LE FOU RAISONNEUR
Quelques sages m'accorderont peut-êlre que les fous les plus fous ne sont pas ceux qu'on pense. Dans de grandes maisons murée?, grillées, gardées — geôles où les condamnés de la u science », tout comme ailleurs, les condamnés de la « loi », expient la faute d'un désordre psychologique supérieur à celui du plus grand nombre — on enferme, sous verroux et triples serrures, des malheureux de syllogismes incohérents, tandis que sur la scène du monde des confrères d'intellectualité non moins instable extravaguent avec succès.
J'ai vécu toute une année de ma jeunesse parmi les aliénés de Bicètre, j'ai eu de nombreux tèle-à-tête avec des « impulsifs » qu'un détraquement subit de l'organisme avait jetés dans de sanglantes violences et qui raisonnaient douloureusement de leur mal, qu'ils croyaient guéri et qui ne l'était pas. J'ai discuté souvent avec des « vésaniques » souffrant de conceptions délirantes plus ou moins localisées. II m'est resté de ces fréquentations, déjà lointaines, un certain penchant à comparer les mentalités de « l'asile > avec les mentalités du dehors : opération qui me conduit plus facilement à poser des problèmes qu'à les résoudre.
y4 AUX EMBUSCADES DE LA VIE
Ce qui me paraît certain, toutefois, c'est que nous n'avons pas découvert rétalon de bon sens, le mètre de raison qui permettrait de séparer nettement la saine psychologie de la morbide, et que, si nous l'avions découvert, nous n'en serions pas beaucoup plus avancés, vu la facilité déconcertante avec laquelle les mêmes hommes passent de l'état normal à des états pathologiques plus ou moins prononcés et vice versa. Il faudrait trop d'asiles, il y aurait un trop grand mouvement d'entrées et de sorties. On ne trouverait pas le temps, entre deux séjours, d'étudier ce qu'on voudrait savoir, d'enseigner ce qu'on ne sait pas, de se prouver les uns aux autres qu'on nage dans un océan d'erreur, de se quereller, de voter, de s'entre-tuer et de se reproduire pour perpétuer l'équilibre de discordances où le sort nous a jetés.
Acceptons donc le phénomène humain tel qu'il se présente, et gardons-nous des classements qui pourraient nous induire à croire que le fait d'errer librement par les voies publiques est une garantie de raison impeccable. Quiconque éprouve le besoin de corroborer l'argument n'a qu'à prendre acte des jugements que les hommes se plaisent à porter les uns sur les autres. Interrogez le chrétien sur l'athée, il vous dira qu'il faut être dénué de tout sens commun pour nier ce qui lui paraît, à lui, l'évidence. Le mahométan ne vous cachera pas, quand vous lui parlerez de la chrétienté, qu'il faut être purement fou pour identifier trois et un et se livrer à la théophagie. Le bouddhiste tiendra le musulman pour privé de raison. Et le fétichiste de la côte d'Afrique ou de l'Australasie les déclarera tous déraisonnables, ne voyant l'indice d'un esprit sain que dans l'adoration de ses Fétiches si curieusement revivifiés chez nous par tant de statues miraculeuses. Encore
DANS LA KOI 0:i
n'ai-je rien dit des philosophes qui sont d'accord pour juger la raison de tout ce monde atteinte de niorbifique défaillance, mais se prennent mutuellement en grande pitié pour cause d'intelligence malade.
Au temps où je cherchais, à la suite de beaucoup d'autres, une vérité totale qui me fournit la clef des choses, je fis la rencontre d'un de ces chercheurs, peutêtre fou, peut-être doué de raison supérieure, qui consacrait loule son énergie de pensée à résoudre le problème de la constitution du monde, aussi bien que l'ensemble des questions suggérées par la présence de l'homme sur la terre. C'était un de ces « curés défroqués » que le vulgaire réprouve parce qu'ils refusent de prêcher ce qui leur apparaît comme un mensohge. Je ne dirai point son nom, car la volonté expresse de ce raisonneur fut de passer ignoré parmi les hommes. 11 quitta les ordres sans bruit et, après un assez long séjour à Paris pour suivre les cours des Facultés, vint au village natal où deux petites fermes lui constituaient un revenu bien au delà de ses besoins.
