurs avec une surprenante netteté. Je reconnais le son de la cloche de la cathédrale Saint- Marj^ La ville se déploie en damier, avec ses rues tracées géométriquement entre la montagne et la baie, assise au bord d'un des bouts du croissant, tandis que l'autre extrémité lui fait face. Ces deux rives, situées ainsi en face l'une de l'autre, constituent pour une ville maritime un grand élément de beauté. Et l'œil aime à suivre les vaisseaux qui sillonnent la nappe d'azur de cette baie incomparable.

Pour se faire une idée des dimensions de la Montagne de la Table, ce prodigieux soulèvement de grès aux stratifications horizontales qui est l'œuvre de millions d'années, il faut en faire le tour comme on ferait le tour du Mont-Blanc. Aujourd'hui la chose est devenue facile, et se fait en un après-midi grâce

au tram électrique. On gagne d'abord, en une demiheure, la délicieuse baie connue sous le nom de Camps Bay. Sur un parcours de près de dix kilomètres on longe la mer, une admirable mer bleue. La route est belle comme la Corniche. Des agaves dressent tout le long de la plage leurs grands coutelas, et la vue s'arrête sur une superbe chaîne de montagnes abruptes qui forme la continuation de la Table. Tout cela rappelle et surpasse même les splendeurs de la Côte d'Azur. Une côte d'azur sans le mistral.

On arrive bientôt à Houts'Bay, où l'on s'arrête dans un site morose, au milieu d'un cirque de montagnes nues, destituées de toute végétation. TJne de ces montagnes m'a intrigué par cette singularité qu'elle disparaît jusqu'à mi-côte sous d'énormes amas de sable que le vent y a déposés, phénomène d'autant plus extraordinaire que la mer est fort éloignée et même invisible en cet endroit. De Houts' Bay on gagne la passe qui aboutit à l'admirable v^allée de Constance, célèbre pour les vins qui s'exportent sous ce nom, depuis que les y ont acclimatés les anciens réfugiés français. On débouche dans les grandioses pineraies de Wynberg, on traverse Grooteschuur, et l'on rentre à Cape-Tovi^n par le vieux château historique des Hollandais,

Parmi les montagnes qui forment un bel arrièreplan à la ville du Cap, il n'en est pas de plus frappante que la Lions'Head, ainsi nommée à cause de sa ressemblance avec une tête de lion, ressemblance

que je n'ai jamais d'ailleurs pu découvrir. A première vue, on la prendrait pour un volcan éteint, à cause de sa forme conique ; c'est tout simplement un satellite de la Table, dont elle s'est visiblement détachée par un long travail de désagrégation. Une croix gigantesque apparaît sur le versant sud. La tradition veut que cette croix ait été taillée dans le roc par ordre de Vasco de Gama, lorsqu'il s'ouvrit la route des Indes par le Cap de Bonne-Espérance. La branche verticale n'est d'ailleurs qu'une fente natuelle du rocher ; mais les deux branches horizontales semblent avoir été taillées de main d'homme.

L'ascension du Lion me tentait. Bien qu'elle passe pour périlleuse, le Mountain Club Ta singulièrement facilitée par l'établissement d'une série de chaînes en fer sur les parois du rocher. Je l'ai entreprise seul, sur l'assurance qu'il y avait un sentier tracé. Du Kloof je me suis engagé sur le chemin qui traverse la fameuse forêt des arbres d'argent. Tout est d'argent autour de vous, feuilles, branches, troncs. Ces arbres mei^veilleux, que les botanistes appellent Leucodendron argeiiteiim, ne se trouvent que dans les passes montagneuses de la péninsule du Cap, et nulle part ailleurs. Quand on les a vus une fois, on n'oublie plus jamais les arbres d'argent.

De la forêt d'argent se détache le sentier qui mène au Lion. C'est une adorable solitude. Personne n'y passe. Je suis roi de la montagne. Après une heure

de montée, j'arrive au tournant du rocher où je suis assailli par un vent terrible. Comme un splendide lever de rideau m'apparaît soudain la Baie de la Table et la ville du Cap qui n'est plus qu'un village, vue de cette hauteur. C'est ici que commence l'escalade des rochers, ascension qui serait doublement périlleuse par un tel vent. Je bats en retraite à midi, me promettant de revenir à la charge en un temps meilleur.

En rentrant à l'hôtel, j'y trouve un compatriote, le père V., en uniforme militaire en sa qualité d'aumônier des troupes anglaises qui comptent beaucoup d'Irlandais. Il a fait autrefois, du côté des Boers, la campagne sud-africaine, sur laquelle il me donne des détails inédits. Il était à Colenso et à Ladysmith. Il m'explique comment il se fait que sur le champ de bataille de Colenso il n'y eut que trois morts du côté des Boers et trois mille morts du côté des Anglais. C'est que les Boers se rendaient invisibles. Ils se tenaient cachés dans les broussailles, d'où ils canardaient les régiments anglais qui passaient la rivière. Cette guerre était si acharnée, qu'ils faisaient des marches de nuit pendant un mois entier, sans dormir autrement que sur leurs chevaux. Au début les Anglais avaient une peur atroce d'être faits prisonniers, parce qu'on leur avait dépeint les Boers comme des êtres plus sauvages encore que les noirs. Grande fut leur surprise quand ils virent que les Boers traitaient si bien leurs prisonniers : ils apprirent à

les estimer, et c'est ainsi qu'il y eut de fréquentes défections dans les rangs anglais.

