‹ Aux embuscades de la vieChapitre 10 sur 42 · PAUL · texte numérisé non relu

PAUL

Ma surprise fut extrême, comme on pense, d'apprendre que mon ami Pierre venait de se tuer parce qu'il était au comble du bonheur. L'acte paraissait d'un fou. Cependant, je fus bien obligé de reconnaître que sa lettre, sans être d'une logique impeccable peut-être, gardait l'apparence d'une détermination raisonnée. En fin de compte, l'homme a le privilège, entre tous les êtres de la nature, de se voir maître de sa destinée. Sans doute la résolution de ceux qui renoncent à la vie s'explique presque toujours par l'excès du malheur. Pourquoi l'extrême bonheur n'épuiserait-il pas aussi complètement nos facultés de vivre? Dans l'un et l'autre cas, c'est une même disproportion entre le fait et la capacité de le subir. La belle affaire quand les gens de sensibilité obtuse taxent d'insanité ceux (jui leur faussent compagnie! S'ils ne s'étaient mis d'un" coup hors la critique, ces derniers auraient beau jeu à répondre : « Il y a une méthode dans notre folie. »

J'avais, depuis l'enfance, une très bonne amitié pour Pierre. Chose étrange, je lus sa lettre sans un sursaut d'horreur. D'un esprit attentif, je suivais l'enchaînement de ses pensées, cherchant à en trouver le défaut,

el ma première sensation fut du désappointement de n'v pas réussir. Puis, un reflux d'émoiion tardîve emporta mes pensées. Je voulus me représenter les derniers moments de mon ami. Je cherchai ma douleur et ne la trouvai point. Comment gémir sur le sort d'un homme qui se déclarait tout simplement le plus heureux de la terre, et qui probablement avait dit vrai? Il était plus facile de l'envier que de le plaindre, ainsi qu'il avait dit lui-même. Au point où il lui avait plu, il avait arrêté la fortune, et s'était mis joyeusement au-dessus de toutes les chances de malheur. Je l'admirais malgré moi : je ne pouvais pas le pleurer.

Je ne fus donc pas choqué de trouver Paul, à quelques semaines de là, dans une disposition d'esprit analogue. Nous avions échangé des dépêches de Carlsbad à Paris. Ma première visite, en arrivant, fut pour l'Arsenal, où Paul était bibliothécaire. Je le trouvai parmi ses livres, très calme, comme toujours, et d'âme composée.

Son histoire n'était pas, en somme, très différente de celle de son frère. Après de grands succès à l'Ecole des Chartes, il avait rapidement acquis une célébrité dans le monde savant par ses publications sur les temps mérovingiens. Une place était vacante à la bibliothèque de l'Arsenal. On la lui olïrit avant qu'il eût osé la demander. Il aima. Il fut adoré. Trois enfants, une fille et deux garçons faisaient la joie de son foyer. L'Institut lui ouvrit ses portes. Un bibliophile millionnaire, de Béziers, qui s'était épris de ses travaux, lui légua tous ses biens en mourant. La bibliothèque, très précieuse, < fut accueillie avec plus de reconnaissance que l'argent, car Paul, ayant toujours vécu très simplement, manquait de temps et d'usage pour les soucis de la dépense.

Les deux frères, orphelins dès le jeune âge, avaient toujours vécu dans l'intimité la plus afTectueuse. Leur j

.imitié n'était pas de celles qui se répandent en discours; mais depuis trente ans, je la voyais toujours plus recueillie, plus douce, plus profonde. Je ne pouvais douter que l'événement de Venise (j'ai beau faire, ma [ilume se refuse au mot catastrophe) apportât à Paul le plus cruel déchirement. IS'ayantrien connu, jusque-l;"i, du malheur, il n'en devait ressentir que plus vivement la douloureuse épreuve. Deux lettres que j'écrivis restèrent sans réponse.

— Je ne t'ai pas écrit, me dit-il, quand j'entrai dans -on cabinet, parce que j'avais besoin de te parler sincèrement et que j'avais peur de n'être pas bien compris. Tu sais si j'aimais mon frère. Eh bien! je ne puis II' pleurer. Certes, il m'est dur de songer que je ne le verrai plus, que je ne sentirai plus ma main dans la sienne, que mes yeux ne s'arrêteront plus sur les siens. .Mais je suis capable d'un sentiment supérieur à cet r^oïsme vulgaire. Ce n'est pas à moi, c'est à Pierre que vont mes pensées. Or, que pourrais-je désirer pour lui de meilleur que ce qui lui est échu? Que lui a-l-il manqué? Quel bonheur fut refusé à sa vie? Il n'a poijit fait de mal. Il a reçu tous les biens. Que souhaiter au-delà? •le pourrais l'envier si je ne possédais moi-même le bonheur. Nous aurons été tous deux des créatures privilégiées. Pierre a clos son destin par un acte de volonté. Il faudrait connaître l'avenir pour dire si ce fut sagesse ou folie. Je ne me crois pas moins heureux que Pierre. L'idée ne m'est jamais venue d'en rester là. D'abord, j'ai des devoirs, qui ne furent pas son lot. Et puis, si "je n'avais pas de devoirs, je serais retenu par des curiosités au terme desquelles je n'arriverai jamais, par une habitude de vivre d'oij me vient je ne sais quelle nonchalance vers la mort. Le malheur ne m'a pas éprouvé. Je ne m'étais donc jamais posé la

