‹ Aux embuscades de la vieChapitre 16 sur 42 · LE RENARD GRIS · texte numérisé non relu

LE RENARD GRIS

Après le braconnier, le vagabond tient une place d'honneur dans la mésestime des citoyens patentés. Un homme qui n'a pas de foyer inscrit aux livres du percepteur est bien près d'être un sans-patrie pour le bourgeois enclin à ne voir dans le sol des aïeux que ce que l'un deux a candidement appelé « la patrie des propriétaires ».

On a tôt fait de prononcer contre un malheureux nomade cette condamnation flélrissanle : « Il ne paye pas d'impôts ». Pas d'impôts, le va-nu-pieds qui s'arrête au bord du fossé pour un repas sommaire ? Je le défle de faire emploi du sou qu'on lui aura jeté sans que l'État ne se glisse entre lui et sa pâtée pour en prendre une part. Qui est-ce qui peut le nourrir, le couvrir, le chauffer sans que la patrie ne se manifeste à lui par le prélèvement d'une dîme? Rien qu'avec les impôts que paye un mendiant, il se ferait une acceptable rente. Il n'en tire point vanité, indifférent au sacrifice que le devoir public exige, et cette modestie même lui fait tort, car, sous prétexte qu'il n'est d'aucune utilité sociale, les bourgeois, les sous-préfets, les commandants de corps d'armée et les gouverneurs de la Banque

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de France lui impuLeat la plupart des niau\ dont ils sont chargés de nous garantir.

Quoi {[u'il arrive dans la campag-ne, c'est la faute des vagabonds. Vol, incendie, bris de clôture, qui donc se serait rendu coupable de ces méfaits, sinon ces hommes sans feu ni lieu qui [uni les routes à pied, quand tous les gens qui se respectent dispo.'^ent au moins d'un automobile? Quel autre métier pourraientils exercer que de prendre puisqu'ils n'ont rien? De là l'exécration de tous ceux qui possèdent. J'ai connu un vieux philosophe qui soutenait qu'il vaut mieux leur jeter un morceau de pain qu'un caillou. On trouve d'ordinaire le caillou plus facile. Quand il y en a assez, le chemineau en fait un tas au bord de la route et les casse pour un salaire honnête. Ne croyez pas que, du Président de la République au cantonnier, personne lui en témoigne quelque reconnaissance. Comme Timon d'Athènes il n'attend rien de l'humanité.

Et pourtant son plaidoyer, s'il lui venait à l'idée de le présenter, ne serait pas sans intérêt. Sentinelle perdue de l'armée du labeur, il pourrait raconter d'étranges aventures de la guerre industrielle, non moins barbare que l'autre. Qu'il n'eût point sa bonne part de manquements, il pourrait être embarrassé luimême de le soutenir. Mais quoi de la conscience des « honnêtes gens », souventes fois, si on la pouvait voir au vrail L'humanité n'est que faiblesse. S'il le peut avouer pour lui-même, le vagabond parfois en peut témoigner pour les autres. Plus souvent qu'on ne croit peut-être, car les paysans subissent comme les citadins la tentation du bien d'autrui, et comme le voleur pris en faute a toujours quelque personne inconnue sur qui rejeter son délit, le vagabond, en tous pays, est la facile victime expiatoire de la « gent respectable ».

C'est ce qui advint dans Taffaire du « Renard gris » dont fut autrefois révolutionné mon village. En ces temps lointains l'un des nolables du hameau, serrurier de son étal, « ayant hérité du bien », s'appelait Claude Guillorit. Sans tirer vanité de ce nom d'empereur romain, il le portait avec la dignité tranquille d'un homme sûr de son lendemain. C'était un « savant » incroyablement versé dans cet amas divers de connaissances que les almanachs ?e plaisent à répandre jusque dans les campagnes les plus reculées. Il citait des proverbes, était plein d'étranges dictons, prédisait l'avenir ou quelque chose d'approchant. On le rencontrait la nuit par les champs, avec un grand panier, à la recherche des simples qui, le soleil couché, ont des vertus particulières. Il composait ainsi des philtres dont profitaient bêles et gens, et guérissait les fièvres, je dois le dire, plus aisément que les serrures.

Car, malgré l'enseigne explicite du serrurier, la serrure, pour Claudit — on l'appelait ainsi par abréviation — demeurait entourée de mystères. Les ménagères du village, dont les meubles ignorent les fermetures savantes, sont au bout de leurs connaissances quand elles ont dérouillé leurs clefs ou barbouillé d'huile au hasard une serrure grinçante. Le mal persistant, c'est alors qu'on entendait le cri de suprême détresse : « Allez chercher Claudit! » Ainsi Napoléon criait : « Faites donner la garde! » lorsqu'il était au bout de son génie.