Bien que le père V. n'eût jamais accompli le moindre exploit d'alpiniste, il voulut bien me tenir compagnie lors de ma nouvelle tentative d'escalade du Lion. Nous reprenons le sentier déjà parcouru, jusqu'au tournant où j'avais dû battre en retraite. Là commencent les difficultés. Les rochers qui se dressent devant nous sont des murailles verticales qui feraient hésiter même les chats sauvages. Il serait impossible de les attaquer si l'on n'y trouvait une succession de chaînes de fer solidement ancrées dans la roche. Nous nous y cramponnons à tour de rôle, véritable exercice de mousse et excellente leçon de vertige. Et nous parvenons ainsi, de roc en roc, au sommet du Lion, dont la conquête me tentait comme autrefois m'avait tenté celle du Pleter-booth de l'île Maurice, si fascinant par son aspect inaccessible.

La Montagne de la Table paraît, elle aussi, inaccessible, et elle domine le Lion de toute sa hauteur de 1174 mètres. Je l'ai gravie avec M. O'Reilly, membre du Mountain Club dont il porte les insignes. Attaché au Civil Service, il fait chaque dimanche une expédition alpestre. Il a fait des centaines de fois l'ascension de la Table, qui est une plus sérieuse affaire que je ne pensais. Nous partons à neuf heures du matin, munis de provisions que mon guide porte dans son sac de montagnard. En quittant l'hôtel

International, nous prenons l'adorable route qui monte vers la Table, et qui est ma promenade favorite de tous les soirs. Cette route, dallée au dixhuitième siècle par les esclaves, est ombragée par des sapins séculaires et des eucalyptus géants. Ça et là surgit encore quelque vieux manoir de style Louis XV qu'on est étonné de rencontrer au bout de l'Afrique et dans un tel abandon. Nous côtoyons des eaux courantes claires comme le cristal, descendues de la montagne. Comme ces eaux sont destinées à l'alimentation de la ville, il est défendu de s'en servir pour tout autre usage.

Nous voici bientôt au pied de la formidable muraille pexi)endiculaire de la Table, qui nous surplombe encore d'un millier de mètres. On ne voit vraiment pas par où l'escalade est possible. Mais après avoir longé quelque temps le pied de la muraille, nous débouchons devant une étroite fissure, sorte de gorge qui a conservé son vieux nom hollandais de Platte- Klip, Roche Plate C'est par là que nous attaquons la montagne. Le chemin est ardu et le devient plus encore à mesure qu'on s'élève. Il faut gravir d'affreux amas d'ébouHs qui cèdent sous les pieds. Au bout de cet essoufflant travail, nous atteignons le Breackfeast Rock, le Rocher du déjeuner, où nous faisons honneur à nos provisions, et à une eau cristalline qui tombe dans un entonnoir en cascade infiniment gracieuse. Au moment où nous débouchions en cet endroit, nous ne fîmes qu'entrevoir un félin venu

sans doute y boire, qui se sauve rapidement parmi les rochers. Nous crûmes, reconnaître un lynx. Pareille rencontre, si près d'une ville, était assez inattendue. Autrefois les grands félins, le lion et la panthère, visitaient l'établissement des Hollandais et s'aventuraient jusqu'au château. Nous distinguons à une portée de fusil deux touristes qui attaquent la montagne par une autre fissure, et qui nous envoient leur salut. Ce sont des membres du Mountain Club. Mon compagnon retrouve en cet endroit un nid qu'il avait remarqué il y a quinze jours. Les œufs sont éclos depuis, et les pauvres petits oiseaux ouvrent leur bec pour demander à manger.

Nous poursuivons notre ascension sur des blocs de rocher où il faut faire des enjambées énormes, vrai nids d'entorses oii l'on se briserait aisément bras et jambes. Ces quartiers de roc offrent des arêtes pointues et tranchantes, comme celles des blocs de lave d'où je sortis complètement meurtri lors de mon ascension au Mont Ararat. Mais la Table n'est qu'un pygmée auprès du géant de l'Arménie.

Nous atteignons enfin le couloir terminal, d'où il sert un vent frais et pénétrant qui nous fige la sueur sur la peau. Ce vent est d'une telle violence que nous devons nous raidir pour ne pas être renversés. Plus haut encore, une brume glaçante vient nous mouiller jusqu'aux os. C'est la nappe dont s'enveloppe souvent la Table, la « Table Cloth », comme disent les habitants du Cap. Il est midi quand nous atteignons

le plateau terminal. Mais hélas ! la brume nous cache le panorama et nous prive de l'orgueilleux plaisir de conteinpler le cap où viennent mourir à la fois les vagues de l'Océan Indien et celles de l'Atlantique.

Beaucoup de voyageurs prétendent avoir été au sommet de la Table qui n'ont jamais vu la montagne que de loin. On peut soupçonner que de ce nombre est le célèbre François Le Vaillant, qui se borne à dire que par le plus beau temps du monde il se rendit sur le sommet de la Table, sans donner le moindre détail sur la route qu'il suivit. On sent que ce voyageur est de l'école de son contemporain Chateaubriand, dont Jules Lemaître disait : « Avec lui on ne sait jamais ». L'ascension de la Table n'est pas une aussi facile promenade. Je ne l'aurais jamais tentée seule, car le grand danger de cette montagne, ce sont les brumes subites qui l'enveloppent presque chaque jour. Plus d'un voyageur s'y est perdu. Plus d'une fois il a fallu organiser des expéditions de secours pour aller à la recherche de touristes qui s'y étaient égarés et qu'on retrouva à demi morts de faim et de froid. N'affrontez cette perfide montagne qu'avec un bon guide. Je n'aurais jamais pu en effectuer la descente dans la brume si je n'avais eu l'assistance d'un montagnard aussi expérimenté que M. O'Reilly.

