‹ Aux embuscades de la vieChapitre 15 sur 42 · C'EST TOUJOURS MIEUX QUE DE VOLER · texte numérisé non relu

C'EST TOUJOURS MIEUX QUE DE VOLER

Le Parisien a la haine du braconnier. J'entends le Parisien chasseur, qui élève un gibier dressé au coup de fusil en des enclos soigneusement gardés. Ce citadin fastueux, qui vient occuper la terre avec une armée de gendarmes particuliers pour écarler des clairières, des plaines, des sentes, l'infortuné promeneur, paraît, aux rustiques un intrus malfaisant, en état de guerre légale avec le campagnard ami et propriétaire légitime des bètes — plume ou poil — que le travail des champs lui a rendues familières. Contre ce « faiseur d'embarras » tout est de bonne prise. Il s'agit seulement de n'être « pas pincé ».

Alors commence une guerre d'embuscades et de ruses avec la troupe des gardes qui, ayant la loi de leur côté, finissent toujours par avoir raison de ceux dont toute la défense est dans le « droit naturel » de l'homme à la destruction de toute vie sauvnge.

A la saison propice, les coups de fusils échangés sont presque de tous les jours. Souvent, il y a mort d'homme. La prison, le bagne, l'échafaud : tout cela pour un mau vais lapin. Souvenirs d'une féodalité de naissance que l'effort des révolutions a seulement remplacée par une féodalité d'argent.

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Le pis, c'est que gardes et braconniers, réciproquement aguichés, s'obstinent t\ leur querelle et que la passion des brigandages de la guerre s'installe au cœur de gens détournés du labeur ingrat de la terre par la quotidienne tentation des proies. Vous pouvez sévir contre le braconnier tout à votre aise : vous ne le découragerez pas. A-t-on jamais guéri un habitué de la roulette? Aux émotions du jeu s'ajoute ici l'attrait du danger. Il n'y a pas de cure. On parle souvent d'aggraver les peines contre le braconnage. On en parlera longtemps sans jamais rien faire. 11 y aurait trop de disproportion entre la faute originelle et le châtiment. Et puis, la question électorale s'en mêle. On ne se soucie pas d'indi«po?er trop violemment les citoyens électeurs.

Toute autre est la question du braconnage aux pays heureux — il n'y en a plus beaucoup en France — où la chasse gardée n'est encore qu'à l'état de théorie. Là, le braconnier n'est qu'un chasseur sans permis, et comme il n'est pas un paysan qu'un lièvre n'ait induit à décrocher sa '« pétoire », et comme l'entente se fait naturellement entre tous les « taillables » contre l'État représentant de la dîme et de la corvée, jamais vous ne trouverez un homme des champs qui accepte qu'un coup de fusil, pour devenir légitime, ait besoin de l'estampille du percepteur.

Aussi le braconnier des terres libres ne se cache-t-il pas, comme celui des terres gardées. Tout son jeu est une partie de barres avec le garde champêtre, qui ne lient pas à le rencontrer, et avec les rares gendarmes que le tricorne et le baudrier dénoncent de loin. Suivant les haies, épiant les passages, l'œil obstinément fixé au sol, il évente toute bête et connaît l'art de la surprendre.

Que de fois, en mes jeunes ans, ai-je accompagné dans ses expéditions du dimanche le redoutable Janière qui quittait ostensiblement le village parla grand route, les deux mains dans les poches, et se jetait tout à coup dans la campagne pour trouver son fusil miraculeusement caché dans un buisson, à quelques pas du gîte d'un lièvre. Celui-là, jamais homme ni bête ne put le faire quinaud. C'était un ancien Chouan de 1815, qui, ayant braconné tous les jours de sa vie et chapardé de-ci de-là, mourut sans un procès-verbal. Toute la commune en était fière. Quand il nous quitta pour un monde meilleur : « C'est qu'il n'a jamais été en prison ■>, se disaient les paysans émerveillés, en guise d'oraison funèbre. Ce que cet homme-là pouvait déduire d'une herbe couchée dans un sens ou dans l'autre, à l'orée d'un taillis, tenait véritablement du miracle. Il consultait le vent, le soleil, et construisait pour moi le raisonnement de lièvre qui avait dû amener sa bête au point précis où nous ne manquions pas de la trouver. Le fusil, complaisamment, se contentait d'un petit claquement de fouet. Puis la victime, cachée au creux d'un têtard, se retrouvait sous la blouse de Janière à la nuit tombée.