question, je l'avoue. Mais en lisant la lettre que Pierre m'a écrite de Venise — ce n'est qu'une variante de la tienne — j'ai senti monter soudainement en moi une énergie tranquille qui m'élevait au-dessus des coups du sort. La pensée de Pierre renonçant à la vie heureuse en un effort de raison que je ne jugeais pas insensé, m'inspirait, par une inexplicable contradiction, une invincible volonté de poursuivre ma route, en demeurant, quoi qu'il pût advenir, supérieur à la fortune, bonne ou mauvaise.

Ceci n'est que le résumé d'une longue conversation» Souvent nous revînmes à cet entretien, car nous nous plaisions à parler de Pierre dont le souvenir nous était d'un grand charme. Cependant Paul était en compte avec une implacable destinée. Son fils aîné fut tué dans un accident de chemin de fer, et la tuberculose se déclara chez sa fille. Bravement, Paul, cuirassé de stoïcisme, fil tête à l'ennemi. Sous le coup terrible, il n'avait pas chancelé. Sa femme, ses enfants lui étaient l'univers. Quand on lui rapporta le corps mutilé de son fils, il se raidit dans un violent effort et se porta d'abord au secours de la pauvre mère convulsée. A quelque temps de là, lorsqu'il entendit prononcer l'arrêt de sa fille chérie, il n'eut d'autre pensée que de cacher à tous, à la malade surtout, la fin inévitable. Un combat de deux ans sans une défaillance. Et quel retour? La mère, épuisée de douleur, frappée de consomption, s'éteignant lentement, ne trouvant ni parole ni plainte, pas même un regret de partir.

J'aidais mon malheureux ami de ma présence, plutôt que d'inutiles discours. Dite au moment qu'il faut, dans un élan de sympathie vraie, une parole — même banale d'apparence — ouvre le cœur et le pénètre d'une force nouvelle. Par les yeux nous échangions des

pensées. Et puis j'étais là quand il avait besoin de parler. Jl ne redoutait point l'entretien sur ses morts, sur lui-même, et le contraste était poignant de l'accent de sérénité irréductible avec les tourments inscrits aux sillons de la face ravagée.

Depuis le jour où, en possession de la parfaite félicilé de la vie, Paul n'avait puisé dans l'exemple de Pierre éliminant le malheur par la mort, qu'une résolution inflexible d'affronter le sort contraire, je ne l'avais vu ni changer ni faiblir. L'enfant qui lui restait faisait l'objet des préoccupations de toute heure. Paul cependant ne s'illusionnait pas sur les fâcheuses dispositions d'un esprit mal équilibré. Comme pour la petite phtisique, il ne cédait pas un pouce au destin sans résistance. Ses livres lui étaient demeurés fidèles. Il lui venait d'eux encore des plaisirs, et son orgueil était d'en prendre acte dans un sourire.

— J'ai été cruellement frappé, aimait-il à me dire. J'ai senti le vif de chaque blessure. J'en porterai toujours la douleur. Mais ce serait une erreur de croire que la vie me soit à charge, et même que je me juge malheureux. J'ai tenu dans mes mains la plus belle floraison de bonheur. Je l'ai perdue. Mais ne savais-je pas que rien n'était durable de la fragile vie humaine? Gomment pouvait-il m'étre donné de me soustraire à l'universelle fatalité? La mort aurait pu me prendre.. Quelle douleur pour les êtres si chers qui m'avaient donné leur amour! Mieux vaut qu'ils m'aient devancé pour laisser le fardeau sur mes épaules d'homme fort. Est-ce à moi de me plaindre de ce qui les a sauvés du malheur? Et, pour porter ma peine, n'ai-je point de consolations? Mon fils, comme tu l'as pu voir, a besoin d'une attention constante. J'en veux faire un homme capable d'honorer son temps, son pays. Il m'inquiète

quelquefois par sa fougue. Il m'aime : je le ramènerai. Pour mes livres, j'y trouve chaque jour une source de joies infinies. Mon rôle peut te sembler modeste. Il n'en est pas moins vrai que mes travaux d'érudition auront heureusement facilité la voie aux historiens h venir. Plus tard, quand d'autres qui font du bruit présentement seront oubliés, on me rendra justice, j'en suis sûr. Celte pensée m'est douce : je n'ai pas besoin d'autre récompense. Le legs inestimable que j'ai reçu de la bibliothèque la plus rare, j'en ai fait don à l'Arsenal. J'ai obtenu de faire aménagera mes frais une salle où j'aurai la joie d'installer, de mon vivant, chaque volume précieux, un à un, dans le casier qui lui sera destiné. Mes successeurs trouveront là des plaisirs de science et d'art qu'ils sauront me payer de cette gratitude dont lu me vois si souvent faire montre à l'égard de mes grands devanciers.