Du Cap à Bula^vayo.

Quand Livingstone découvrit les chutes du Zambèze, quand il aborda le 17 novembre 1855 dans l'île qui porte encore son nom, qu'il contempla cette unique merveille qu'aucun Européen n'avait vue avant lui, il éprouva une de ces émotions qui font époque dans le cours d'une existence humaine, et depuis lors on l'entendit souvent dire qu'il considérait cette découverte comme l'événement le plus considérable de sa vie.

Contempler les chutes du Zambèze, la perle des paysages du monde, c'est le couronnement d'une vie de voyageur. Et voici qu'il m'est donné d'accomplir ce rêve que je caressais depuis tant d'années. Lors de mon premier voyage en Afrique australe, le fameux Cecil Rhodes, avec cette bonhomie qui lui était habituelle, m'offrit à brûle-pourpoint de m'amener en Rhodésie dans son wagon à bœufs. Parcourir la Rhodésie avec l'homme dont elle porte le nom, quelle séduisante perspective ! Mais Mafeking était

alors le terminus de la voie ferrée. Et de Mafeking en Rhodésie c'était un voyage de plusieurs mois à cause de la lenteur des bœufs. Je remerciai Cecil Rhodes, lui disant que j'attendrais l'achèvement du chemin de fer du Cap au Caire qui était une de ses idées chères. D me répondit que j'avais tort. Et peutêtre avait-il raison. Car que sait-on de l'Afrique vue des fenêtres d'un train ? Et que sait-on de l'Océan contemplé du haut du pont d'un transatlantique ?

A cette époque, on passait encore pour un explorateur quand on avait poussé jusqu'aux chutes du Zambèze. C'était un voyage long, pénible, voire périlleux à cause de l'hostilité des indigènes, de la rareté de l'eau et des vivres, à cause de la mouche tsé-tsé qui tuait les bœufs du voyageur, et à cause des fièvres qui tuaient le voyageur lui-même. Du bout du rail aux chutes on comptait 1.500 kilomètres que les bœufs mettaient trois mois à parcourir. Aujourd'hui il suffit de cinq jours pour franchir en chemin de fer le trajet de 2.662 kilomètres du Cap au Zambèse, et d'une semaine pour couvrir toute la distance de 3.750 kilomètres du Cap à Elisabethville, dans le Haut- Katanga.

Tous les mercredis, à onze heures du matin, le jour même de l'arrivée de la malle anglaise, un train spécial part du Cap pour la Rhodésie. Ce train chauffe au lieu même où, au temps du gouverneur Van Riebeek, le lion venait rugir la nuit. En prenant possession de mon compartiment, je constate avec satis-

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faction qu'il sera infiniment plus confortable que ceux dont je fis la triste expérience sur le chemin de fer de l'Ouganda. Bien que l'écartement des rails ne soit, ici comme là, que de trois pieds et demi, les voitures sont construites de manière que les banquettes sont disposées dans la largeur du train, et non pas dans la longueur comme celles des trains de l'Ouganda. La nuit, les voitures se transforment en wagons-lits. Le dossier des banquettes se relève pour former une petite couchette sur laquelle un noir dispose draps et couvertures moyennant un léger supplément. La petite toilette adaptée à la paroi devient, par un système ingénieux, une petite table de travail pour le jour. Le confort serait parfait sans l'infernale poussière africaine sous laquelle on se réveille chaque matin, au grand dommage des yeux que guette la conjonctivite.

Pendant les premières heures le train court à travers une plaine riante avec la grandiose perspective de la montagne de la Table. Bientôt deviennent visibles les premières montagnes qui forment les contreforts du Karou, le haut plateau de l'Afrique australe. Bien qu'elles ne paraissent pas très élevées, elles sont saupoudrées de neige, car en ce mois d'août de l'hémisphère austral qui correspond à notre mois de février, les nuits sont froides. Mais l'air se réchauffe dès que le soleil se montre, et à midi c'est une chaleur d'été. On se croirait en Suisse. C'est le même air vif et élastique, le même paysage vert sur lequel tran-

chent des neiges étincelantes comme des cuirasses. Comme la Suisse, le pays a de magnifiques forêts de pins, et il a, en plus, des bois d'eucalyptus. Riche en chevaux, en moutons, en cochons, il nourrit en outre des autruches qu'on rencontre par troupes. L'autruche ne se voit plus guère à l'état sauvage ; mais on élève quantité de ces bipèdes pour leurs plumes qui font l'objet d'un commerce considérable. Les mules remplacent ici nos chevaux de labour : c'est plaisir de voir une attelage de dix mules traîner une charrue.

