JUSTIN CAGNARD, ARMATEUR
Pendant trois générations successives la ville de Nantes s'honora de la maison « Justin Cagnard, armateur ». La modeste inscription du quai de La Fosse, en capitales noires sur tôle blanche émaillée, ne manifestait en aucune façon l'orgueil d'unepuissance.C'estqu'iln'en était pas besoin, le monde des afl'aires ayant|mis depuis un siècle la dynastie des Justin Cagnard au premier rang.
Le fondateur de la maison, Tancêtre, avait laissé le double renom d'une grande hardiesse en affaires et d'une fidélité scrupuleuse à ses engagements. Les guerres de la Révolution et de l'Empire, accompagnées de la révolte vendéenne, qui vint jusqu'aux portes de Nantes, avaient presque anéanti le négoce du port. Les risques étaient grands pour ce qui subsistait de notre marine marchande, mais la récompense était belle par l'extravagance des prix. Une heureuse fortune favorisa les voiliers de Justin Cagnard 1"='', qui, disposant de gros capitaux, fut bientôt maître du marché. Adjudicataire d'approvisionnements pour les armées, il se fit une extraordinaire réputation d'intégrité en refusant avec indignation mille complicités offertes pour voler le gouvernement, qui ne lui en sut aucun gré.
lOi AUX EMBUSCADES DE LA VIE
Demeuré patriote à la mode révolutionnaire, il mourut de douleur à « la Paix « comme les gens disaient alors, en voyant leur ville aux mains de la soldatesque étrangère. Depuis longtemps déjà, il avait passé la main à Justin Cagnard II, initié par lui aux secrets des grandes afiaires. La maison n'a pas d'histoire sous ce nouveau règne. Elle continua de prospérer, développa son commerce avec les « îles » et, aux approches de la Révolution de 1830, Justin Cagnard III reçut de son père en héritage l'un de nos premiers entrepôts de denrées coloniales.
Intéressé dans la grande raffinerie, le dernier des Cagnard — obstiné célibataire, indifférent à sa parenté — passait pour posséder la plus grosse fortune de Nantes. Comme il n'avait pas de besoins, son train de maison était d'une simplicité qui n'était pas très rare en ce temps, mais qui le ferait aujourd'hui taxer d'avarice. Il avait conservé l'appartement du grand-père, au-dessus de ses bureaux, sur le quai de La Fosse. Mais les grandes salles vides le voyaient rarement paraître. Il se confinait dans sa chambre, servi, pour tout domestique, par une de ces Bretonnes casquées de toile blanche, que le Nantais dénomme Cul-Salé. De visites mondaines, il n'était pas question, et les affaires se traitant dans les bureaux du rez-de-chaussée, il arrivait rarement que « Marie » eût à répondre au coup de sonnette, qui ne manquait jamais de lui arracher cette exclamation de surprise : « Bon, voilà quelqu'un qui se trompe. »
Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, que Justin Cagnard eût rien d'un misanthrope, ou qu'il se plût dans la compagnie de ses pensées. Sa vie s'était arrangée ainsi sans qu'il pût dire pourquoi ni comment. La puissance de l'habitude est invincible chez
nos hommes de l'Ouest qui se laissent prendre avec (It'lices aux plaisantes routines de chaque jour où se ii'siiine pour eux le charme de l'existence. Cependant .luslin Cagnard, tout aux plaisirs de sa retraite privée >i)us le gouvernement autoritaire de Marie, la cnl-salp^ lien menait pas moins une vie exceptionnellement active. Sa journée se partageait entre l'enlropôl des ^alorges et son bureau de La Fosse, coupée par un frugal déjeuner sous la pression des affaires.
Au temps où je le vis, il me paraissait très vieux — i "étais encore enfant — mais en réalité il n'avait pas atteint sa soixante-dixième année. C'était un petit homme placide et souriant, de visage effacé, qui savait caclier sous l'apparent abandon des propos, une parlaite maîtrise de lui-même. Il se plaisait à interroger tout le monde sous prétexte d'ignorance, et excellait dans l'art de répondre à une question par une autre question plus pressante.
