FLEUR-DE-FROMENT
Fleur-de-Froment fut la plus jolie fille de mon village. Grande, bien prise, avec une démarche d'assurance, elle promenait un rire clair par les champs, par les bois, par les chemins creux de la Vendée. Aux premières ardeurs du printemps, la fraîcheur lactée du visage se piquait d'une constellation de taches rousses.
— Elle a reçu du bon Dieu, disaient les paysans, une poignée de son dans la figure.
Son et farine apparemment, car la peau demeurait blanche sous le feu du soleil comme d'une poudre de froment blutée. De là peut-être son surnom, ou de ses cheveux roux étrangement appareillés avec des prunelles fauves. La sensation venue d'elle était de ce beau ton d'or bruni qui se balance aux épis mûrs. Fleur-de-Froment était belle, et le savait car on le lui disait tout le jour.
Il s'en faut que l'homme des champs soit insensible à la beauté. Son esthétique n'est pas la nôtre. Il ne s'émeut pas d'une ligne, d'un contour, de la grâce d'une forme mouvante, mais la couleur le frappe vivement, comme toutes les créatures que la civilisation n'a pas raffinées. Fleur-de-Froment, étant une couleur en vie,
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avait donc le plaisir de s'enltMidre proclamer belle, et de se voir luliner parfois d'une caresse un peu vive par la jeunesse virile do Sa in le- Hermine à Chanlonnay. Plantez une (leuroîi vous voudrez, les abeilles arrivent. Où que vous rencontriez la beauté, vous verrez accourir au butin, des yeux, des mains, des lèvres. De la ville aux champs, il n'y a que des différences de cadre.
Réputée au delà du canton, Fleur-de-Froment avait une cour comme il ne s'en était vu de longtemps dans nos pays. Un grand orgueil en brillait dans ses yeux, éblouis de cette attirance, et si on lui eût parlé de Cléopàtre fixant les regards du monde, il n'est pas sûr qu'elle eût saisi l'avantage de la reine dÉgypte sur une fille des champs. De quoi je la loue d'ailleurs, car c'est un vain plaisir que le dénombrement d'une foule d'adorateurs. Déplus, la reine était morte et la paysanne vivante : rien ne vaut cet argument-là.
Le beau de l'affaire, c'est que Fleur-de-Froment, tout en se laissant admirer de chacun et jalouser de chacune, gardait son cœur fidèlement à l'ami qui l'avait su gagner — bien différente en cela de Cléopàtre! Or, cet ami, il faut bien que j'arrive à le dire, n'était autre que votre serviteur. Que l'orgueil me soit pardonné de cet aveu : j'aimais Fleur-de-Froment et Fleur-de-Froment éprouvait pour moi des sentiments dont elle se plaisait à faire étalage. Aux champs, je la suivais avec son chien « Bas-Rouges » (à cause des quatre pattes fauves), et tandis que le troupeau fourrageait incongrûment au delà des limites fixées par le garde champêtre, je lui disais Nantes où s'était passé mon hiver, je l'émerveillais des récits de mes livres, ou bien elle m'apprenait les bêtes, leurs usages, leurs pensées, ne contait d'incroyables histoires. Nos esprits étaient proches. Je ne dit pas nos cœurs, car le fâcheux de nos amours hélas!
c'est qu'elle avait vingt ans et que j'en avais bien six ou sept sur mes grands talons. Dans l'embrassade, cela ne nous gênait ni l'un ni l'autre. Plus tard, j'ai compris mon maltieur.
Nos plus beaux jours étaient au temps de l;i moisson. L'abominable fumée de la batteuse n'avait pas encore envahi les campagnes. On battait au fléau. Dès l'aube, hommes et lemmes, groupés en compagnies, commençaient le tour de l'aire, au choc rylhmé des bois dont la. paille assourdissait le son sur la terre : la moitié du quadrille à reculons, lentement; l'autre moitié gagnant du terrain peu à peu. L'attention, l'efl'ort continu exigeaient le silence. Mais quelle revanche de rires et de chansons quand les grandes fourches de bois entraient en jeu pour entasser la paille! La méridienne — on dit mérienue là-bas — jonchait bientôt le sol d'un peuple de moissonneurs empressés au repos dans le plein du soleil, car le paysan craint la perfidie de l'ombre. Un son de cloche, et la bruyante gamme des fléaux de toutes parts emplissait à nouveau la campagne.