Le train fait arrêt à Paarl, la vieille ville que fondèrent les Hollandais aux premiers temps de la colonisation. Elle s'étend, ne formant qu'une seule rue de deux lieues de long, au pied de la montagne qui lui sert de mur. C'est dans cette ville purement hollandaise que s'établirent autrefois quantité de Huguenots qui y ont fait souche. De gentils petits Cafres viennent le long des wagons offrir des fruits, des pommes bien charnues et des oranges bien succulentes : on ne se croirait vraiment pas en hiver. Il est vrai qu'en Espagne j'ai vu les orangers portant leurs fruits en février. A peine a-t-on dépassé Paarl que commence l'ascension des contreforts du haut plateau, à l'aide de deux machines attelées l'une à l'avant, l'autre à l'arrière. Le train s'élève par une telle complication de courbes, que les pentes supérieures longent parallèlement les pentes inférieures, si bien que l'œil peut suivre d'en haut toute la suc-

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cession de lacets parcourus. Au bout de trois heures d'ascension le Karou apparaît subitement, le plateau s'étend devant nous à perte de vue, tandis que derrière nous les montagnes que nous venons de franchir dressent leurs crêtes dentelées. Le soleil se couche à six heures, et la fraîcheur tombe avec la nuit qui vient presque tout d'un coup. De ci de là de grands feux pétillent dans la plaine, autour desquels sont accroupis des Cafres frileux.

Le lendemain, du matin au soir, c'est toujours la plaine du Karou, d'une souveraine monotonie, n'offrant d'autre végétation que des genévriers nains, et, comme mélancolique diversion, des milliers de petites termitières et aussi des traces d'anciens retranchements et de nombreuses tombes datant de la guerre boer. De loin en loin un berger cafre, n'ayant d'autre vêtement que la traditionnelle peau de mouton, connue, en langue cafre, sous le nom de Kaross. La voie est clôturée pour que se tiennent à distance les autruches que le passage du train laisse indifférentes. La rivière Orange, que nous passons au milieu du jour, est presque complètement à sec : dans la saison des pluies, c'est un vrai fleuve.

Kimberley, oii le train fait un arrêt prolongé, n'a pas changé d'aspect depuis vingt ans que je la visitai en détail. C'est toujours la même cité des diamants que j'ai décrite alors (1), bâtie en fer blanc autour

(i) ^ travers l'Afrique australe.

des cratères diamantifères. Cette ville où vous chercheriez en vain autre chose que du diamant, m'a laissé un si affreux souvenir, que je n'éprouve nul désir de m'y arrêter encore. A Kimberley monte dans le train une bande de soldats ivres. Ce sont des soldats de la police montée. Us portent des jambières en cuir et sont coiffés d'un chapeau à bord relevé comme en portent les cow-boys d'Amérique. L'un d'eux s'installe sans façon sur ma banquette, et j'ai grand peine à l'en expulser. C'est un Boer authentique, comme l'atteste la langue qu'il parle.

Nous voici dans le Bechuanaland, pays désert et plat comme la main. Plus de Kopjes. De loin en loin une ferme autour de laquelle errent des chevaux ayant des entraves aux pieds. On n'aperçoit pas le moindre gibier dans ce désert qui s'étend à perte de vue comme la mer. Nulle part il n'y a apparence d'eau. Il y a de l'eau pourtant dans les couches inférieures du sol, mais il faut l'y aller chercher à l'aide d'aéro-moteurs.

Mafeking est la dernière station de la colonie du Cap. Située sur la limite du Kalahari, c'est la capitale du désert. Lors de la guerre des Boers, Mafeking était le point extrême du réseau de chemin de fer qui a été prolongé depuis vers la Rhodésie et le Katanga. On se rappelle qu'elle subit alors un siège qui ne dura pas moins de sept mois, et qui fut le pendant du fameux siège de Kimberley. Les Anglais

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avaient fait du Cannon Kopje une forteresse contre laquelle échouèrent toutes les attaques des Boers.

Trois jours après le départ du Cap, le train franchit le tropique du Capricorne. Le ciel est d'un bleu intense, le sol est d'un rouge brique comme dans l'Ouganda, la poussière prend des proportions épiques. Le pays est plus aride que jamais. La végétation est celle du désert, et dans ce pays de sécheresse triomphe le cactus-cierge. Cet affreux pays n'est pas inhabité : de loin en loin surgit un village cafre aux huttes de chaume, où vivent des noirs insoucieux qui préparent leurs repas en battant les graines avec un pilon.

Comme diversions à ce long et monotone voyage, on fait de curieuses rencontres. Dans un compartiment voisin voyage un homme très intéressant. Il a le front large et les cheveux blonds des Albanais. Et c'est en effet un pur Albanais qui s'est fait éleveur après avoir construit maints chemins de fer en Afrique. Il prétend qu'Alexandre-le-Grand était Albanais. Et il déteste les Anglais autant qu'il admire Alexandre dont il croit descendre. Un autre Européen, venu de Hollande, descend à une petite station portant le nom de Francistown. Jamais plus joli nom ne désigna plus affreux poste. On se demande quel crime un homme intelligent peut avoir commis pour être digne d'un poste pareil. Mais la rencontre la plus inattendue est celle d'un prince indigène qui voyage en seconde classe, fort élégamment vêtu d'un complet du dernier

cri. Il est le fils de Luanika, Fancien roi des Ba-rotsé, qui n'avait pas moins de trois cents femmes. Je lui fais subir une interview à Taide de son interprète ; bien que fils de roi, il n'est pas héritier présomptif, parce qu'il n'est pas le fils de la reine légitime. Il paraît enchanté des quinze jours de vacances qu'il vient de passer au Cap.