A dix-huit mois de là, son fils le quittait pour courir les aventures en Australie, après une folle équipée où il aurait laissé l'honneur si l'argent de son père n'avait pourvu à tout. Un an après, nous apprenions sa mort. L'éloignement avait préparé la séparation définitive. Mais c'était tout ce qui restait du foyer perdu, et cet effondrement final retentit au cœur de Paul comme le glas de sa destinée. Sa tendresse pour l'enfant prodigue était d'autant plus vive qu'il lui en était venu plus de chagrins et que cette mort ne lui laissait plus rien où se reprendre. Mais de cela même, en toute sincérité d'àme, il ne voulutjamais convenir.

— Je ne suis pas malheureux, malgré tant de malheurs, s'obslinail-il à me dire, puisque je me trouve encore des raisons de vivre.

Et c'étaient des propos sur sa bibliothèque dont l'installation était prochaine. Il s'en promettait de rares

plaisirs quand, du premier au dernier livre, tout disparut dans un incendie.

' Je courus chez lui, en proie à toutes les craintes. Je le trouvai très pâle, avec un imperceplible tremblement des lèvres.

" — La catastrophe est irn'parable, dit-il, pour ceux qui viendront, car il y avait là des pièces que probablement on ne retrouvera plus. Par bonheur, j'avais le catalogue chez moi avec la photographie des manuscrits originaux. C'est une chance dont il faut se réjouir. Ma slupf'faction de ce mol fui extrême.

— Tu penses peut-être, observa-t-il, à la salle que j'avais préparée avec tant d'amour? Eh bien! elle servira aux agrandissements de la bibliothèque publi(iue. C'est encore un service que j'aurai rendu.

— Mais, mon pauvre ami !... m.'écriai-je sans savoir exactement ce que j'allais dire.

■ Il comprit, cette fois.

— Ah! oui, fit-il. Notre grande querelle! Tu veux que je sois désespéré, que je songe à mourir, que pour des feuilles de papier, qui me tenaient au cœur assurément, je me lamente plus encore que je n'ai fait pour lesèlres SI chers qui me furent enlevés? Eh bien! le coup est douloureux, certes, venant après tant d'autres. Hors dans mon amitié, le destin ne trouvera plus en moi d'autre place où frapper. Soit. Mais, moi, je ne me sens Traiment détaché ni de ce qui m'est ôté ni de ce qui me reste. J'ai trouvé, je trouverai encore une extrême douceur dans le souvenir. Je ne suis pas au bout de mon besoin de connaître. Le travail nous mène par de merveilleux chemins à l'achèvement de la vie.

— Je pense de même.

— Pourtant, ce n'était pas l'avis de ton Schopenhauer, qui vécut fort longtemps sans avoir pu trouver

une bonne raison de vivre. 11 n'aimait rien. Crois-moi, il y a quelque chose de supérieur à tout : c'est l'acceptalion courageuse de la destinée. As-tu lu, dans les récils des voyageurs, l'histoire de ces esclaves que les tribus anthropophages de l'Afrique centrale achètent pour les manger? On les promène au marché, où chacun marque d'un trait de craie sur la peau noire le morceau qui convient à son appétit. S'il reste des parts sans preneurs, on ramène la victime à sa case, on la gorge de nourriture jusqu'à ce que les amaleurs aient tout retenu sur le vif. Alors on l'abat, et c'est un grand festin. Or, il est sans exemple, nous dit-on, que ces malheureux, voués à l'abattoir, laissent échapper une plainte. Ils savent ce qui les attend, ayant chez eux, sans doute^ marqué sur d'autres hommes des portions à la craie. Pas un cri, pas une lamentation, pas une larme. Nieras-tu qu'il y ait une grandeur dans la simplicité stoïque de cette soumission? Eh bien! regardemoi, cher ami; je ne suis pas encore marqué tout entier à la craie. Sur moi, comme sur nous tous, la hache du destin est levée. Je puis, d'une âme égale, affronter la vue du fer, tant que je ne serai pas abattu.

Dans Tannée qui suivit, une fluxion de poitrine l'emporta. Sur sa table, un volume d'une histoire de Philippe II était ouvert. Un coup de crayon signalait le passage où l'auteur racontait que le duc d'Ossuna avait fait graver cette parole sur sa tombe : « // est beau de vivre^ il est bon de mourir. »

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