Mais où me laissé-je entraîner? C'est du braconnier d'eau que je voulais parler. Celui-là, on peut le dire, n'est l'ennemi de personne sur la terre. Le poisson — de mœurs douteuses, assure-t-on — n'a pas de sympathies personnelles parmi nous, comme la gent plumeuse ou poilue. Une carpe bâillant sur l'herbe ne fait point verser de larmes, étant d'un autre monde, et le gendarme en guerre contre la pêche illicite, en vertu d'un raisonnement plus ou moins congru sur le repeuplement des rivières, n'a personne de son parti. C'est pourquoi mon compatriote Simon Grelu comptait autant

d'amitiés qu'il y avait d'habitants dans le canton. Pour un lièvre massacré au gîlo, c'est une haine entre les braconniers qui le guignaient. On ne se fait pas de querelles pour la capture d'une lanche. D'ailleurs, Simon Grelu, péchant pour son profil et pour l'art, était prodigue de dons, d'où la bienveillance universelle qui l'accompagna toujours en ses courses de nuit et de jour.

Notre « fleuve >> vendéen, le Lay, coule paresseusement parmi les joncs et les nénuphars, tantôt resserré entre les rochers couverts de genêts, d'ajoncs, de chênes, tantôt s'étalant sous l'arche des aulnes, aux prairies où il appelle les troupeaux. Partout des moulins avec leurs écluses. C'est une rivière habitée, et nul habitant ne saurait l'habiter davantage que Simon Grelu, garçon meunier honoraire, installé dans une ruine qui fut un moulin, croit-on, au temps des guerres des Bleus et des Blancs.

Simon Grelu est un grand diable tout en bras, tout en jambes, tout en jointures, surmontant un long cou d'un long nez qui lui donne un aspect de héron. Du Maltais au Bocage, c'est le plus beau ravageur de rivière, célèbre par la constance de ses relations avec la gendarmerie. Car notre braconnier d'eau, embarrassé de ses longs appendices, se fait prendre à tous moments par dédain du qu'en-dira-t-on. Toutes les anfractuosités des rocs, toutes les souches du bord de l'eau lui sont si familières qu'il ne peut pas quitter son fleuve, et plutôt que de gagner au pied, il aime mieux se laisser dresser « un bon procès-verbal » — bien sôr de n'avoir point le moyen de le payer.

Quand le brigadier de gendarmerie tance ses hommes pour leur paresse, ils s'écrient tout d'une voix :

— Allons chercher Grelu!

Ils y vont, et le trouvent sans aucune peine.

C'est ce qui arriva la semaine passée, moyennant quoi j'eus le plaisir de rentretien que je vais rapporter. Je me promenais avec M. le maire, lorsque Simon Grelu se présenta tout à coup devant nous. Plus long que jamais, visage osseux tout jaune, crâne pointu crêlé d'une houppette blanche, bouche ouverte pour une grimace de sourire redoutable par la menace d'une grande dent noire que la moindre toux vous cracherait au visage, l'homme héron s'arrêta devant nous, figé dans ses sabots.

— Je viens pour mon certificat, monsieur le maire, dit-il avec un gloussement qui pouvait être de joie comme de désespoir.

— Quel certificat?

— Eh bien 1 Mon certificat de mendicité, comme d'habitude, quand je suis pris.

— Comment? Encore! Çi ne finira donc jamais?

— C'est toujours mieux que de voler, n'est-ce pas, monsieur le maire?

— Mais nous n'avons pas seulement le clioix entre le vol et le braconnage, Simon. Il y a le travail.

— Alors vous croyez que je ne travaille pas? Merci! Qui est-ce qui trime plus que moi? Toute la nuit dans l'eau. Ces sacrés gendarmes m'ont joué un tour.

— Ils t'ont pris ?

— Ça, n'est rien. lis m'ont roulé, monsieur le maire ; roulé, oui, on peut le dire. Jamais je ne me pardonnerai ça.

— Qu'est-il donc arrivé?

— Il est arrivé que les gendarmes se sont f de

moi tout le long de la rivière. Ils étaient aune demilieue, que je les entendais rire encore. Vrai, je ne me croyais pas si bête.

— Enfin, qu'est-ce qu'ils ont fait?