Et nous voici en Rhodésie. Cet ambitieux néolologisme qui ne figurait pas encore sur la carte lors de mon premier voyage en Afrique australe, a remplacé le nom plus couleur locale de Mashonaland, de par un trait de plume du Napoléon de l'Afrique. La Rhodésie n'a plus l'aspect navrant du Karou et du Bechuanaland ; mais le paysage n'en est ].»as moins mélancolique. Des arbres à tête ronde forment une forêt clairsemée, et ça et là apparaissent les premiers baobabs, ces arbres grotesques si caractéristiques de l'Afrique tropicale. Les arbres, toujours les mêmes, se succèdent avec une désespérante monotonie. La seule diversion dans le paysage, ce sont les Kopjes, petites buttes bizarement formées de blocs de rochers en forme de cubes.

Nous roulons depuis trois jours, quand un poteau indicateur nous apprend que nous sommes à 1360 milles du Cap. Encore quelques minutes, et nous sommes à Bulawayo ou Buluwayo, dont le nom d'une délicieuse saveur africaine signifie tout simplement « le lieu de la boucherie » et évoque le temps si proche de nous — qui ne s'en souvient ! — où le féroce

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Lo-Bengula, roi des Matabélés, résidait ici dans son Kraal militaire. Ce n'est plus là qu'un souvenir. Le temps marche si vite, et l'Afrique se transforme si rapidement ! Sans ce souvenir qui jette sur Bulawayo une ombre mélancolique, cette ville n'offrirait pas plus d'intérêt que la plupart des cités nouvelles du Far-West américain.

Bulawayo passe généralement pour être la capitale de la Rhodésie, parce qu'elle en est la ville la plus peuplée. En réalité le titre de capitale appartient à Salisbury, qui est le siège du gouvernement, bien qu'elle ne compte qu'une population de deux mille blancs. Salisbury fut fondée trois ans avant Bulav^^ayo. Mais la voie ferrée atteignit Bulawayo dixhuit mois avant d'atteindre Salisbury, et c'est ainsi que la ville nouvelle éclipsa la capitale par le chiffre de sa population et la richesse de ses édifices.

Bulawayo a un « grand hôtel », le seul hôtel à étage qu'il y ait dans toute l'Afrique du Sud. De la gare on y va en automobile, ou encore en djin-rikicha, la voiture japonaise dont les traîneurs sont des noirs portant sur la tête des plumes à la sauvage. Il n'y a pas encore de tramways, mais il y a un réseau de fils électriques et de fils téléphoniques, et tout ce qui peut donner à une ville créée dans la brousse africaine un air civilisé à la hauteur du progrès. Bulawayo est l'embryon d'une superbe cité. Comme les fondateurs de la ville envisageaient pour la Rhodésie un merveilleux avenir, et qu'elle devait

répondre par son développement aux destinées de la colonie, on la bâtit sur un plan tel qu'on ne dût point la remanier par la suite. De belles et solides constructions étaient considérées tout à la fois comme une nécessité et comme un bon placement. On vit, dans le» premiers temps, la valeur des terrains monter en six mois de 4.000 à 50.000 francs. La future capitale de la Rhodésie eut tout de suite son « grand hôtel », sa banque, son hôtel des Postes, son hôpital ,son musée, sa bibliothèque, son palais de justice, son parc public, son club. Tout cela sortit de terre comme par enchantement. Et quand on songe que cette ville occupe l'emplacement du Kraal où Lo Bengula résidait dix ans avant, on se demande si ce n'est pas un rêve. L'arbre sous lequel Lo Bengula rendait la justice existe encore dans le parc public. On raconte au sujet de ce despote africain que la bière de millet était sa boisson favorite. Ayant appris qu'un noir avait goûté sa bière, il lui trancha les oreilles pour n'avoir pas entendu sa défense, le nez pour avoir senti l'odeur de sa boisson, la langue pour l'avoir goûtée, puis il le fit tuer par ses gens.

Bulawayo offre un singulier mélange de civilisation et de barbarie, de luxe et de sauvagerie. Dans la salle à manger du Grand Hôtel, aussi luxueuse que celles des hôtels d'Europe, j'ai vu des gens dîner en chemise de flanelle, les manches relevées jusqu'au coude. Et pourtant, on aurait tort de croire qu'il n'y

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a ici que des aventuriers. Bulawayo a une bibliothèque publique qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans un pays aussi neuf, et qui ne possède pas moins de dix mille volumes, dont quelques-uns en français. A côté des coureurs d'aventures on trouve donc ici des gens intelligents qui lisent et qui s'instruisent. Pour mieux s'en convaincre, il suffit d'entrer au club. On y voit, dans des salons fort luxueux, une bibliothèque coloniale des mieux fournies, où figurent dans de splendides reliures les ouvrages de Livingstone et des principaux explorateurs de l'Afrique. Elnfin je n'ai pas été peu surpris de trouver à quelques pas de la bibliothèque un musée africain des plus instructifs pour le naturaliste et l'ethnographe. A côté des collections de zoologie et de minéralogie on y voit les armes et les ustensiles des Matabélés, lances, flèches, tambours de guerre, poteries, ouvrages en fer et en cuivre des indigènes, sans parler de quelques curieux objets provenant des fameuses ruines de Zimbabye.