Avec un bruit formidable de ferrailles on voyait arriver un petit homme fluet, subtil, pointu, le visage battu de longues inèches grises sous la galette noire d'un bonnet dont nul n'aurait pu dire s'il avait été casquette ou chapeau du temps des « trois glorieuses ». On ne s'arrêtait point d'ailleurs à la coiH'ure. Ce qui

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rrap()ail, ce qui retenait l'attention, ce qui emplissait même rijj;noi'ance d'une sorte de superstitieux malaise, c'était le rayon noir de deux petits yeux sans lumière qui « vous entrait dans l'âme » et n'en sortait plus. Quand on avait reçu le dard des prunelles de Claudii, im ne l'arrachait pas de sa mémoire. L'homme, d'ailleurs, n'y prenait pas garde, ne rompant le silence que par nécessité et toujours pour parler de sa serrurerie. Arrivé devant le pêne en faute, il jetait sur le sol, avec le grand panier qui ne le quittait point, et qu'on ne vit jamais ouvert que dans une circonstance mémorable, un cercle de fer où pendaient une extraordinaire quantité de crochets bizarrement contournés, puis il se mettait à genoux, conmie pour une prière, et appliquait son œil au trou de la serrure. Après un moment d'examen scientifique.

— Pardine, s'écria-t-il — c'était son juron favori — Je ne vois rien du tout.

Il n'y avait pas là de quoi surprendre. Mais Claudi t n'en paraissait pas moins éprouver de cette première constatation un grand soulagement. Alors, c'étaient des questions sur le meuble, sur son histoire, sur l'âge probable de la serrure, des gémissements sur le travail maladroit des anciens. Puis l'heure du diagnostic arrivait. Toute serrure peut-être affligée d'un grand nombre de maladies. Claudit, savamment, les énumérait toutes, donnant à son client le choix entre des maux divers.

— C'est peut-être ça. C'est peut-être autre chose. Je ne suis pas sorcier. Nous allons voir.

Et tout aussitôt une pluie de coups de marteau s'abattait sur le bois, sur le fer, avec rage. L'averse passée, la clef ne fonctionnait pas mieux.

Il fallait aviser à une pratique supérieure. Sans se troubler, Claudit brandissait le cercle aux crochets, et,

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après les avoir lous examinés avec soin, en choisissait un qu'il introduisait lentement, avec des contorsions appropriées, dans l'orifice où le mal avait établi son séjour. Alors, c'étaient des grincements inouis. De haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche, de gauche à droite, dans toutes les directions de la rose des vents, Ift pointe rouillée piquait, frottait, tournait, forçait jusqu'à épuisement des forces humaines, et, comme il faut être véridique, je dois dire que j'ai vu des serrures qui, sous celte violence, prenaient la résolution provisoire de se bien conduire. Claudit n'en témoignait nul orgueil. Ces triomphes de son art n'étaient point pour le surprendre.

Quand. la malice se mettait dans la boite, Claudit tirait de sa poche un couteau de deux sous dont l'usage avait fait de la lame une scie, et « fourgaillait » de son mieux par acquit de conscience. Après quoi, c'était fini.

— Le roi n'y pourrait rien I prononçait-il, pleinement assuré que Louis-Philippe lui-même n'eût pas mieux réussi. Si vous voulez, je vous ferai une serrure.

Surtout n'allez pas croire que cette fabrication donnât beaucoup de peine à Claudit. Les serrures lui venaient de Nantes. Dévissant l'une et vissant l'autre, il acquiérait la gloire d'un « fameux ouvrier ».

11 avait une petite forge chez lu', encombrée de rebuts de ferraille. Mais jamais homme vivant ne la vit allumée. Les poules même avaient accoutumé de faire leur nid au menu charbon du foyer, et c'était plaisir de voir éclater la blancheur des œufs au fond du noir cratère où vous a'tendiez le brasier. J'en ai vu jusqu'à la dizaine, car Claudit, aimant d'un violent amour la poulaillerie, laissait une nombreuse volaille en liberté dans sa demeure.