Les affaires terminées, à cinq heures en hiver, à six heures en été, on le voyait apparaître dans la grande salle du cabinet de lecture tenu par Plançon au coin de la place Graslin et de la rue Jean-Jacques-Rousseau. Il échangeait discrètement avec ses plus proches voisins des signes de bienvenue, parcourait rapidement les Journaux des ports, achevait de se renseigner sur l'état du marché, et prenait au hasard un journal politique, le Siècle, les Débats ou la Gazette de France pour les nouvelles du jour.
Ainsi pourvu, il passait dans le cabinet de Plançon, où quelques initiés seuls étaient admis à s'asseoir. Ce cabinet consistait en un grand couloir aux murailles garnies de livres, aboutissant à deux fenêtres sur la place Graslin. Le maître du lieu trônait là derrière un grand pupitre, recevant et rendant des volumes cras-
seux, romans, livres d'histoire dont une importante clientèle d'employés et de petits bourgeois faisait son ordinaire pâture. Du pupitre aux fenêtres un espace vide était meublé de quelques chaises. C'est là que se réunissait quotidiennement, sous Louis-Philppeet sous l'Empire, « le parti libéral » nantais composé d'une douzaine de personnes, avocats, médecins, commerçants, pour échanger des vues sur la politique du jour.
Plançon, grand diable barbu au sourire d'enfant, se trouvait chaque soir détenteur, on ne sait comment, de nouvelles mystérieuses qu'il confiait seulement aux oreilles sûres : après quoi l'on causait librement de toutes choses sous l'œil — parfois intéressé — des clients du cabinet de lecture. Quelqu'un qui me touchait de près conquit là par de vifs propos, en 1858, un brevet de déportation sans jugement, en Algérie. C'était le centre de toutes les informations sur les affaires publiques et les choses de la cité. « // paratt qu'on a dit cela chez Plançon » était un argument de poids dans les discussions nantaises. Enfin la position stratégique des fenêtres dominant la place Graslin oïi tout Nantes avant dîner vient faire les cent pas devant le Grand-Théâtre, faisait du cabinet de Plançon un incomparable observatoire.
Justin Cagnard, jouissant de la considération générale, était admis dans le cénacle à titre d'auditeur, car jamais il ne prenait part à la conversation, sauf quand une question de commerce ou d'industrie se trouvait en jeu. 11 regardait un petit homme tout rond, la face enfouie dans de grands poils blancs hérissés, arpenter la place Graslin, tous les soirs à la même heure, les mains derrière le dos, objet de la curiosité de tous. C'était le générai Cambronne, au déclin de sa vie. Il écoutait le docteur Guespin — aujourd'hui statufié dans
?;i ville, après le soldai de Waterloo — prophétiser une rùvolulion de justice qui ferait régner parmi les liommes une félicité souveraine. Il assistait, impassible, aux récils d'un aimable vieillard dont la fine silhouette bourgeoise et le visage rose sont demeures dans ma mémoire : M. Joseph Cormier, Fun des survivants de la jeune garde et... ancien ami de Marat.
Sa moisson de nouvelles et de propos achevée, Juslin Cagnard retournait à Marie qui provoquait ses conlidences sur les événements de la ville tout en lui servant son dîner. A huit heures, il était au lit et dormait tout d'un trait jusqu'au matin. Vous penserez sans doute, comme tout le monde, que ce beau sommeil olait l'indice d'une conscience tranquille et vous aurez raison. Mais il y a plusieurs explications d'une tranquillité de conscience. Je vous ai montré en quelques traits rapides ce qui se voyait de Justin Cagnard. 11 reste à lever le voile pour faire apparaître ce qui ne se voyait pas.
Ce qui ne se voyait pas, c'est que Justin Cagnard, produit de l'accumulation quotidienne du labeur ances- Iral obstiné dans le même sillon, n'était, au fond, par labsence de personnalité, qu'une décorative impuissance. Sans donte, il savait des affaires ce qu'il en fallait pour ne pas laisser péricliter sa maison. Mais c'est tout ce qu'on en peut dire. Il était le rouage d'une machine dont l'impulsion venait uniquement de la vitesse acquise des anciens. Point de changements (juand tout du monde change. Point d'initiative pour quelque développement nouveau. Point de traits de caractère. Rien de saillant, rien d'individuel où se prendre en celte figure sans physionomie.