Le principal m.onument de Bulawayo est la statue de Cecil Rhodes, œuvre de Tweed. A défaut de valeur artistique, la statue a les dimensions qui conviennent au colosse de Rhodes, et l'homme est d'une ressemblance qui frappe ceux qui l'ont connu. Il est représenté la main derrière le dos, attitude familière qui lui était habituelle. Au club il y a une autre statue de lui, où l'artiste l'a représenté armé d'une bêche symbolique : l'idée est originale, mais je n'ai rien

VU de plus drôle. Le portrait du grand homme est à tous les étalages et dans tous les salons. La maison qu'il s'était fait construire à Bulawayo est aujourd'hui le « Government House ». De style hollandais, elle est la réplique de sa célèbre résidence de Groote- Schuur au Cap, et elle est bâtie à l'endroit même où résidait Lo-Bengula. Dans le jardin vit toujours l'arbre auquel le roi des Matabélés pendait ses sujets. Oii Rhodes serait-il populaire si ce n'est en Rhodésie ? Son nom est resté au pays qu'il a sinon découvert, du moins conquis. Créateur de la Rhodésie, il voulut faire de Bulawayo une ville digne de sa création. « Méthodes modernes, développement rapide », tel était son mot d'ordre. Et à ses yeux, de toutes les méthodes modernes la meilleure était celle de la marche en avant, même si le résultat devait être une perte momentanée, en attendant les réalisations de l'avenir qui feraient apparaître la supériorité de la méthode du « go ahead ! » sur des méthodes plus prudentes. Mais il est évident que cette méthode là a ses dangers, et peut facilement tomber dans la politique de l'extravagance qui était, il faut bien le dire, la politique de Rhodes. A quelqu'un qui disait que Bulawayo était une ville bâtie sur la foi, un autre répondit : « Oui, mais qu'est-ce que la foi sans les œuvres ? » La Rhodésie est une œuvre, il est vrai, mais c'est l'œuvre d'un seul homme. Le nom de Rhodes suffisait pour inspirer la foi. Mais depuis que l'homme a disparu, la Rhodésie est

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comme un navire qui n'a plus son capitaine. D'autres peuvent prendre la direction du navire, mais le capitaine n'est plus là.

On n'imagine pas avec quelle respectueuse affection les habitants de la Rhodésie prononcent le nom de Rhodes. L'homme n'est plus là dans lequel ils avaient une foi aveugle. Quand des colons se trouvaient en conflit avec la Compagnie à charte ou avec des particuliers, Rhodes était là pour aplanir la difficulté, toujours prêt à faire droit, même de ses deniers, à un grief fondé, et il y mettait une franchise et une générosité admirables. Mais si la prétention n'était pas juste, il le disait avec la même franchise, et les mécontents s'en retournaient contents. C'était un remarquable manieur d'hommes.

Les habitants de Bulawayo ont grande confiance dans l'avenir d'une ville qui est le centre de nombreux districts miniers. On y vit largement, comme partout où règne Vauri sacra famés. C'est sur les mines d'or que Rhodes fondait l'avenir de la Rhodésie. Une autre source de richesse, ce sont les inépuisables dépôts de charbon qu'on y a découverts. Enfin la Rhodésie passe pour être le meilleur pays de pâturages de toute l'Afrique du Sud. Sur son sol croissent aussi bien les produits de la zone tempérée que ceux de la zone tropicale. On y cultive toutes les variétés de fruits, le tabac, le thé, le café, et aussi le caoutchouc. Les derniers explorateurs anglais, les

Hutchinson (1), les Knight (2), n'hésitent pas à prédire que la Rhodésie sera un jour une des plus précieuses colonies britanniques.

Et pourtant, les pionniers n'ont pas trouvé jusqu'à présent en Rhodésie l'Eldorado de leurs rêves. Le fait est là. Quelles sont les causes ? Sans rechercher si la politique coloniale suivie par la Compagnie à charte et par la métropole a toujours été celle qui convenait, il faut reconnaître que dès sa fondation la Rhodésie, comme si c'eût été une terre maudite, n'a cessé d'essuyer une succession de désastres tels que n'en vit jamais colonie naissante. A peine la guerre contre les Matabélés était-elle terminée, les volontaires s'établirent dans le pays qu'ils venaient de conquérir, fondèrent des fermes, acquirent des claims dans les mines. Ce fut une spéculation sans exemple. Des terrains achetés 1.000 francs se revendaient 20.000 francs. Fermes et mines d'or donnaient des résultats merveilleux.

Mais cette magnifique prospérité ne devait pas durer longtemps. Des fléaux sans nombre allaient éprouver la colonie. Ce fut d'abord la peste bovine qui envahit toute la Rhodésie et détruisit 97 pour cent du bétail. Dans un pays de pâturages qui devait toute sa richesse au bétail et qui n'avait d'autres

(i) From the Cape to the Zambesi.

(2) South Africa after the war.

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moyens de transport que les chars à bœufs, ce désastre causait la ruine de l'agriculture et du travail des mines. Les choses nécessaires à la vie atteignirent des prix de famine, et beaucoup de colons ruinés durent abandonner la contrée.

