‹ Aux embuscades de la vieChapitre 17 sur 42 · IX-SOUS · texte numérisé non relu

IX-SOUS

L'histoire d'un homme qui n'a pas d'histoire. Du plus loin qu'il me souvienne, j'aperçois dans la grande cour d'honneur du manoir embourgeoisé par la Révolution, Six-Sous, le scieur de long, silencieusement occupé à débiter en planches les grands troncs de peupliers, d'ormeaux, de chênes, que j'avais laissés verdoyants, pleins de chansons, aux dernières vacances, et dont je retrouvais les cadavres tragiquement «ntassés pour le supplice posthume par lequel l'homme poursuit son œuvre de civilisation meurtrière.

Jacques Barbot, dit Six-Sous, en ce temps-là, n'était rien de moins que le représentant de l'industrie aux champs, l'homme d'un stage de progrès supérieur à l'état purement agricole des anciens jours. Dégrossir la matière pour le metteur en œuvre, telle était sa fonction sociale. Sans doute, il n'avait jamais réfléchi là-dessus, pas plus que sur la fatalité cruelle qui fait de l'homme la première victime de ses inventions les plus fécondes pour l'avenir. Pendant combien de siècles la mouture du blé riv;i-t-elle l'esclave à la meule, jusqu'au jour oîi la bête de somme, le vent, l'eau, la vapeur, vinrent le remplacer? Aujourd'hui même, que de travaux ser-

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viles attendent encore l'ingéniosité des futurs libérateurs !

Six-Sous, certainement, bien qu'il n'ait fait ses confidences à personne — car la discrétion des pensées fut le trait de son caractère — ne se sentait point asservi, dans sa tranquille patience sous la commune sujétion de labeur. Aussi bien, la machine « libératrice » devaitelle lui apporter, pour bienvenue, le coup de mort.

Ouvrier et patron à la fois, il embauchait un camarade, dont le salaire était à peu près égal au sien, et tout le long de Tannée, par le froid, par la pluie, le soleil ou le vent, l'homme s'escrimait d'une inlassade énergie contre les géants branchus dont il faisait sa proie. La lutte toujours renouvelée contre la résistance éternelle dos monstres ligneux, c'était toute sa vie. Au delà, point d'horizon, point de pensée : l'inconscience de l'àme en devenir. Gladstone, stupidement, sans l'excuse de la nécessité, donnait d'une hache meurtrière contre les nobles frondaisons qui font la beauté de la terre. Six-Sous, insensible comme l'autre, à l'esthétique de la vie végétative, se bandait en un combat mortel pour arracher sa propre vie des fibres obstinées dans la dure étreinte d'une vitalité obscure mais tenace quand même.

Aux jours d'hiver, propices à l'abatage, les bourreaux arrivaient, hache en main, pour l'exécution des arrêts prononcés contre la vie et la beauté par l'intérêt. Dans la campagne déserte et nue, où les vols de corbeaux mettent des croassements de malheur, la sinistre cognée, dont les coups retentissent au loin, accomplit son œuvre de mort. Le long fût oscille à chaque entaille du fer, tandis que le panache frémissant des branches bat l'air en sursauts d'agonie. La corde de la cîme s'est tendue, un coup sec, suivi d'un long gémis-

sèment, et le colosse criant s'abat lourdement sur la terre. Tel aux champs d'ilion, le héros se ruant aux dépouilles du vaincu, Six-Sous déjà bûcheronne, taille, coupe, marque la place des traits de scie qui doivent débiter le tronc en billes. Bientôt, la pièce dégrossie, liée au chevalet par des chaînes de fer, présentera sur sa tranche comme sur sa largeur, les stries noires marquées au cordeau, où le scieur de long se repère pour la droite morsure de l'acier.

