‹ Aux embuscades de la vieChapitre 14 sur 42 · L'HÉRITAGE DE TANTE ROSALIE · texte numérisé non relu

L'HÉRITAGE DE TANTE ROSALIE

M"' Rosalie Rigal était, de Taveu unanime, la personne la plus considérable du village. Pourtant, le hameau de Saint-Marlin-en-Pareds, dans le Bocage vendéen, se vante d'un ancien notaire ayant échappé sans trop de peine à la cour d'assises, et d'un brigadier de gendarmerie en retraite qui tient le bureau de tabac. Autour de ces dignitaires, se groupent quelques fermiers « qui ont du bien » et une douzaine ou deux de petits propriétaires qui, tout en étant obligés de travailler pour vivre, n'en ont pas moins le sentiment de leur importance dans l'État. Quand ils disent « mon champ », u ma vache », « ma barrière », l'àpreté de leur voix dénonce l'émotion du conquérant qui, dans l'univers infini, a mis sa grippe sur une portion de planète et n'entend point lâcher prise.

Que l'unique joie du paysan soit de s'enclore d une haie ou d'un mur et de mépriser ceux qui n'en peuvent faire autant, personne ne l'ignore. Que son admiration, son estime, son respect aillent de primesautà l'argent, le trait, étant commun aux gens des villes, permet d'épargner le détail d'une analyse de psychologie. Qui donc expliquera le phénomène des égards unanimes

DANS I/OnDHE ÉTABLI ii^

• lonl Saiiit-Mai-Lin-en-Pareds honorai lM"Mlosalie Rigal?

Pour toiil bien au soleil, la vieille fille — sur qui se lovail l'aurore de la soixante-dixième année — exhibait une minuscule maison, pUit(')t délabrée, mais propre el toute luisante du perron aux tuiles, terminus d'un étroit jardinet en corridor. Un tel domaine n'appelait pas sur la maîtresse de céans l'attention admirative des humains, l/intérieur de l'habilalion était d'une modestie extrême. L'n grand lit à colonnes taillé en plein chêne, une lable rustique pour les repa"» composaient, avec quelques chaises de paille et le fauteuil de M'"" Rosalie, tout l'ameublement de Tunique chambre. Aux murs, des images de sainteté. Sur la cheminée, une pendule de bronze dédoré représentant un Turc féroce emportant au galop de sa monture une jeune chrétienne en larmes, marquait midi moins un quart depuis des temps inconnus.

A la porte-fenêtre, sur la rue, donnant accès au jour, M'"^ Rosalie installait son tricot, du lever au coucher du soleil. Doù un fort grand embarras pour entrer ou sorlir. Quand un visiteur paraissait, M'"' Rosalie appelait Victorine. La servante arrivait, aidait sa maîtresse à se lever péniblement, déplaçait le fauteuil, y installait à nouveau confortablement la vieille fille en l'accotant de coussins spéciaux à des endroits déterminés, déplaçait iM replaçait le tabouret ou la chaufTerette, enlevait un petit guéridon faisant office de table à ouvrage, et ouvrait l'huis avec un protocole d'excuses sur le retard. Il ne fallait guère moins de cérémonies que pour être admis l'U présence du Roi-Soleil. Quand Victorine était occupée aux soin? du ménage, il lui arrivait de se faire attendre. Au«si, le perron de M"^ Rosalie était-il réputé pour le lieu du canton le plus propice aux « enrhumures ».

Malgré l'incommodité de l'accès, les visiteurs ne man-

quaient pas. Au premier rang des plus assidus, le notaire et le curé. AF Loiseau, le notaire en retraite, était Tami de la maison. Va gros homme rougeaud, face impeccablement rasée et crâne plus glabre encore que le menton, toujours en belle humeur, toujours plein do joyeuses histoires, mais cachant, sous la faribole elle rire, un souci, bien professionnel, des alTaires sérieuses, ainsi que l'atleslait réternelle cravate blanche, insigne de sa dignité, qui rehaussait d'une touche officielle jusqu'au costume de chasse, jusqu'au débraillé du jardinage ou des vendanges.

L'amour du jardinage tenait M*" Loiseau, et comme il avait voué une affection particulière à M"" Rosalie, il se plaisait à venir bêcher lui-même ses plates-bandes, piquer des fleurs, arroser, lout en faisant la causerie. La vieille, cependant, s'installait au jardin, dans son fauteuil, à l'endroit où un brusque retrait de la muraille lui avait permis de percer une fine meurtrière qui enfilait la rue. De là, elle observait lout Saint-Martin, et se rendait compte, sans se déplacer, des événemenis du jour, sujet inépuisable de commentaires.