Ce fut ensuite la révolte des Matabélés, suivie dn massacre des blancs dans les districts écartés, de la destruction des propriétés et de la ruine de l'industrie. La révolte éclata si soudaine, que les colons isolés ne purent compter sur aucun secours. Des familles entières furent assassinées avec des raffinements de cruauté. Aux uns on coupait tous les doigts avant de les mettre à mort, d'autres étaient brûlés vifs. Que de scènes tragiques, et aussi que de traits d'héroïsme ! En voici un entre bien d'autres. Des blancs sont assiégés par une horde de Matabélés. Deux d'entre eux veulent gagner le bureau télégraphique, car ces sauvages n'ont pas eu l'idée de couper les fils. La distance est de quelques centaines de mètres. L'un d'eux est mortellement frappé ; l'autre, gravement blessé, peut avant de mourir, lancer un télégramme par lequel il demande l'envoi immédiat de cent hommes. La dépêche est reçue par le capitaine Randolph Wesbit, qui commande une patrouille de vingt hommes seulement. Il se met en route aussitôt et se fraie passage à travers les assaillants. Les femmes, placées dans un chariot recouvert de tôle, sont sauvées, mais les hommes sont presque tous massacrés ou blessés.

Après la révolte des indigènes vint cette malheureuse guerre des Boers qui pendant trois ans obligea tous les hommes valides à prendre les armes et coupa la Rhodésie de toute communication avec le monde. Ensuite s'abattit une épidémie sur les chevaux, qui fit d'immenses ravages. Puis ce furent les invasions de sauterelles qui dévorèrent les moissons.

Quand on songe à tous les fléaux qui ont éprouvé la colonie, on s'étonne de sa force de résistance. Les quelques milliers de blancs qui sont disséminés sur un territoire comparable à celui de la France et de TEspagne réunis doivent êtreld'un tempérament que rien ne peut abattre. Vous ne leur ôterez pas de la tête que la Rhodésie est une terre promise, et que tôt ou tard elle apportera la fortune aux colons qui sauront attendre. Ils ont foi dans l'avenir d'un pays dont les pâturages et les terres arables d'une étendue illimitée sont les meilleures du monde. Toutes les colonies ont débuté par une ère d'épreuve.

On comprend que le climat doit varier beaucoup sur une aussi vaste étendue de territoire. Mais on admet généralement que la Rhodésie du sud convient à l'établissement de la race blanche. Il n'y a pas de climat plus salubre et plus agréable que celui des hauts plateaux rhodésiens. H est vrai que les blancs, au bout d'un séjour prolongé, prennent le teint que donne le tropique et sont sujet à des accès de fièvre bénigne ; mais c'est là un fait inséparable du séjour dans les contrées neuves de l'Afrique. Kimberley

DU GAP A BULAWAYO 61

même était malsain dans les premiers temps, et Salisbury, qui passe aujourd'hui pour la ville la plus salubre de la Rhodésie, avait autrefois une très fâcheuse réputation. On rencontre à Bulawayo beaucoup d'enfants dont les joues roses attestent l'excellence du climat. La malaria ne rè^e que dans les parties basses de la Rhodésie. Dans les mois d'été le climat devient tropical ; mais l'hiver, qui dure de juin à octobre, est sec et aussi agréable que nos étés d'Europe. D'ailleurs les habitants s'adaptent au climat en se levant de grand matin et en suspendant leurs occupations aux heures chaudes du jour, coutume à peu près générale dans toute l'Afrique du Sud.

Les jésuites français établis à Bulawayo ne tarissent pas d'éloges sur le climat. L'un d'eux, le Père Nicot, qui compte trente ans d'Afrique, est une preuve de la possibilité pour l'Européen de s'y acclimater en vivant comme il faut vivre en Afrique, de la façon sage et sobre dont vivent les missionnaires. Il y a huit Pères à la mission. Ils sont autorisés par le gouvernement anglais à tenir une école publique à laquelle ils admettent toutes les confessions, même les juifs — et Dieu sait combien ils sont dans les pays où l'or sort de terre ! — Les Pères s'abstiennent de faire des prosélytes. Ils n'ont d'autre but que d'enseigner, ils ne cherchent pas à convertir. L'élément catholique est de 400 sur 4.000 que constitue la population blanche. Ils ont une superbe église gothi-

que, qui est sans contredit le plus bel édifice de Bulawayo. Quel plaisir de causer avec des religieux français en Afrique ! Cecil Rhodes, fils d'un pasteur protestant, les aimait beaucoup et avait en grande admiration le génial fondateur de leur ordre, Saint Ignace de Loyola.

n y a peu de colonies qui aient été aussi diversement appréciées que la Rhodésie. Suivant les uns c'est un paradis où les chemins sont d'or, où coulent le lait et le miel ; suivant d'autres, c'est une terre de malédiction où le blanc ne peut vivre. H faut dire, pour être impartial, que la vérité est entre ces deux opinions extrêmes, et que le pays n'est ni aussi bon ni aussi mauvais. Mais il ne peut convenir qu'à des hommes énergiques, persévérants, sobres, et capables de supporter privations et déceptions.

L/a Tombeau de Cécil Rliodes.

Bulawayo n'est qu'à quelques milles des fameux monts Matopo, dont le nom semble apparenté avec celui du non moins fameux royaume de Monomotapa qui florissait au moyen-âge et avec lequel les Portugais eurent des relations suivies. C'est dans ces monts Matopo que les Matabélés avaient organisé en 1896 la résistance contre les blancs. C'est là que Cecil Rhodes, avec un courage calme et une parfaite tranquillité, osa aller sans arme, avec un ami, n'ayant pour autres compagnons qu'un interprète et un journaliste, afin de conférer avec ses farouches et sauvages ennemis. Zoulous d'origine, les Matabélés étaient l'une des peuplades les plus guerrières de l'Afrique, mais ils étaient, tout comme les Zoulous, bien plus redoutables avec leurs sagaies qu'avec leurs fusils dont ils tiraient en tenant la crosse sous l'aisselle. On sait quel fut le résultat de cette conférence. Les Matabélés, subjugués par l'étrange fascination

qu'exerçait Rhodes sur les noirs comme sur les blancs, s'arrêtèrent sur le sentier de la guerre et conclurent la paix avec l'envahisseur.