Le soir vt nu, c'étaient des danses, des chants surtout où Fleur-de Froment excellait. Elle savait toutes les chansons du pays et nasillait d'une façon délicieuse à l'oreille rustique les naïfs poèmes où « le fils du roi », le Rossignol et la Rose apparaissaient en de fanstatiques splendeurs de joie ou d'élégie. Un barde indigène même avait fait en patois sur Fleur-de-Froment une chanson gaillarde dont le refrain disait que la fleur du froment donne son grain par le fléau du moissonneur. Fleur-de-Froment, sans fausse honte, se chantait elle-même, et c'étaient de belles bousculades si quelque gars feignait, par plaisanterie, de vouloir mettre le refrain en action.
Il fallait bien que tôt ou tard Fleur-de-Froment.
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rencontrai le fléau du moissonneur. Ici, j'appelle l'atlenlion du lecteur sur cette histoire, dont le propre est d'être celle de lout le monde. Je ne connais pas de plus gr.inde erreur que de chercher linlèrèt dune vie en des avcMitures extraordinaires. A y bien regarder, le merveilleux c'est ce qui nous arrive tous les jours, et les duels, et les coups de couteau et les accidents d'automobiles nirine, avec acconipagncnienl de haine, de jalousie, d'amour trompé et de trahison, no sont, au vrai, que tlos moments vulgaires du drame énorme de la vie commune, de la naissance à la mort.
Apporter, sans l'avoir voulu, son moi à \a conscience du monde, et le vivre dans un enchaînement fatal de joies et de diudeurs, réparties au hasard dos chances, pour aboutir à la lente décadence de l'être, qui nous ramène à l'auparavant de la préexistence, n'est-ce pas la suprême aventure? Kt que faut-il de plus à notre émerveillement? Les uns, qu'on appelle pessimistes, s'en contentent avec quelques grognements. Les autres, réputés optimistes, trouvent leur malheur si grand, qu'ils s'empressent d'y joindre — à litre de consolation — le rêve d'une aventure céleste que chacun peut faire magnifique à son aise.
De tout cela Fleur- de-Froment ne s'embarrassait point. Ses vingt ans parlaient. Elle les laissait dire, à l'imitation de celles qui l'ont précédée, eu conformité de celles qui la suivront sur la terre. La nature est si proche, aux champs, qu'on ne s'y trouble guère des conventions sociales, plus ou moins saugrenues, qui prétendent régler, formaliser les gestes d'humanité oii se plaisent d'abord deux jeunes créatures qui ont soif et faim l'une de l'autre.
Véchaudé est l'industrie de mon village : un gâteau de farine et d'œufs, délectable au sortir du four,
mais « bourralif » et donnant des envies formidables de boire, dès qu'il a voyagé dans la fougère jusqu'à Niort, La Rochelle ou Fontenay. Le transport se fait de nuit, en de longues charrettes, au pas d'un bon cheval qui berce le sommeil du conducteur et de la femme qui l'accompagne pour présider à la vente. Ces charrettes sont de terribles entremetteuses. L'odeur de la fougère, est pleine de périls. On est deux sous le ciel, côte à côte, étendus pour dormir. On ne dort pas toujours, même après une journée de labeur. Le marché est loin. Tous les méchants sont clos dans leurs murailles. La tentation s'aiguise aux cahots qui vous |; jettent les gens l'un sur l'autre. Puisqu'il faut céder tôt ou tard, à quoi bon la résistance?
Au service d'un riche marchand d'échaudés, Fleurde-Froment, un jour, épousa son « maître », après lui avoir donné, sans que personne en éprouvât de surprise, deux preuves non équivoques de ses aptitudes aux joies, comme aux devoirs, de la maternité. Les gens du pays vous diront qu'il n'y eut rien de remarquable dans sa vie. Son mari ne la battait que le dimanche, après vêpres, quand il avait trop bu à la porte de l'église, et elle n'en tirait pas plus de vengeance qu'il n'était nécessaire pour que tout le monde sût qu'il n'avait pas le dernier mot.