DANS LOUDRE ETABLI 131

— Ali 1 les canailles ! Fignrez-vous, monsieur le maire, c'élail un moment avant le jour. J'étais en train de pécher tranquillement au-dessous du moulin de La Uochette. Cette idée de défendre la pèche avant le soleil levé! C'est-il ma faute si le poisson fait ses gambades la nuit?

— Enfin quoi?

— J'étais dans mon bateau...

— Tu as donc un bateau?

— Non, monsieur le maire. Je peux môme ben vous dire, puisque vous le saurez demain, que j'étais dans le vôtre, que j'avais pris à votre levée du grand pâtis.

— Et où avais-tu pris la clef ?

— Ah! vous savez, avec un clou... il n'y a pas de cadenas. Mais j'ai tout refermé sans abîmer la serrure. Je ne voudrais pas vous causer du dommage. J'ai aussi lavé le bateau où les poissons avaient mis de la boue.

— Tu avilis pris beaucoup de poisson?

— Non. Peut-être une dizaine de livres. Je ne faisais que d'arriver.

— Je n'en ai pas péché autant dans toute ma vie. Comment fai?-tu?

— Oh ! ça me connaît. Enfin j'étais dans mon... dans votre baleau, quand voilà ces sacrés gendarmes qui m'appellent :

— Eh! Grelu, aborde un peu pour ton procès-verbal. Moi j'aborde, n'est-ce pas? quand on a l'habitude...

Nous causons en amis. Ils emportent mon poisson pour leur friture. Vous m direz pas que c'est juste ça, monsieur le maire?

— C'est ça, Ion tour?

— Oh non! Quand les gendarmes sont partis, je me dis : « Autant pêcher pour mon argent, puisque je ne pourrai pas payer l'amende. Alors je reste. » Je pèche. Je

pêche. Ça allait bien. J'étais content. Tout à coup, voilà que j'entends des voix. Encore les gendarmes ! Deux procès-verbaux dans une nuit : c'était pas à faire. Le bateau me dénonçjiit. Mais ils pouvaient croire que je lavais laissé là. Je me cache dans l'eau en ne laissant passer que la tète, et j'attends. Les deux propre-à-riea arrivent? Qu'est-ce que vous croyez qu'ils font? Ils s'étendent sur l'herbe, ils allument leur pipe et ils causent. Us s'étaient perdus... Faut-il être bêtes! Et puis, comme ils venaient de se retrouver- au moulin, ils m'avaient cherché pour me demander le chemin. Moi, je n'étais pas trop bien dans ma boue. Les feignants ne s'en allaient pas. Une pipe éteinte, une pipe rallumée. Je me sentais perdu. Tout à coup un des gendarmes :

— Père Grelu, qu'il me dit, vous devez avoir froid là-dedans. Venez donc vous chauffer à ma pipe.

Moi, en colère, tout couvert de boue, j'arrive en lui montrant le poing.

— Si vous me faites un second procès-verbal, que je lui dis...

— Un second procès -verbal? qu'il me répond. Y a pas de dang(?r : c'est défendu par le règlement. Nous n'en pouvons dresser qu'un, dans les vingt quatre heures, à la même personne pour le même délit. Comment, vous ne le saviez pas, Grelu? Et c'est pour ça que vous êtes resté dans l'eau? Nous nous disions : « Qu'est-ce qu'il fait là? )> Ah I père Grelu, ça nous fait de la peine. Nous vous croyions plus fort.

El ils ont ri. Et ils ont ri. Moi, je n'avais pas envie de rire.

Saviez-vous ça, vous, monsieur le maire qu'on pouvait pas faire deux « procè-verbals » à la fois?

— Non.

DAXS L'OliOliK Kl'AHLI 139

— Ah boni je le saurai une autre fois, pour sùv... Alors pour mon cerlifical de mendicité qui me dispensera de raniende?

— Entendu. Ton bain aurait pu te donner une tluxion de poitrine. Quel âge as-tu?

— Soixante-dix ans passés. Il ne me viendra jamais de mal de Teau.

— Ni du vin, n'esVce pas? C'est tout de même drôle de te donner des certificats d'indigence, quand je te vois si souvent au cabaret.

— On me fait crédit, monsieur lé maire; et puis, je paye avec du poisson. C'est toujours mieux que de voler.

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