Les bons Nantais ne s'atlardaient point à celle analyse, éblouis par le prestige des millions, et principalement
occupés deux-mêmes. Pourlaiil l'observateur le plus sagace oui élé bien embarrassé de découvrir dans Juslin Cagnard autre chose que des qualités négative s. Il n'était ni intelligent, puisqu'il ne concevait rien audelà de son métier, ni bête puisqu'il suivait avec succès la routine des afTaires. 11 n'était pas vertueux, n'aumt aucune notion du devoir, ni vicieux, n'ayant jamais eu aucune passion à satisfaire. Il n'avait point de bonté faute de s'intéresser à qui que ce filt dans l'univers, ni de méclianceté, faute de sensations personnelles, aussi bien que de forces à dépenser contre les hommes en dehors des combinaisons de son industrie. I\i haines, ni amours. Le prochain pour lui n'existait pas. Pas plus de souffrances que de joies. On ne pouvait l'accuser d'avarice, car il entassait sans plaisir, et rémunérait sans trop de peine les services rendus. Pour la bonté, il eût été difficile de le citer en exemple puisqu'il n'avait jamais, de quelque sollicitation qu'on l'eût assiégé, fait œuvre de bienfaisance.
C'est même pour attirer l'attention du lecteur sur ce point spécial de cette existence que j'ai pris la peine d'esquisser brièvement la biographie de Justin Cagnanl. L'espèce, en effet, n'est pas aussi rare qu'on pourrait le penser, des gens qui, n'ayant besoin de personne, ne peuvent arriver à concevoir qu'on ait besoin d'eux. Justin Cagnard, typique en cela seulement, poussait cette incompréhension à l'extrême. Il voyait son uniijr.e raison d'être dans sa fonction d'armateur et de propriétaire, avec les droits légaux qui y étaient attachés. Au delà, il sentait vaguement une obscure humanité se mouvoir, dont il avait besoin pour la contrepartii; de ses entreprises, pourvue à son tour de droits si.nilaires qu'il devait respecter pour qu'elle respectât les siens.
Au delà, rien. Des pauvres, c'esl-à-dire une humanité secondaire qu'il fallait contenir par la police et la gendarmerie, pour rempêcher de se jeter sur les hommes d'ordre et de propriété, suprême ornement de la terre. Il ne voulait d'ailleurs aucun mal à ces « désordonnés ». Il comprenait même qu' « un homme innoccupé » eût pour distraction de secourir des malheureux. Pour lui, il avait autre chose à faire, et comme sa pensée ne pouvait s'élever au delà du « Doit et Avoir », comme il acquillait tous ses engagements au jour dit envers tout le monde, il ne pouvait admettre qu'une dette envers lui ne fût pas sacrée, soit qu'elle fiH au compte d'un de ses pairs, soit qu'il eût pour débiteur un père de famille réduit à la misère.
Aussi pendant cinquante années de sa vie, Justin Cagnard vécut « honorable », honoré, sans avoir jamais distrait de sa caisse la plus infime monnaie pour un acte de secours, et surtout sans avoir jamais manqué d'exercer la pleine rigueur du code à l'égard des misérables qui se trouvaient dans l'impossibilité d'acquitter leur loyer, dans les divers immeubles dont il était propriétaire. Aucune considération ne pouvait l'arrêter, puisqu'il ne voyait que son droit à satisfaire. Les pleurs des femmes, des enfants, les gémissements des vieillards, quand il lui arrivait de faire vendre les derniers meubles et les dernières loques sur le trottoir, agissaient sur lui comme la plainte de l'arbre sur la îognée du bûcheron. Il n'y découvrait rien qu'une fatailé du sort, conséquence infime de l'ordre magnifique
tabli dans l'univers.
