‹ Aux embuscades de la vieChapitre 9 sur 42 · PIERRE · texte numérisé non relu

PIERRE

L'univers est-il bon ou mauvais? L'homme doit-il se féliciter de naître ou de mourir? Voilà beaucoup de siècles que les sages se posent cette question sans avoir pu trouver le joint pour la résoudre. Le commun du troupeau, qui ne s'avise ni du pourquoi ni du comment, va tout droit devant lui, bêlant sa plainte ou chantant son plaisir, sans s'occuper d'une addition de bien ou de mal au bout du compte. Les simples expédient ainsi leur existence tout aussi sûrement que les raisonneurs, et c'est là le grand point, puisque la mort résout tous les problèmes dont s'embarrasse l'esprit humain. Pour un méchant bol de ciguë, Socrate fit de longs discours. Encore prétendait-il que tout était au mieux. Il ne faut jamais trop prouver en ces matières. Une démonstration de rhétorique ne paraît point nécessaire pour permettre à chacun de sentir son bonheur, et le raisonnement le mieux construit empêchera rarement l'homme de crier dans la souffrance.

Toutefois, le bien et le mal, qui nous sont répartis suivant la justice distributive du hasard, rencontrent des sensibilités différentes. Le même coup de malheur

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retenlira diversement sur chacun, suivant sa nature et les circonstances. J'ai connu des hommes qui faisaient plus délai d'une porte fermée bruyamment que d'un mort dans leur famille. D'autre pari, il semble cerlain que la plupart de ceux qu'on appelle vulgairement « les heureux de la terre » sont bien vite blasés sur la monotonie de leurs « plaisirs >>, et ressentent d'autant plus cruellement les misères inhérentes à la condition d'homme que la vie ne leur a point fait une éducation de combat.

Tout cela réduit l'éternelle question de l'optimisme et du pessimisme à bien peu de chose. Le monde est. Nous n'avons été consultés ni sur les conditions de son existence ni sur l'utilité de la nôtre. La sagesse commande fatalement de s'accommoder à l'inévitable. Dire que la vie est bonne ou mauvaise c'est déclarer que tel ou tel s'accommode bien ou mal ; pas davantage. Encore, combien de fois chacun change-t-il de langage «elon révénenient du jour? Schopenhauer ne s'accommodait pas. Qu'est-ce que cela prouve? Pourquoi m'alrabiler de ses humeurs? Le pessimisme lyrique du grand Leopardi nesl au fond que la poétique souffrance d'un optimisme éperdu qui ne peut se satisfaire. Donnez-lui un autre âge de son Italie, supprimez le poison qui le tue, quels chant.s d'amour, quelle épopée de gloire! Môme valeur de l'une ou -l'autre manifestation au regard de l'univers.

Tenez pour privé de raison quiconque, fùt-il doué du plus beau génie, prétendra réduire la vie en formules de bonheur ou de malheur à l'usage de notre humanité. Tout ce que nous pouvons, c'est d'apporter chacun une note de sensations passagères. Les grands artistes font écouter leur morceau d'un nombre plus considérable d'auditeurs que le vulgaire coryphée dont

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la voix se perd dans la foule. Admirez-les, car vous trouverez chez eux la forte expression de choses qui furent en vous passagèrement senties. Mais, la jouissance d'art épuisée, vivez par vous-même surtout, si vous en trouvez l'énergie. Joies et souffrances, vous serez ballotté de l'un à l'autre pôle de vos facultésde sentir, et comprenant que toute la gamme s'enchaîne, de l'extrême plaisir à rcxlrème douleur, vousn'éprouverez pas le besoin de conclure nécessairement à lune ou l'autre des sensations extrêmes. C'est bien assez d'opposer un bras fort à l'adversité quand on ea est capable, ou de ne pas chanceler sous le poids d'une accumulation de chances heureuses.

Les enragés de règles générales veulent que le bonheur fasse des égoïstes, et le malheur des méchants. A ce compte, la société ne serait pas belle. Il nous resterait les vies médiocres où nous reprendre. Mais les trop faciles généralisations dont les ignorants se contentent ne nous fournissent le plus souvent qu'une vérité d'apparence sous laquelle se dérobe inexpliqué le mystère profond des âmes.

