‹ Aux embuscades de la vieChapitre 13 sur 42 · BIENFAISANCE MALFAISANTE · texte numérisé non relu

BIENFAISANCE MALFAISANTE

La bienfaisance est une vertu : nul n'y sauraitconlredire. Mais avouez qu'il y a des bienfais;inls de malfaisance extrême par la sottise de leurs bienfaits.

Au temps lointain de ma jeunesse, florissait dans le bocage vendéen un couple vénéré dont l'égoïste « bonté » fatigua, pendant cinquante ans, trois cantons. Ces excellentes gens se trouvaient possesseurs de grandes richesses, bien entendu, car, pour assommer autrui de sa générosité, il faut d'abord en avoir reçu du Ciel les moyens. Pieux encore, la constatation n'est pas moins superflue, car il a fallu la prédication d'une récompense éternelle pour tuer dans l'humanité le beau désintéressement qui est la fleur de l'acte de secours.

Le baron des Grillères était un liobereau de petite noblesse et de grande propriété. Ancien garde du corps du roi Charles X, le droit divin et le retour aux splendeurs de l'ancien régime étaient absents de ses préoccupations, ainsi qu'il le fit voir lorsqu'il accepta le grade de capitaine dans les milices bourgeoises que Louis- Philippe arma pour repousser, au nom des barricades de Juillet, la tentative de chouannerie vendéenne où

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échoua piteusement la duchesse de Berry. J'ai vu, dans le cabinet du baron, une reluisante panoplie où les épauleltes du garde du corps fraternisaient suggestivement avec le hausse-col du capitaine de la garde nationale en armes contre la légitimité. Au centre, deux épées se croisaient, Tune jadis au service du Roy légitime sacré à Reims, l'autre qui fut tirée du fourreau contre la même légitimité, pour maintenir les droits de l'usurpateur.

D'une coniradiction de celte double manifestation guerrière, le bon soldat, certainement, ne s'étaitjamais avisé. Il avait défendu en toutes circonstances l'ordre établi, c'est-à-dire le régime qui lui garantissait la jouissance paisible de ses biens, et la logique de sa conduite lui paraissait fort claire, car il ne voyait rien de plus sacré dans le monde que ce qui assurait la tranquillité de sa vie. Dénué de l'instruction la plus vulgaire, et possédant tout juste l'art de dessiner une vague signature, il ne s'embarrassait point d'une doctrine quelconque. L'Église avait réponse à tout. Il s'en rapportait de tout à l'Église. Ce principe a le grand avantage de nous dispenser de tout effort personnel de savoir.

La baronne, de naissance bourgeoise, et, pour cette raison, sans doute, très fière des trois grilles de son écu, vivait uniquement, comme elle avait coutume de dire, « pour la gloire de Dieu ». La Divinité, selon cette âme simple, avait besoin de la baronne des Gril 1ères pour atteindre au plein de son triomphe. C'est une conception commune chez les croyants que le Créateur des mondes en est à recevoir de ses créatures les sensations, tantôt bonnes et tantôt fâcheuses, que le contact de nos semblables développe en chacun de nous. Ces braves gens convaincus que le Dieu de l'univers se met en joie ou se fâche, suivant qu'ils foût

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telle OU telle chose. Bien plus, ils ont une assez faible estime de la Providence pour croire qu'elle a besoin d'être défendue contre ces mêmes humains qu'elle pourrait, d'un geste, faire rentrer dans la poudre. Souvent n'entendez-vous pas dire que tel ministre ou tel parti veut « chasser Dieu » de quelque part, et que le fait s'accomplirait sans doute s'il ne survenait tel paladin de soutane ou d'épée pour prendre la défense de l'Être Suprême, jugé, paraît-il, hors d'état de se proléger lui-même?