D'ailleurs, il était religieux, en ce sens qu'il assistait ous les dimanches, à la grand messe de Saint-Nicolas. l ne perdait pas une parole des sermons du curé
ournier sur la charité. Il approuvait d'un hochement
de tète, mais, quand la sébile passait, le quêleur le Irou- !
vait fermant les yeux, absorbé sans doute dans la prière. '
Un jour, le curé de Saint-Nicolas voulut lui en faire ]
reproche, amicalement. ^
— Monsieur l'abbé, répondit Justin Cagnard, per- { mettez moi de vous dire que vous portez sur moi un ) jugement téméraire. Je suis armateur, propriétaire, je ] paye mes impôts, je me conforme aux lois. Mes enne- ^ mis, si j'en avais, seraient impuissants à me nuire, j Quand vous me voyez en règle avec tout le monde, r vous devez bien penser que l'idée ne saurait me venir ' de me mettre en révolte contre les enseignements de l'Eglise. Apprenez que je prépare une charité comme on n'en voit guère.
— Combien je suis heureux de vous entendre, cher monsieur, fit l'abbé, très désireux d'en savoir davantage. Puis-je connaître laquelle de nos œuvres?...
— Oh! cela ne m'importe gu'ère, je vous le dis fran- ' chemenl. Le détail ne m'intéresse pas. En mourant, je laisserai toute ma fortune aux pauvres. On ne peut pas me demander davantage. I
— Je vous remercie d'avance de ce magnifique j cadeau, et je souhaite que l'échéance en soit longtemps | retardée. Mais ce que nous donnons à l'article de la Ij mort, ne nous appartient déjà plus puisque c'est l'heure ! même oîi Dieu nous le retire. Ce n'est plus notre bien j dont nous faisons cadeau, c'est celui de nos héritiers, i et cela diminue singulièrement la valeur de l'acte aux yeux du Juge Suprême.
— Le Juge Suprême, mon cher Curé, sera tenu de constater que j'aurai laissé tous mes biens aux pauvres, et la preuve qu'à ce moment ils étaient miens, c'est que ma volonté seule aura déterminé le don. Le fait est là que rien ne peut changer.
DANS LORDRE ETABLI 111
— Vous ne vous serez privé de rien.
— Je vous donnerais tout à l'heure un million, deux, trois, que je ne me priverais pas davantage. Vous savez que je n'ai pas de dépense. C'est pour les misérables que j'amasse, e(, dans leur intérêt même je prétends leur donner tout d'un coup. Qui donc pourra nier mon bienfait ?
— Moi, moins que tout aulre, cher monsieur Cagnard, car voire piété m'est garante que vous noubliere/ pas l'Ëglise. Toutefois, de votre vivant, ne pourriez-vous pas...?
— Oui, je vous entends bien. L'autre jour, chez Planron, M. Joseph Cormier, un ancien révolutionnaire, me reprocha toul Itas d'avoir fait vendre je ne sais quel ménage d'ouvriers que la municipalité avait du secourir. Je lui répondis que dans le secours de la municipalité il y avait ma quote-part, et que je ferais aux malheureux, un jour, présent de tous mes biens. Croiriez-vous qu'il ne se tint pas pour satisfait? Je ne pus jamais lui faire comprendre que ma prétendue « rigueur », toute passagère, était une bonté au profit permanent des pauvres de Nantes. Il me reprocha de « tuer les vivants pour assurer la vie de leur progéniture ». Quelle bêtise 1 Connaissez-vous beaucoup d'homme qui auront donné plus que moi? Le bon Dieu, là-haul, n'aura rien à me dire.
— Peuh ! on ne sait jamais, dit le curé, souriant.
— Moi je sais, affirma Justin Cagnard. Je paye à qui je dois, et qui me doit me paye. Quand le moment sera venu de me séparer de mon argent j'en ferai don aux pauvres, suivant le précepte de l'Eglise. Cela sera correct et digne de louanges. La vie, la religion, monsieur le curé, sont une tenue de livres.
Ainsi parla Justin Cagnard. Ainsi acheva- t-il de faire,
continuant de ruiner tout ce qu'il put de pauvres vivants pour enrichir les pauvres à venir. Il laissa des millions dont s'enrichirent, avec l'Église, de grandes administrations de charité publique. Le curé Fournier dit à son intention beaucoup de messes. Le préfet, le maire firent son éloge pompeusement. En décompte, les larmes des mères qu'il frustra des haillons de leurs petits. Qui osera dire que « la tenue de livres » fut à son avantage?