J'ai eu pour camarades de classe à Nantes, deux frères, Pierre et Paul, dont le sort, diversement tragique, fut tout contraire aux conditions de vie que leur voulaient les rencontres de la destinée. Deux aimables garçons de médiocre bourgeoisie, remarquablement doués, et n'ayant point d'ennemis, bien qu'ils eussent, chacun de son côté, atteint le succès du premier bond. Pierre sortit en bon r.ing de l'Ecole centrale. Une place extraordinairement avantageuse lui fut offerte. Il la refusa, s'enferma toute une année dans sa chambre, et en sortit avec un perfectionnement de machine qui l'enrichit sans plus tarder.

Je le retrouvai tel que je l'avais connu au quartier

Latin, tout simple, très positif, mais d'humeur douce, enjouée même, bienveillant à tout le monde, faisant l'usage le plus désintéressé de la fortune qui lui était subitement échue. Ses anciens compagnons de « Centrale » lui étaient demeurés chers. Il n'avait pas de plus grand plaisir que de leur trouver des emplois et de les lancer dans le monde. Curieux de toutes choses, d'ailleurs, il voyageait pour « voir » et se perfectionner dans la connaissance des langues étrangères. Je fus surpris de découvrir, un jour, que les études littéraires occupaient une notable partie de son temps. Etranger à toute action politique, il jugeait les hommes et les choses en toute liberté d'esprit, ne demandant rien pour lui-même et n'ayant de haine ou même de dédain pour qui que ce fût.

Content de vivre et de faire sa vie, il me donnait, par sa placidité souriante, la sensation de cet équilibre parfait, d'impulsion Imaginative et de raison modératrice propre à fournir un développement de vie heureuse. Rien d'un rêveur, pas même une envolée d'idéalisme, mais la plénitude du bon sens, au meilleur sens du mot. Ni égoïsme bourgeois, ni donquichottisme. L'homme qui proportionne ses désirs à ses forces, et paraît se créer, sans effort, un bonheur intangible. Il se peut, à la vérité, que les plus hautes aspirations demeurent ignorées d'une telle nature, mais Pierre n'en pouvait , souffrir, jouissant de toutes les joies qui lui étaient concevables. Pour tous ses amis, il réalisait le type de l'homme qui obtient, en toutes choses, le succès mérité.

Parsucroît, la fortune permit qu'il rencontrât l'amour. Une jeune fille belle à souhait et d'un esprit charmant, s'éprit de lui. Il connut enfin la passion. Mais comme il ne l'éprouva que lorsqu'il fut en son pouvoir de la satis-

faire, il no lui fut donné d'en ressentir que les transpoils de félicilé souveraine. 11 était adoré. Il vivait dans l'extase. Le bonheur des fiançailles fut si grand que, d'un commun accord, Pierre et sa bien-aimée relardèrent l'échéance du mariage. Je le voyais souvent alors. Il m'avait toujours marqué, depuis les bancs du collège, une fraternelle amitié. Dans le cœur ouvert tombaient à flots pressés toutes ses belles confidences d'amoureux. Le bonheur débordant s'épanchait en bouillonnements d'hymnes à l'univers.

Il eut l'idée d'un voyage de fiançailles en Italie. La famille de la jeune fille se prêta à cette fantaisie. Je les vis s'envoler pour ne plus revenir. A trois mois de là, je reçus de Venise la lettre suivante :

« Cher ami,

« Tu m'as aimé : tu ne m'as pas connu. Maintenant que tu peux le dire sans me chagriner, avoue que lu m'as toujours jugé un peu « terre à terre ». Ne nie pas : tu me l'as fait sentir parfois sans le vouloir. Eh bien ! tu t'es trompé, car je suis capable, moi aussi, de regarder par-delà l'horizon du vulgaire. [,Dans le plein paroxysme du bonheur, voilà que je renonce à la vie, non par un coup de démence, comme tu le croiras sans peine, mais par un efl'orl, froidement médité, de haute raison.

<( Des fous se tuent par désespoir de se trouver hors d'état de réaliser l'impossible. Ceux-là, je les prends en pitié. Le monde leur paraît affreux parce qu'il se permet d'être autre qu'il a plu à leur fantaisie de le vouloir. Autant maudire la vie parce que nous ne pouvons point bondir de planète en planète, ou même simplemont suivre l'oiseau dans son essor. Tu sais que je ne suis point de ces insensés. Je n'ai rien voulu que de possible, et une chance véritablement peu commune

m'a contraint de suljir la pleine satisfaction de toutes mes espérances.