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En fait, la serrure et la confection des phillres du guérisseur n'étaient que la distraction de sa vie. Sa passion c'était « la poulette » comme il disait tendrement. Une de ces passions muettes, mais implantées au plus profond de l'être, pour la satisfaction desquelles le Malin nous assiège de ses tentations. Il est certain qu'entre Claudit et l'espèce des gallinacées il y avait des affinités inconnues. Le sentiment de Claudit s'expliquait à la rigueur par un appétit de chair tendre. Mais la poule, pourquoi subissait-elle la fascination de Claudit? Pourquoi demeurait-elle sfupide, clouée au sol par le magnétisme de cet œil noir? On dit que les poules hypnotisées par le renard tombent d'ellesmêmes dans la gueule du fauve. Ainsi que le remarque llamlet, il y a dans ce monde plus de mystères qu'on ne pense.

Le curieux de l'afTaire, c'est qu'en notre village Claudit n'était point seul à cultiver l'amour égoïste de < la poulaille ». De temps immémorial, nos ménagères^ deci delà se plaignaient d'une bêle manquante. On s'en prenait aux chemineaux, qui n'étaient point là pour répondre. Claudit, plus que tout autre, souffrait de ces larcins, criait sa peine à tous les carrefours. Sa l)Oule blanche, sa poule noire, sa poule jaune, tout passait aux voleurs, et les voisins se consolaient chrétiennement de leur infortune par la constatation que (Jaudit se trouvait atteint plus cruellement qu'euxmêmes.

Claudit, comme on devine, guettait les maraudeurs, mais vainement. Un jour il en vit un, mais ne put le joindre. C'était un vieux, courbé, traînant un sac après lui, chargé de poules, faut-il croire.

— Un vrai renard gris, murmurait en rageant le malheureux Claudit.

Le surnom de l'inconnu lui resta. Son signalement fut donné aux gendarmes, et le journal de la souspréfecture mit les populations en garde contre le dévastateur de fermes, chef d'une bande de maraudeurs, connu sous le nom de « Renard gris ».

Un jour, Claudit, au retour d'une bataille ardue avec une serrure récalcitrante, traversait le village, lorsqu'un attroupement l'arrêta. Un vieux chemineau, plié en deux sous un sac de serge grossière, se débattait contre le garde champêtre qui l'avait trouvé dormant au revers d'un fossé et l'accusait de tous les crimes vagues dont le bruit avait couru dans le canton. Les femmes étaient accourues, et chacune avait quelque accusation à produire contre le malfaiteur. L'une surtout criait :

— On m'a volé ma poule coucou ce matin. C'est lui. Allons, rends la poule et va te faire pendre ailleurs.

— Ah! tu as volé une poule? s'exclama le garde champêtre. Je savais bien qu'il y avait quelque chose.

Puis s'adressant à la foule :

— Le vieux voûté, avec un sac, c'est le Renard gris. T'es le Renard gris ^ n'est-ce pas? Tu peux bien le dire.

C'est alors que survint .Claudit, par chance, car, ayant vu le voleur, mieux que personne il pouvait le reconnaître. On lui fit place, et le village, suspendu à ses lèvres, attendit ce qu'il allait dire :

— Pardine, fit Claudit en se grattant l'oreille, je crois Lien que cette fois nous le tenons. Oui, oui. Je le reconnais, c'est le Renard gris.

— IIou ! hou! le Renard gris, en prison, hurlait la foule en délire.

— Rends-moi ma poule coucou, criait la ménagère. Mais l'homme, tout tranquille, se redressa et dit :

— Alors c'est moi le Renard gris? Ma parole, vous

iHos trop bêtes. Souvent par-dessus les haies je l'ai vu travailler votre Renard gris. Se le connais bien. Voulezvous que je vous le montre?

Et, d'un coup de pied, il fit sauter en l'air le panier de Claudit d'où tomba le cadavre de la poule coucou tant regrettée.

Tout le canton retentit encore de ce coup de théâtre. A coups de pied et à coups de poing, le Renard gris — le vrai — fut reconduit jusque dans sa tanière, et voilà que dans une cave ignorée on découvrit tout un lot de poules volées attendant en paix l'heure du pot et des choux. Chacun reconnut sa poule, et chacun s'empressa de la prendre. Même les poules légitimes de Claudit y passèrent. Mais il n'était pas homme à se laisser dépouiller en silence.

— Vous dites que ces poules sont à vous, criait-il. Je n'en sais rien. Je veux bien vous les donner. Mais je ne me laisserai pas voler mes poules à moi.

Et avant que la semaine fût passée, Claudit, en effet, par la puissance de la parole avait reconquis tout « son bien », augmenté même, dit-on, de quelques volailles douteuses.

Ce trait lui valut un retour de la considération publique. Seulement, quand une serrure exigeait sessoins, on lui recommandait bien de ne pas apporter son panier.

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