La baronne vendéenne, vivant en perpétuel colloque avec l'Eternel — tantôt directement en son oratoire, tantôt par l'entremise des fonctionnaires divins délégués à cet efifet parmi nous — avait pris pour spécialité singulière de « contribuer à la gloire de Dieu ». Il lui semblait vaguement que si elle donnait l'exemple de toutes les vertus, le Fabricateur Souverain — comme V^aucanson tirant vanité de son fameux canard — se trouverait très fier d'avoir à ce point réussi un parfait exemplaire d'humanité, et que l'admiration de l'univers pour le génie capable d'un tel chef-d'œuvre s'en accroîlrait jusqu'à chatouiller délicieusement l'orgueilleuse faiblesse du Tout-PuissaAt. On peut rêver pour le Maître de l'infini des causes de salisfaction moins humaines. Qu'importe, dira-t on, si cette vue, plutôt terre à terre, de la Divinité procurait à la dévote baronne d'heureuses facilités pour la pratique des « veflus »?

Les « vertus », quand on a quatre-vingt mille livres de rente, sans aucun goût personnel ni passion d'esprit ou de cœur à satisfaire, ne semblent pas d'un achèvement supérieur aux forces humaines. La baronne des Grillères, « pour la gloire de Dieu », vécut dans une chasteté de banquise et laissa son bien aux riches après

sa mort. Je dois dire que l'ancien garde du corps lui rendit l'exercice de la première de ces perfections singulièrement aisé. Un certain accident, dont les suites devaient être désastreuses pour son éventuelle progéniture, n'avait laissé au baron, avant son mariage, d'autre ressource que l'austérité pure et simple au sein même du conjungo. Il parlait quelquefois d'une chute de cheval aux Champs-Elysées, et de l'opération « très grave » qui s'en était suivie. La rumeur publique, méchante, signalait une avarie de moins noble origine. En tout cas, les déceptions matrimoniales de M"* Girard, devenue baronne des Grillères, amenèrent, dès le mois qui suivit le mariage, un terrible accès d'hystérie que le médecin jugea d'un mot cynique en présence du baron déconfit : « Il n'y a que deux solutions de la crise : le vice ou la vertu. » Les tentations de vice étant nulles au château de La Fougeraie ou même dans la petite ville de Tiffauges, à quelques lieues de là, l'infortunée baronne n'avait d'autre ressource que de se laisser choir au plus profond delà vertu. Du culte de la Vierge, où elle accrocha sa vie, ses pensées, elle reçut un grand réconfort : « Sainteté à part, disait le docteur impie, quand il la trouvait en prière devant ses figures de plâtre, vous lui rendriez des points, chère madame. » Et le fait est que la baronne, par l'effet d'un trop explicable miracle, vécut épouse immaculée.

Dieu, la Vierge et les Saints recommandent de donner. Surtout, il leur plaît qu'on donne à l'Église d'abord, c'est-à-dire à eux-mêmes directement. Aux pauvres ce qui peut rester. La baronne des Grillères se fit une joie de donner à l'Église. Les cliapelles naissaient sous ses pas. Après consultation avec son directeur, elle avait voué son mari à saint Joseph, et le saint et le baron échangeaient mille grâces. L'un recevait

des slalues, dos prières; l'autre, le plus haut exemple de résignaliou. A tous les carrefours du parc, se dressait le groupe de la Sainte- Famille, avec une inscription attestant que le baron et la baronne des Grillères prétendaient associer leur nom dans la mémoire des hommes ù ceux du couple élu pour le plus grand miracle de la terre.

Tous les établissements religieux de la contrée, tour à tour, furent gratifiés de sommes en échange desquelles les pieux donateurs ne demandèrent rien qu'une plaque de marbre, bien apparente, pour faire tlamboyer en lettres d'or cette charité chrétienne dont le Maître a dit que la muin gauche doit ignorer les aumônes de la main droite. Assurément, la présence des pauvres, infirmes ou malades, dans une maison hospitalière desservie par quelque congrégation, n'était point, pour le baron et la baronne une raison de l'exclure de leurs munificences. Cependant, ils considéraient que le service direct de Dieu et des saints devait primer tout autre, car ce sont les puissances du Ciel qui disposent des récompenses, et l'on peut craindre qu'il n'y ait une sorte d'impiété à contrecarrer les desseins insondables de la Providence en essayant d'alléger les épreuves qu'il lui a convenu d'imposer aux humains.