Il vécut solitaire, méprisé de parents pieux qui lassiégeaient de flatteries en vue de l'héritage,, d'ailleurs tenus à respectueuse distance par des boutades appropriées. Un docteur Faust. Cinquante ans de labeur dans le commerce assidu de tous les grands esprits qui comptent dans l'histoire de la pensée humaine. Sa porte était ouverte aux pauvres, mais il ne les allait point quérir, absorbé dans létude de problèmes qui ne permettaient ni diversion ni relàclie. Nulle curiosité de ce qui se passait au dehors. L'esprit demeurait en perpétuelle tension vers Tinconnu fiévreusement sollicité de livrer son mystère, et ne voulait rien savoir des homme?, «le leurs conflits, de leurs efforts, souvent contradictoires, pour l'amélioration de la destinée. Au
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cœur du sleppe sibérien ou dans quelque île de la Sonde, il ne se fût pas senti plus éloigné de la vie sociale ambiante. La guerre franco-allemande, la Commune lui furent tout aussi étrangères, au fond de sa Vendée, que l'expédition d'Alexandre dans les Indes. Un de ses fermiers cherchant un jour à lui rappeler ce temps : « Oui, oui, je me souviens, répondit-il, celle année là tous les fruits furent gelés. » C'est tout ce qu'il avait gardé dans la mémoire de l'eiïroyable tourmente.
On le disait fou naturellement, mais on ne pouvait nier qu'il ne raisonnât de toutes choses avec pertinence. Tout à ses livres, il avait pour seule compagnie les hommes de tous les temps et se sentait beaucoup plus proche de Leucippe, de Démocrite, d'Epicure, de Newton, de Laplace, de Darwin, d'Auguste Comte, que de Bismarck ou du général Trochu. Jour et nuit enfermé dans une vaste salle où nul n'avait accès, il vivait délicieusement le poème de la grande construction du monde, élaboré par lui à l'image du Cosmos. Eu s'éveillant à la conscience de Têtre, l'univers, disait-il, 'Uous posait une énigme à la façon du sphinx, et lui, nouvel OEdipe, il afîrontait le monstre. Il lui arracherait son secret, il le clamerait de la terre aux étoiles en refusant avec dédain la gloire oii se plaisait la commune médiocrité. Car toutes les précautions étaient prises pour que la publication de son grand ouvrage — d'abord en langue étrangère pour dérouter les soupçons — laissât le nom de l'auteur absolument inconnu.
Si r « abbé » était fou — les paysans lui avaient conservé le litre du sacerdoce, soit par habitude d'antan, soit par respect des mystères avec lesquels ils le sentaient aux prises — il faut bien reconnaître que la manie des grandeurs lui était parfaitement étrang.'Te.
La vérité désintéressée, la vérité sans autre récompense ({lie riieuroiix succès de l'etVort, telle était l'unique impulsion de cette existence monacalement cloîtrée, delà même, pourra-t-on dire, est le témoignage d'un esprit insuflisamment pondéré. Je ne discuterai point là-dessus. La vérité absolue, sans doute, est hors de notre atteinte. Il n'en est pas moins sûr que le laljeur pour la conquête du vrai, demeure le plus noble Irait de l'espèce humaine. Si la raison est de vouloir connaître, qui donc dira à quel moment elle devient folie par l'efl'oit dépassant les possibilités de connaissance? Et puisque ces possibilités s'accroissent par l'évolution progressive de l'esprit, s'ensuil-il que tel aurait été fou dans l'antiquité qu'il faudrait proclamer sage aujourd'hui, et que tel insensé du temps présent ne serait autre chose qu'un prodige d'intelligence droile dans les âges futurs. Cherchez la limite de la raison à la déraison dans ce fouillis inextricable.
Pour en revenir à l'excellent « abbé », dans linlimilé de qui j'entrai par un miraculeux hasard, quelques mois avant sa mort, je dois dire qu'il ne s'eaibarra-^sa jamais de cette question, qualifiée par lui de saugrenue. 11 ne contestait point qu'il y eût des maladies de l'esprit, mais il professait hautement le plus parfait mépris pour « l'ensemble des bas préjugés », dénommés « raison « par le vulgaire.
— Je suis venu trop tôt, me disait-il. Dans quelques milliers d'années, on dressera des statues à l'homme qui me recommencera. Jusqu'ici l'humanité bifurque au carrefour où viennent aboutir les avenues de la science et de la croyance. Un jour, il n'y aura qu'un grand chemin vers la connaissance. Il n'est pas temps de le tracer. Comme la barbarie a recouvert la floraison prématurée de la pensée grecque, notre actuelle sau-
vagerie aurait tantôt fait de reprendre ses droits sur j
les vérités hâtives, qui ne pourront s'enraciner dans ^
l'homme que plus lard. i
— Eh bien! lui demandai-je un jour, puisque vous , êtes assez haut pour dépouiller tout orgueil de précur- ■ seur, puisque vous êtes insensible à la fumée de la ] gloire humaine, puisqu'il ne vous plaît pas même de \ laisser le nom d'un chercheur à la postérité, ne vous ; est-il point arrivé de vous prendre à partie, seul devant ^ votre conscience dépouillée de tout intérêt personnel, l et de vous demander si cette vérité totale, après tout, \ous étiez bien sûr, absolument sûr, de la tenir?
A cette question, les petits yeux gris de 1 abbé pétillèrent. Il sourit mélancoliquement.