Un homme en haut du chevalet, un homme en bas. La mince lame dentelée, frayant sa voie dans un grincement doux, amorti par la sciure, monte et descend aux mouvements rythmés des corps qui tour à tour se plient et se relèvent.* A distance, vous voyez deux hommes affrontés l'un au sol, l'autre en l'air, qui perpétuellement se font la révérence, comme pour se renvoyer le bonjour. Quand toute l'existence d'une créature humaine a pour unique emploi de saluer sans arrêt, non pas même l'arbre qui va mourir, mais le corps dont il a fait un cadavre et où il enfonce le fer un peu plus avant à chaque manifestation de courtoisie, il en résulte une monotonie de sensations, de pensées — si même ces deux mots sont à leur place ici — qui engourdissant progressivement l'esprit ou le rétrécissent au minimum de cogitation compatible avec l'entretien de la vie. L'intelligence inerte s'atrophie. Quelle mentalité de l'esclave attelé à la meule ? Pas très supérieure à celle de la bête de somme qui l'a remplacé. Six-Sous, mettant à mort ses arbres, ne leur prenait que la vie végétative. Ses victimes se vengeaient, sans le savoir, en le réduisant, par la continuité de l'effort imposé, à l'ultime degré inférieur de la vie consciente.

Il ne faudrait pas croire que Six-Sous fût stupide.

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Sa physionomie, de traits réguliers, était ouverte et franche. Ses yeux, sans flamme, mais doux et comme lixés sur une image lointaine, rappelaient ceux de certains chiens, « très intelligents », mais incapables de dépasser l'elTort des compréhensions primitives. Non pas une hèle. Simplement un homme non développé. II ne savait pas lire et ne s'était jamais posé la question de savoir ce qui pouvait sortir d'un livre. Scier aujourd'hui, scier demain : un cycle étroit de pensées obtuses le ramenait toujours à son point de départ. Le large pantalon de velours gris, de la poche duquel s'échappait la pointe d'un compas, le distinguait des hommes de la terre. Une marque de science et d'art était sur lui : mais si rudimentaire que le mécanisme du geste était Vu/lima Thule de sa connaissance. La face glabre qu'encadraient de longues mèches grises, sous la casquette de drap renouvelée de Louis XI, inspirait le respect par une placidité grave. D'un pas lent et lourd martelant le chemin, il allait à l'ouvrage, toujours silencieux, tandis que les laboureurs, échangeant au passage des signes de bienvenue, excitaient leurs bètes par des cris, les retenaient par des jurons ou embellissaient la journée par des chansons d'amour. Tout à l'heure, ils entameraient le sillon, toujours criant, toujours jurant, toujours chantant, suivis de la troupe ailée à qui le soc offre d'inépuisables festins. Cependant Six-Sous, au pied du chevalet, yeux levés, bouche bée, sans voix, appliqué de toute son attention î\ ne pas quitter la ligne, se dresse au plus haut, bras tendus, et s'abaisse au plus bas, comme pour toucher terre, et ne s'abaisse que pour se relever et ne se relève que pour s'abaisser encore.

Entre temps, quels intermèdes? La récréation du repas grossier, mais réconfortant, avec la pointe aigre-

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lette du petit vin blanc qui « réchaufTe le cœur », la promenade du chantier à la soupe et de la soupe au chantier, le coucher quand on est à bout de forces, le lever quand il serait bon de dormir. Le dimanche, d'abord, une joie de ne rien faire, puis la lourdeur des entretiens où l'on n'a rien à dire chacun ne prenant intérêt qu'à son cas, « ne sentant que son mal », suivant le dicton populaire, des propos sur le temps, l'ennui d'un jour inemployé, parfois la diversion de l'agora rustique sur la place de l'Église, à la sortie de la messe, le colloque avec la dive bouteille, qui interrompt d'un paradis de rêves la réalité fastidieuse des choses. Que trouver au delà?

Animalement marié, comme l'immense majorité du genre humain, Six-Sous vécut de mâle à femelle avec sa « bourgeoise », découvrant surtout dans le mariage une association de labeur. Furent-ils fidèles l'un à l'autre? Au village, ces choses, dont on fait tant de bruit à la ville, n'ont pas d'importance. Les gens sont trop près de la nature pour savoir résister à l'attrait du moment. Je ne vois pas, d'ailleurs, qu'il leur vienne des citadins de si beaux exemples, la distraction des foires est étrangère au scieur de long qui n'a rien à vendre. Les vols sont trop communs, les crimes trop rares : ce ne sont pas sujets communs de conversation.