L'amitié devint telle entre ces deux personnages que le notaire soudainement déclara que, d'après de vieux actes entrevus jadis au chef-lieu de canton, il n'était pas douteux que leurs familles fussent alliées. De ce moment. M"" Rosalie Rigal devint pour M" Loiseau « tante Rosalie », et comme cette parenté était de celles que chacun peut revendiquer à sa convenance. M"' Rosalie se trouva bientôt tanlifée par tout le village. Elle appréciu, d'ailleurs, comme il convenait l'honneur de ce vaste parenlage, et fière, de l'universelle amitié — qui lui paraissait naturelle puisqu'elle aimait, sans trop distinguer, tout le monde — elle se laissa doucement aller au plaisir d'être tenue en vénération par tout le

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peuple de Saiiil-Marlin, qui consliluail à ses yeux l'univers.

Le curé, se trouvant à deux kilomètres de là, ne pouvait faire que des visites irrégulières. Mais l'occasion d'une voiture ou même d'une charrette amie, lui facilitait souvent le voyage, et, bien que tante Rosalie neùt rien d'une dévote, en dépit de ses images de sainteté, leurs longues conversations à l'écart du notaire faisaient dire qu'il y avait entre eux « des secrets ».

On ne se trompait pas. Il y avait « des secrets » de tante Rosalie au curé. 11 y en avait aussi de tante Rosalie au notaire. Et, pour tout dire, des secrets d'argent. Car il est temps d'expliquer l'invincible sentiment d'amour qui mettait Saint-Martin-en-Pareds aux pieds de tante Rosalie. La simple fille jugeait l'événement le plus naturel du monde, ses aimables qualités suffisant, pensait-elle, à lui assurer la bienveillance et l'affection de tous ceux qui la pouvaient connaître. Je ne voudrais point nier que la bonne humeur et l'enjouement discret de tante Rosalie ne fussent infiniment propres à la culture des relations de voisinage. Mais il y avait autre chose, sans que la bonne vieille eût jamais -essayé de s'en rendre compte.

Tante Rosalie était la parente pauvre de gros richards dans le canton voisin, petite-nièce du fameux Jean Bretaud, dont d'heureuses spéculations sur les biens avaient fait Thomme le plus important de la contrée. Les Bretaud avaient complètement oublié la parenté,, et, à l'inverse du notaire, l'eussent probablement reniée si tante Rosalie s'en fût réclamée.

Tante Rosalie ne réclamait rien, mais elle n'oubliait pas sa famille. Le soir venu, quand les volets étaient clos et les portes bien fermées : « Victorine, va chercher les papiers » s'écriail-elle, après un regard circu-

laire pour s'assurer que nul témoin ne pouvait la surprendre dans Tclaboration mystérieuse de l'œuvre qui allait s'accomplir. Viclorine, à ces mots, devenue grave, exlrayait de l'armoire une petite boîte plate, savamment ficelée, et déposait l'objet sur la table avec des manifestations de respect, après un long travail pour défaire les nœuds et dérouler les complications de liens qui gardaient le trésor de la vue dos profanes.

Le trésor était tout simplement une généalogie des Bretaud, avec pièces authentiques à l'appui. Les papiers dépliés sous la lampe et mis en ordre, le travail commençait. Il s'agissait de savoir quelles catastrophes étaient nécessaires dans la famille Bretaud pour faire tomber des millions dans la bourse de lante Rosalie. Un nombre considérable de combinaisons se présentaient à l'esprit, et c'est aies épuiser que tante Hosalie et Victorine consacraient leur nocturne labeur. Un tas de feuilles blanches, couvertes de griffonnages au crayon, montraient un effroyable enchevêtrement de calculs et de graphiques rudimentaires.

— Voyons ! Où en étions-nous? disait Rosalie.

— Mademoiselle, disait Viclorine, nous en sommes restées à la mort de votre petite-nièce Eulalie.

— Ah oui! la chère enfant! Le fait est que si elle venait à trépas cela avancerait bien des choses. Il reste ses deux cousins, qui passent avant moi, c'est \Tai. Mais il n'y a pas de santé dans cette branche de la famille.

— On a dit l'autre jour qu'il y avait une épidémie de scarlatine du côté de chez eux.

— Ml ! ah !

— Et puis, ils vont tout le temps à Paris. Un accident de chemin de fer est si vite arrivé.

— Ah ! il ne faut pas longtemps.