Rhodes a voulu que ces monts Matopo où il remporta une si belle victoire sans verser une goutte de sang devinssent son tombeau. Depuis 1902 il dort son dernier sommeil à l'endroit même où se passa la conférence. Peut-être a-t-il voulu reposer au cœur des Matopo dans le but de frapper même après sa mort l'imagination des Matabélés qui firent de cette forteresse naturelle le théâtre de leur résistance suprême.

Il faut donc voir les Matopo.

Il faut avoir vu les Matopo.

Vous irez voir les Matopo.

Telles sont les paroles obsédantes qui sonnent à vos oreilles dès votre arrivée à Bulawayo.

Donc nous sommes allé voir les Matopo. L'excursion n'est ni longue ni difficile. On loue une auto avec d'autres amateurs, et l'on part du Grand Hôtel J'ai pour compagnons un avocat de Londres et deux miss entre deux âges. Nous traversons la ville aux maisons éparses, puis le joli faubourg de Hillside aux délicieux cottages, et nous voici bientôt dans cette partie du veld rhodésien où ne se plaisent guère que les cactus-cierges, cet arbre du désert. La route est tout simplement horrible, coupée de bosses et de fosses, une de ces routes africaines sur lesquelles on bondit comme un pois sur un tambour. Le chauffeur

veut bien nous annoncer d'avance les obstacles pour que nous puissions à temps nous arc-bouter. Ce plaisir-là vaut bien celui de parcourir les Matopo dans l'antique char à bœufs, conune se plaisait à le faire Cecil Rhodes.

Bientôt nous entrons dans les Matopo. Et Ton est du coup dans une autre contrée. C'est un changement à vue qui se fait presque avec la même soudaineté que dans les féeries. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, on voit surgir de tous côtés toute une fantasmagorie de formations granitiques aux aspects les plus bizarres, se drapant dans une végétation tropicale qui ajoute à l'imprévu du tableau. C'est, à perte de vue, une succession de Kopjes de toutes grandeurs et de toutes formes, depuis la taupinière jusqu'à la montagne, mais invariablement couronnés de ces gigantesques cailloux roulés qui affectent les formes les plus invraisemblables, et depuis des milliers d'années menacent éternellement de s'écrouler sur le passant. Leur teinte grisâtre contraste avec le vert des palmiers et des cactus. Les formations fantastiques des Matopo m'ont vaguement rappelé le fameux Montserrat, cette merveille des monts catalans : on y voit, tout comme là, de monstrueuses figures d'animaux apocalyptiques ; mais ce qui y domine, ce sont les formes géométriques, cubes, sphères, parallélipipèdes ou cylindres surmontés souvent d'une pierre ronde tombée on ne sait d'où et tenant en équilibre on ne sait comment.

La route où nous courons à toute vitesse fut suivie lentement par le cortège funèbre qui accompagna Rhodes à sa dernière demeure. On nous montre à mi-chemin le lieu où le corps dut passer la nuit, car la distance était trop longue pour faire en un jour le trajet de Bulawayo à la sépulture.

En cet endroit le chauffeur de l'auto perd son chapeau emporté par le vent. Il arrête instantanément la machine, et cet arrêt brusque provoque la rupture de l'essieu de derrière. Et nous voilà en panne au cœur des Matopo. Allons-nous devoir camper ici ? Une panne en Afrique, c'est toujours sérieux. Heureusement, une autre auto partie une. heure après nous, nous rejoint bientôt et nous donne l'hospitalité. Avec les nouveaux venus nous ne sommes pas moins de huit voyageurs, là où il n'y a rigoureusement place que pour quatre. Mais qui n'a remarqué que dans les cas de nécessité le corps humain est doué d'une élasticité incompréhensible ?

Nous poursuivons notre route, et nous dépassons l'hôtel destiné aux amateurs de villégiature dans les Matopo. Cet hôtel est située au milieu d'un adorable parc récemment créé. C'est là que nous prendrons au retour le thé que n'oublie jamais l'Anglais. Puis nous traversons d'immenses pépinières où dominent les eucalyptus et toutes les espèces de conifères. Ces pépinières ont été établies en exécution du vœu formulé par Cecil Rhodes dans son testament, qu'on

créât sur son domaine privé des Matopo un parc public destiné aux habitants de Bulawayo.

L'auto nous dépose au pied d'un Kopje plus grand que tous les autres. En une demi-heure nous le gravissons à pied. En marchant sur le rocher, on s'étonne de l'entrendre sonner creux. Nous montons, et un poteau nous apprend que là commence la terre consacrée, consecrated groiind. Et en effet, voici que bientôt nous atteignons le plateau terminal, jonché d'énormes blocs informes qui semblent tombés du ciel et ne paraissent tenir en équilibre que par miracle, car on voit l'air et la lumière circuler audessous.

Au centre du plateau, à l'ombre des blocs g-éants, une simple dalle de granit porte cette épitaphe en langue anglaise :

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