0 Si quelque chose m'a manqué, c'est l'àpre joie des luttes où se trempe l'énergie de vivre. Tout m'a réussi. J'ai souvent fait de douloureux retours, quand je voyais autour de moi tant de nobles esprits, tant de braves cœurs, fléchir sous le poids d'infortunes imméritée?. L'homme, en général, vaut par ses épreuves. Mon unique malheur est de n'avoir pas obtenu de la destinée qu'elle m'éprouve. Ainsi tu as pu penser que je n'avais pas connu le plein de la vie, et le fait, hélas! ne pouvait que te donner raison. Mais si je n'ai pas vécu le malheur, je l'ai vu d'assez près pour n'y pas rester insensible : tu peux m'en croire. Peut-être diras-tu que jamais tu n'en as rien vu sur mon visage. J'ai toujours eu la pudeur de mes sentiments profonds. La tristesse des spectacles de la terre a, dès les premiers jours, compensé dans mon cœur la joie de mes succès. C'est le secret de cette vie sans exubérance où se neutralisaient deux sentiments contraires.

« Jai donc compris, jugé très clairement le bien et le mal de l'existence qui nous est offerte en ce monde. Je ne suis pas pessimiste : ce serait, en vérité, trop honteux, n'ayant connu que le bonheur, et jouissant, à l'heure où je t'écris, de la plus parfaite félicité qu'il puisse m'ètre donné d'obtenir. Je ne puis pas être optimiste, ayant vu partout trop de mal, et ressenti trop vivement — moi, doué de tant de moyens d'action — mon impuissance absolue à l'atténuer dans une proportion notable.

« Malgré tout, je crois sincèrement que la vie vaut la peine de vivre. La merveille de l'univers vaut d'êlre contemplée, et la chance de jouer dans la grande œuvre un rôle d'une journée doit être acceptée avec vaillance

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et bonne humeur. Car l'immense bienfuil nous fut départi de pouvoir disposer de nous-mêmes. La clef du grand repos est dans nos mains. Il dépend do nous d'échapper au malheur ou de couronner magnifiquement notre bonheur d'un hommage suprême de reconnaissance qui atteste en nous la conscience d'être allé, d'un seul bond, aux limites du bien ultime.

« C'est lîi mon cas, cher ami, et je viens de te dire en deux mots la raison profonde qui nous décide, ma fiancée et moi, au départ. Nous sommes tout au bout du bonheur : voilà le fait très simple dont la sensation aiguë nous est, par miracle, venue à tous deux en même temps. Par l'amour absolu, notre jouissance de vivre ne saurait être dépassée. Les éclairs de plaisir où le vulgaire met sa joie, s'évanouissent aussitôt apparus. Nous les avons fixés, l'un pour l'autre, dans l'extrême achèvement de la béatitude souveraine. Tu vas rire : quelquefois, nous avons eu peur d'être dieux et de ne pouvoir rompre un cycle d'éternité qui, supprimant la fragilité de nos délices, les aurait faites moins exquises. "Mais non, nous sommes bien mortels, et cette dernière chance nous vient de pouvoir arrêter la fortune au passage, en échappant aux pièges de la vie qui nous guettent pour paralyser, au jour le jour, quelque chose de nos facultés de bonheur.

« Quoi de plus? Quelle raison pour justifier le courage inutile de vivre plus longtemps? Je ne puis pas changer le monde. Les parents de ma fiancée ont d'autres enfants qu'ils adorent. Je le laisse Paul, que sa disposition d'esprit met au-dessus du malheur. Pensez à moi comme à rhomm.e le plus enviable qui ait vécu. Tout à l'heure, au Lido, nous éloignerons le gondolier pour un moment et, quand nous serons au largo, enlacés l'un à l'autre, nous nous élancerons, l'extase

suprême au cœur, dans ce grand ciel bleu d'en bas dont nous tentent les eaux. Quand tu recevras ce papier, nous aurons achevé notre apothéose.

« Adieux de l'aiiiilié.

(' PlEI.RE ».

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