Le maire de La Fougeraie, un franc-maçon notoire, ayant pris l'initiative d'une souscription pour l'établissement d'une fontaine publique au milieu de la place du village, le château refusa d'y contribuer, mais tout aussitôt consacra deux mille francs à l'achat d'un bénitier de Carrare où l'on voyait un groupe d'anges portant au Ciel l'écusson à trois grilles.

Pour les pauvres qui ne craignaient pas de solliciter individuellement l'aumône, je ne saurais nier que ba-

ronne et baron les eussent en grand mépris. Toujours, dans l'histoire de chaque misérable, il se rencontrait quelque faute de conduite qui devait empêcher la charité publique de s'exercer à son endroit. Il s'était enivré, un dimanche, au cabaret. On l'avait accusé d'avoir volé des pommes de terre. Il s'était pris de querelle dans une fête de village. Comment une pareille vie de désordre pouvait-elle aboutir autrement qu'à la mendicité? Il faut travailler, bonhomme. Cherchez de l'ouvrage. Allez-vous seulement à la messe? Faitesvous vos Pâques? Allez voir M. le curé. C'est à lui que nous remettons nos aumônes, car tout le pays sait bien, n'est-ce pas, que nous ne gardons rien de ce que le bon Dieu nous a départi. Ce n'est pas aux biens trompeurs de la terre qu'il faut vous attacher, mon pauvre ami. Les choses du ciel seules méritent nos efforts. Allez-voir M. le curé, qui est très bon : il saura pourvoir aux besoins de votre âme. Quelquefois, le don d'une petite médaille de cuivre représentant saint Joseph ou la Vierge Marie accompagnait ce discours, et le mendiant, si endurci qu'il fût dans le mal, s'en allait avec d'humbles saints et des manifestations mélancoliques de reconnaissance.

Certes, le vice est digne d'exécration, mais peut-on nier que certains aspects de vertu ne soient parfaitement haïssables? Le vice, provoquant des repentirs, s'accommode parfois d'accès de générosité sans espérance de retour. L'égoïste bon lé de la vertu calculante voit dans la charité chrétienne l'ouverture d'un compte de banque avec le Créateur, et s'ôte le mérite de donner, tout en prodiguant les dons, par l'exigence avouée d'un profit hors de comparaison avec le payement offert. Le baron et la baronne des Grillères savouraient délicieusement le plaisir de s'entendre louer du

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liauL du la chiiire. Aucune hyperbole de flatterie ne leur paraissait excessive, puisque semant l'argent de toutes parts, ils en attendaient une abondante récolle de vénération fastueuse. 11 ne leur manqua, pour être aimés, que d'aimer tout simplement d'abord.

De la vie de famille ils ne connurent jamais que lo tête-à-tête de deux éjj;oïsmes férocement tendus vers l'incompréhensible félicité future par Tapplicalion d'une phraséologie d'amour à leurs convoitises d'éternité. Ils avaient pour intermède la basse adulation des parents pauvres, dont les misérables calculs ne leur échappaient pas. L'habitude de s'entendre, à chaque phrase, gralilicr de toutes les vertus concevables leur était plaisante, et, bien qu'ils n'ignorassent pas que leur argent entrait pour quelque chose dans la dépense d'élogieux superlatifs dont ils étaient l'objet, ils se laissaient aller à la douceur de croire qu'ils accomplissaient, en efît't, à chaque minute de leur vie, des prodiges de bonté. 11 va sans dire qu'ils ne f.ii'^aient pas don à quelque arrière-neveu de trois chemises ou d'une paire de souliers sans que l'affaire fût dûment trompettée.