Enfin, pour la poussée d'idéalisme rudimentaire la politique et le culte se présentent : le maire et le curé. Il tombe de la chaire d'incompréhensibles paroles dont nul ne se soucie, puisqu'on ne voit point qu'elles aient d'effet réel sur quoi que ce soit au monde. La religion consiste principalement à croire qu'il faut se mettre en règle, par le moyen de certains rites, avec un Dieu brûleur. Chacun, à tout hasard, met de son côté les chances, aux approches de la mort. Mais cela ne change

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rien du train de hi vie. La politique locale, en général, aboutit, comme partout, à une question de clientèle. Le calcul est tôt fait de ce que rapporte un vole de l'un ou de l'autre côté. Il n'y a point d'autre problème. C'est ainsi que beaucoup de Français encore expriment '< la volonté nationale » sur les matières les plus ardues de la politique et de la sociologie. Le point toujours présent à l'esprit est la question du salaire. Mais les conditions qui déterminent la rémunération du labeur échappent à l'analyse de Six-Sous. Que peut-il faire sinon de dire : « Je travaille trop et je n'ai pas assez », puis, de s'arrêter ébahi devant l'énigme insoluble?

Un jour, cependant, Six-Sous apprit une nouvelle lorsqu'il lui arriva de se plaindre que « la planche « n'allait plus comme autrefois. On lui dit une histoire de sapins, de chutes d'eau, de scieries mécaniques en Norvège et de transport à bon marché qu'il ne comprit pas très bien, mais d'où il lui apparut que le mal était sans remède. 11 se résigna donc, comme il avait toujours fait, courbé sous l'inévitable. 11 gagna moins, toujours moins, avec l'unique compensation du travail plus dur, à cause des bras moins forts et de l'échiné raidie par les ans. Malgré les belles recommandations des philanthropes de l'économie politique, Six-Sous, usant son corps dans l'effort toujours renouvelé, n'avait pas d'épargne. Point de bas de laine avec des pièces d'or pour les émissions hasardeuses où se plait la crédulité des petits. Pourquoi économiser lorsqu'on sent que l'effort de toute une vie ne peut aboutir qu'à un résultat dérisoire?

La vieillesse est venue. Le progrès impitoyable a fait son œuvre. Les modestes Six-Sous de village ne sont plus de saison. La concentration des capitaux veut l'embrigadement des travailleurs dans l'usine dévo-

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lante. Six-Sous regarde sans comprendre, sans se plaindre. La misère le tient. Le dénuement total aux approches du tombeau lui parait une fatalité de plus à mettre au tas avec toutes les autres. S'étonne-t-on qu'il fasse froid Thiver et chaud l'été? Il faut accepter ce qui vient, et, s'il ne vient rien, sen contenter encore, puisqu'on ne peut changer ce qui est. Résignation delà bête sous les coups. La femme de Six-Sous, bissac au dos, va de porte en porte mendier un morceau de pain, quelques pommes de terre jetées de mauvaise grâce. Le scieur de long s'emploie comme il peut à de menus travaux quand la chance s'en rencontre. Ils vivent, et parfois ils en paraissent contents. Assis sur une pierre au seuil de sa masure, Six-Sous regarde passer « le monde ». Les jeunes gens arrivent gais, volontaires, bruyants. Les vieux s'en vont mornes, résignés, silencieux.

— De toutes les planches que j'ai sciées, disait-il l'autre jour, ce sera bien le diable si Ion n'en trouve pas quatre pour ma dernière maison.

L'histoire, ai-je dit, d'un homme qui n'a pas d'histoire. Même sans événements, sans passions, sans désirs, sans révolt9s, sans recherche de possibilités meilleures, l'apathie d'une vie de labeur sans but, n'est-ce pas encore une histoire? L'évolution des sociétés humaines ne peut être niée. Seulement, le temps paraît lointain où les hommes pourront évoluer d'ensemble. Aujourd'hui encore, quelle effroyable troupe de traînards. Considérez le développement mental de l'homme des cavernes, taillant son silex, polissant sa hache de pierre, aiguisant ses flèches, passant de la chasse à la guerre, défendant son foyer par un effort de toutes les heures, s'essayant à détruire le fover d'autrui, et dites si le misérable

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donl la vie se passe ù scier la même planche, à donner le même coup de marteau sur la même barre de fer, à tourner tout le jour la même manivelle de la même machine, est véritablement d'une intelleciualité supérieure? Sans doute, il faudra que cela change. Pour y aider, notons, chemin faisant, des états d'humanité de passage.

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