DANS I.'ORDRR ÉTABLI 1^"

El l'on (?onlinait sur ce ton pondant une grande heure, s'animant, comparant les avantages de tel décès ou de tel autre.

Dès qu'un Brelaud héritait d"un parent, par hypothèse, Viilorine le couchait sur sa feuille à l'état de cadavre. Bientôt, c'était autour des douces maniaques de l'héritage, une hécatombe de Bretauds, telle que l'éruption du Vésuve qui supprima Pompéi n'eût pas été de trop pour la réaliser. Au bord de- la tombe, cette septuagénaire édifiait son chimérique avenir sur des cadavres d'enfants, de jeunes gens, d'hommes et de femmes dans la force de l'âge qu'elle massacrait théoriquement, chaque soir, en toute paix de conscience, avant d'aller dormir — elle qui, pour le chasser, n'aurait pas fait de mal au dernier moucheron.

Lorque la table de tante Rosalie avait pris l'aspect d'un vaste cimetière, alors on faisait les comptes. Si onze personnes seulement venaient à mourir dans un ordre déterminé, tante Rosalie aurait tant. Si quatorze, telle autre somme plus ronde encore. Autre combinaison dans un ordre changé. On évaluait les fortunes, on prenait des moyennes quand on n'était pas d'accord. Mais, de quelque façon qu'on s'y prît, la discussion finissait toujours par un immense héritage au profit de tante Rosalie. Notez qu'à chaque mort véritable ou à chaque naissance, les combinaisons étaient dérangées ; il fallait recommencer le jeu sur de nouvelles bases. Nouveau plaisir.

Mais la joie suprême était dans la répartition de l'héritage. Ni tante Rosalie ni Victorine n'avaient l'emploi de leurs trésors. Toutes deux sans besoin, les inoffensives mais implacables rêveuses éprouvaient devant les folles richesses subitement tombées du ciel le charmant embarras de la créature humaine en disposition

de donner à bon compte l'exemple de toutes les vertus. V'iclorine n'avait jamais voulu loucher ses gages et ne songeait guère à les réclamer, vivant dans l'éternelle vision de tonneaux d'or. Inscrite au testament pour cinquante mille francs — pas davantage — elle était trop heureuse de prendre royalement sa part des générosités de sa maîtresse.

Deux cahiers se trouvaient sous sa main : l'un pour l'attribution des legs, l'autre pour les « placements ». Tous deux présentaient un inextricable fouillis de chiffres raturés, rétablis, et raturés encore pour des modifications nouvelles.

— Hier, disait Rosalie, nous avons donné cent mille francs à l'hôpital de La Roche-sur-Yon. C'est beaucoup.

— Pas assez, mademoiselle, reprenait Victorine. Je voulais vous le dire. Cent mille francs pour les malades I Que voulez-vous qu'on fasse avec cela?

— Tu as peut-être raison. Mettons cent cinquante mille.

— Deux cents.

— Va pour deux cents. Je ne vais pas te faire du chagrin pour si peu.

— Et l'Église?

— Ah ! l'Église...

— Mademoiselle, vous ne pouvez pas refuser quelque chose au bon Dieu, après qu'il vous a tant donné.

— C'e?t pourtant vrai. Allons, la semaine prochaine, j'ajouterai quelque chose à mon testament.

Et, pendant une heure, la discussion se poursuivait sur ce ton. Les résultats, bien entendu, en étaient dûment consignés dans le cahier secret, et l'on passait à la question des placements.

— M, Loiseau me dit que les actions du chemin de

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Ter de l'Ouest ont baissé. Il me conseille de prendre du Nord. Il dit que le Nord c'est Rothschild. Alors, lu comprends, Victorine.

— Il sait tout ce M. Loiseau. Il faut faire comme il dit. Moi, je n'y connais rien.

— Eh bien 1 marque du Nord à la place de l'Ouest. Quant à la rente, il parait qu'on parle dune conversion.

— Qu'est-ce que c'est que ça!

— C'est une manière de nous faire perdre de l'argent.

— Alors?

— Alors, il faudra peut-être nous débarrasser de notre rente. J'en parlerai demain à M. Loiseau, et peutêtre aussi à notre bon curé, qui est très au courant. Fais une croix devant les titres de rente pour ne pas l'oublier — etc., etc.

Et tante Rosalie, en effet, ne cessait de harceler le notaire et le curé de questions sur ses placements et sur l'usage qu'il conviendrait de faire de ses richesses après sa mort.