Un jeu charmant, pour la baronne, était des attributions de legs à tous les siens. Pas un meuble, pas un bijou, pas une pièce d'argenterie, pas un objet du plus vulgaire usage dont elle n'eût fait théoriquement cadeau par anticipation à quelqu'un de ses héritiers. Elle ouvrait une armoire, et montrait à l'heureux « propriétaire » une pancarte fixée au revers de la porte. « Je lègue ce meuble, qui me vient de ma chère maman, à ma bonne petite cousine Marie que j'aime de tout mon cœur. » On devine quels embrassements, quelles effusions de tendresse. Plus loin, une pendule laissait apparaitre sous le socle le coin d'un papier. « Je lègue cette pendule, qui fut la propriété de ma

bion-aimée grand-mère, à mon petil-neveu Charles qui priera pour sa bonne tante ». Quelle extase quand le petit neveu Charles, conduit mystérieusement en cet endroit, lisait de ses yeux le texte qui le rendait possesseur du trésor! Personne dans la famille qui n'eiU son lot.

Seulement, la capricieuse baronne, d'humeur très susceptible, s'offensait d'une misère à tout propos. Pour une lettre en retard, pour des remerciements qui ne lui paraissaient pas rendre un suffisant hommage à sa générosité, elle déclarait que Charles ou Marie ne l'aimaient plus, et comme l'affection lui paraissait uniquement matière à marché, les petits papiers indicatifs de legs se voyaient tout aussitôt remplacés par d'autres. L'armoire de Marie s'en allait à Céline, la • pendule de Charles sautait dans l'héritage de Jean, à qui l'on en faisait, en grand secret, confidence, jusqu'au jour où, pour quelque « faute » imprévue, Alphonse se voyait attribuer — pour un temps — la pendule, et Rose l'armoire. Comptabilité mouvante qui suscitait entre parents des haines inextinguibles.

Le chef-d'œuvre fut le mariage de Jean avec Rose. Jean était conducteur des ponts et chaussées. Il aimait sa cousine Marie qui apportait au maigre budget familial le produit de sa couture. Les deux jeunes gens étaient fiancés depuis six mois, lorsqu'un beau matin, sans raison connue, la baronne déclara que c'était Rose qui convenait à Jean, comme Jean faisait tout justement l'affaire de Rose. Grand émoi. La crainte d'être déshérité mettait chacun aux pieds de la « bien chère tante ». Marie, dans les larmes, fut chapitrée jusqu'à ce qu'elle eût promis d'entrer au couvent (où la baronne paya sa dot), dans l'intérêt de Jean dont elle associerait le nom dans ses prières à celui de la providentielle

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l.inte qui lui ouvrait tniséricordieusemeni la voie du ^alut. Jean se laissa convaincre, hélas! plus facilement iiicore, quand il apprit qu'il serait légataire universel rii compagnie de Rose, et celle-ci, qui avait des idées lie grandeur et ne rêvait rien de moins que d'entrer :ia théâtre, se prêta de bon cœur à la comédie de l'amour grassement rémunéré.

Jean fut invité à démissionner pour w vivre en monsieur » et, avec l'aide des dispositions naturelles de lîose, le jeune couple, comblé de présents en espèces sonnantes, se prélassa glorieusement, sous l'œil heureux de la baronne, dans toutes les sottises de l'inutile richesse.

Le baron mourut d'un accès de goutte, maladie Ignorée des vilains. Tous ses biens passaient ù sa femme. Rose et Jean n'avaient reçu en dot que dix mille livres de rentes, mais ils avaient promesse formelle de tout l'héritage. Par malheur, huit jours avant sa mort, la baronne se trouva choquée « d'un manque d'égards de Rose » qui consistait à n'avoir pus marqué un désespoir assez bruyant au récit des souffrances de -a tanle. Un testament in extremis légua tout à l'Église, in récompense d'innombrables cérémonies qui devaient assurer le comble des joies célestes à la mourante.

Rose et Jean, après un torrent d'invectives, quit- I Tcnt le pays. Dix mille livres de rentes, pour eux, l'était la misère. Ils accoururent à Paris où, en moins l'une année, des spéculations de Bourse enlevèrent à Jean jusqu'à son dernier sou. Chacun tira de son côté. Uose s'en alla chanter dans un café-concert du faui' ourg Saint-Martin. Jean entra au service d'une agence e courses. Il n'a encore subi qu'une condamnation à au mois de prison pour une partie de bonneteau. \dmirables effets d'une bienfaisance malfaisante!

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