— Ce fut pour moi, dit-il, une effroyable déception quand je sentis définitif, et sans retour possible, l'abandon de la foi. Je ne croyais plus. Ce qui hier était pour moi l'évidence m'apparaissait désormais comme un délire de l'intelligence humaine. Mais je me rends ^ bien compte aujourd'hui, après tant d'années de méditations, que si mes anciennes conceptions du monde n'avaient pu résister à l'expérience, le cadre de mon esprit était resté le même. J'avais quitté un absolu Ihéologique. Je m'orientais maintenant vers un absolu scientifique, non moins insaisissable que l'autre. Cette erreur, je ne la regrette point, car j'y ai trouvé les plus grandes joies de ma vie. Pendant trente années, dans l'émerveillement du voile d'isis lentement soulevé, le monde, pièce à pièce démonté et reconstitué en vertu de lois infaillibles , m'apporta les délices suprêmes d'une pensée dominatrice de l'univers. L'analyse et la i synthèse épuisées, j'entrepris de dire, et ma possession du sujet était telle qu'il me suffit de dix ans pour écrire un volume de cinq cents pages où — je puis bien le
dire aujourd'hui, puisque je l'ai brûlé — résidait ce qui sera dans un nombre de siècles incalculable le trésor de la connaissance humaine.
— Vous avez brûlé votre ouvrage?
— Oui, mais pour le remplacer par un autre.
— Et cet autre, il est définitif?
— Vous voulez toute ma confession? Je suis assez près de la mort pour ne pas vous refuser ce plaisir. Mon livre écrit, je m'étais donné ce qu'il me restait de temps à vivre pour le lire la plume à la main et l'annoter. Hélas! quand je fus mis en demeure d'exercer ma critique sur moi-même, il se trouva que la magnifi([ue ardeur de la création fit place à une puissance de destruction raisonnéc que rien ne m'avait révélée jusqu'alors. Les fabricaleurs de systèmes dans le passé furent seulement capables d'induire et de prophétiser. Moi, je trouvai la force de disséquer, de miner par la base mes inductions et mes prophéties. Ce que nous dénommons vérité n'est qu'une élimination d'erreurs. Je croyais, je crois encore avoir tenu la vérité pure, mais l'édifice si laborieusement élevé n'échappait pas à la critique impitoyable du constructeur. La même gymnastique desprit qui m'avait permis de remplacer par des affirmations démontrées les doutes antérieurs, maintenant dressait des doutes nouveaux en face de mes démonstrations nouvelles. Qu'aurait-ce donc été des intelligences non préparées à qui je destinais le fruit de mon labeur? Cinq anqées se passèrent dans une tension douloureuse d'esprit à refaire, à condenser^ à parfaire mon œuvre.
— Et cette fois, enfin, vous fûtes satisfait?
— Pas davantage. Quand j'écris, l'absolu me possède en dépit de moi-même. Je m'élance d'un trop haut bond jusqu'à la vérité. Je comprends qu'on hausserait
BIV.
k'S épaules, qu'on me dirait fou, et je me demande encore si ce n'est pas folie , en effet, d'apporter aux raisons d'aujourd'hui la raison d'un temps encore trop long à venir. Surtout, j'avais beau recevoir de tous côtés la sensation de l'évidence, une fureur de critique me lançait h l'assaut de ma forteresse de vérité. J'avais mis cinq années à réduire mon livre de cinq cents pages à deux cents. Quatre ans de labeur encore, et je n'ai plus entre les mains, aujourd'hui, qu'un cahier d'une cinquantaine de feuilles, l'os et la moelle du tout, puisque mon but fut d'en éliminer successivement tous les cléments d'incertitude possible.
— Celte fois, plus de doute, je suppose?
— Toujours... Force ou faiblesse d'esprit? Je ne pourrais pas dire. Si j'ai le temps de travailler encore, il ne restera plus rien, et j'aurai fait le grand voyage de la raison qui clierche à la folie qui trouve, et de la folie qui sait à la raison qui, dans le savoir, doute encore...
Le bon « abbé » mourut à six mois de là, laissant tout son bien aux pauvres. En dehors de son testament, on ne trouva pas chez lui une feuille d'écriture. Le curé du village vint le voir à son dernier moment. Il lui parla de Dieu, lui demanda de croire, alléguant que la science mène au doute, tandis que la foi...
— Alors vous savez, vous? fit le moribond.
— Certainement, je sais d'une certitude absolue.
— Mouhieur le curé, j'ai parlé comme vous. Il n'y a que l'ignorance pour ces affirmations d'orgueil, permettez cette leçon à un homme qui va mourir. Moi qui ai voulu savoir, je sais que vous no savez pas plus que moi-même : moins encore, j'ose le dire. Ce n'est vraiment pas assez pour tenir tant de place au soleil.