Ceux-ci avaient pris goût à la conversation. Aussitôt que tante Rosalie, interrogée par eux sur ses héritiers directs, déclara que, n'ayant vu aucun des Bretaud depuis plus de quarante années, « elle avait résolu de ne pas leur laisser une parcelle de son bien », de ce jour, le curé se mit à plaider pour l'Église, pour le pape et pour ses bonnes œuvres. Ses efforts, d'ailleurs, furent amplement récompensés, car tante Rosalie, sans faire droit à toutes ses demandes, l'inscrivit généreusement pour des sommes considérables dont elle lui remit la liste en grand mystère. Moyennant quoi, elle reçut confidentiellement l'assurance des félicités éternelles, bien qu'elle n'accomplit d'ailleurs aucun de ses devoirs religieux.

Le notaire, flairant l'aventure, en vint bientôt à insi-

nuer discrètement qu'il aimerait à garder un « souvenir » de ?a vieille amie. Comment le lui refuser, quand ses indications sur les placements de fonds étaient si nécessaires?

— Rensoignez-moi bien, monsieur Loisoau, disait la tante Rosalie avec un bon sourire. Vous serez payé de retour. Je ne vous oublierai pas.

Et de temps en temps, par un codicille dont il lui avait donné la formule, elle arrondissait la somme destinée à rexcellent notaire. Sur quoi, celui-ci se dépensait en de nouveaux efforts de jardinage. C'est ce qu'il ï appelait jovialement « bêcber le testament de tante "j Rosalie ».

De tels événements ne pouvaient demeurer secrets. Saint-Martin-en-Pareds avait 1res vite appris que tante Rosalie avait de grandes richesses, provenant, pensaiton, des générosités du grand-oncle Brelaud. Brouillée avec « ses héritiers », elle laisserait tout à « ses amis ». Qui donc pouvait se refuser à lant de généreuse affection? A la suite du notaire, tout Saint-Martin se trouvait inscrit dans l'amicale parenté. Et c'étaient des visiles, et c'étaient des souhaits, suivis de cadeaux en nature, œufs, fruits, légumes, lard ou poulets, que la bonne « tante » recevait avec un joli hochement de tète accompagné d'un « Je ne vous oublierai pas » dont chacun emportait précieusement le souvenir.

Tante Rosalie ne cessait de recevoir et ne donnait jamais rien. Les pauvres eux-mêmes n'obtenaient que des promesses pour l'avenir. Rien ne fit tant pour l'ancrer dans l'estime publique. Sa réputation d'avarice noire était la plus sûre garantie que le magot serait formidable.

Les choses duraient ainsi depuis une trentaine d'années, lorsque la tante Rosalie fut emportée en deux

DANS L'OUDUt: ETABLI lil

jours par une fluxion de poitrine. Viclorine, hébélée, kl regardait mourir, pensant à l'héritage qui n'était pas venu, mais qui ne pouvait manquer de venir si la lante pouvait vivre encore. Quand elle la sentit froide, se trouvant seule avec la morte, en pleine nuit, elle courut aux papiers, répétant, dans un véritable accès de démence : « Personne n'aura rien. Personne n'aura rien », et jeta la boite au feu. Comme elle s'approchait pour attiser l'incendie, la flamme prit à ses jupons. La malheureuse fut brûlée vive, sans que personne put lui porter secours.

M" Loiseau, inquiet, venant au petit jour, découvrit l'horrible spectacle. Le feu avait déjà gagné le lit. Des feuilles de pa|ùer brûlées en forme de comptes, voletant par la chambre, dénonçaient le crime de Victorine, suivi d'un si prompt châtiment. Les scellés levés après les funérailles, on ne put trouver aucun indice de fonds, aucune note de volonté dernière. Toutes les recherches du notaire aboutirent au néant.

On en conclut que Victorine, « agent des Bretaud », avait tout fait disparaître. Ce fut une terrible colère, un concert de cris de rage et de grincements de dents.

— Ah! l'argent ne sera pas perdu, répélail-on en maudissant « la voleuse ». Les Bretaud, sans doute, savaient bien, eux, où trouver le trésor.

— Pauvre chère tante! ajoutait mentalement chacun. Si riche, et si bien disposée pour nous! Il a fallu cette canaille de servante...

En manière de protestation contre les Bretaud, la lante Rosalie fut dotée, par souscription, d'une bL'Ue tombe en pierre blanche, tandis que les restes carbonisés de Viclorine furent ofTerts au mépris de tous dans UQ coin dédaigné du cimetière. Ainsi va la justice du monde.

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