Je la vis en ce temps-là, après une assez longue absence. Toujours la poignée de farine et de son. Les yeux avaient gardé leur éclat, et la chevelure était toujours tlambante sous le volètement des ailes blanches de la coiffe. Mais le regard me parut aigu, et déjà les plis de la lèvre dénonçaient une fatigue de la vie. Le joli nom lui était resté, mais elle avait perdu le duvet de sa fleur. Elle riait encore, elle ne chantait plus. La fortune était venue, attestée par des bagues,
(les broche?, des chaînes d'or. Jupon el tablier de soie, le dimanche pour la messe, avec un livre doré — utile même à qui ne sait pas lire, puisqu'il donne au moins la satisfaction d'exciter renvie du prochain.
Je ne faisais plus au vilhige que de courtes apparitions. Nous avions vécu bien loin l'un de l'autre, quand je la rencontrai en un de nos chemins creux, menant sa vache à la pâture. Une vieille femme ridée, cassée, finie. Nous causâmes. Son mari était mort, lui laissant « du bien », mais les enfants la tourmentaient pour qu'elle leur abandonnât tout. Ils lui feraient une rente « chez le notaire ».
— Il faudra bien que je me décide, conclut-elle avec un soupir. Croiriez-vous que mon fils a manqué me battre hier parce que je ne disais ni oui ni non!
Dix ans encore. Un jour, traversant un hameau voisin, on me montra une cahute délabrée, et l'on me dit que la « Barbotte » achevait là ses jours. Fleur-de- Froment n'exisiait plus. C'était maintenant « la Barbotte », du nom de Barbot, son mari.
J'entrai. Dans le clair-obscur, sous nn reste de manteau, je vis le tremblement d'une vieille face desséchée, parcheminée, racornie, percée de deux lueurs jaunes où somnolait un reste de regard. Une voisine m'expliqua tout. Les enfants ne payaient pas la rente. On avait garde de s'en étonner. C'était l'usage. De temps à autre ils apportaient une miche de pain, de la soupe quelquefois, des rebuts d'aliments le dimanche, après la messe. La vieille était infirme, ne s'aidait qu'avec peine. Une servante était censée venir la voir une fois le jour. Souvent elle oubliait.
— Pourquoi ne pas se plaindre? dis-je, sans penser.
— Un jour, elle parla de prévenir le notaire. On l'a battue. Et puis, qui est-ce qui se serait chargé de la
commission? On ne tient pas à se faire des ennemis. Ses enfants déjà n'aiment déjà pas trop qu'on entre ici. Ils no veulent pas qu'on s'occupe de « leurs affaires >k
Cependant des larmes brillaient au clignotement des yeux jaunes. La Barbolte m'avait reconnu.
— Ne vous inquiétez pas de moi, disait-elle, d'une voix grêle, ou perçait une terreur d'être battue. Je n'ai besoin de rien... de rien. Mes enfants sont très bons. Ils viennent tous les jours. Peut-être vous êtes comme les autres, monsieur, vous croyez que je m'ennuie. Savez-vous ce que je fais là toute seule? Eh bien ! je chante en dedans toutes les chansons d'autrefois. Je les avais oubliées... et puis voilà qu'elles me sont revenues. Toute la journée, je les chante sans faire de bruit, en dedans. Après une, une autre. Quand j'ai fini, je recommence. C'est comme un chapelet. N'est-ce pas que c'est drôle?
Et elle essaya de sourire.
— Monsieur le curé m'a grondée, reprit-elle. Il veut que je dise des prières. Mais je n'ai pas plutôt commencé que voilà la chanson qui revient : c'est plus fort que moi. Vous vous souvenez n'est-ce pas? Le Fils du roi. Oh ! le Fils du roi!... Et le Rossignol? Et la Rose ? Je veux vous en chanter une « pour de vrai ». Laquelle? fleur-de- Froment ! Fleur-de- Froment !.. .
Elle fit un mouvement comme pour chanter, puis :
— Ah! le fléau du moissonneur est venu. Le grain est parti. 11 ne reste plus que la paille... et bien abîmée. On l'a trop battue. Monsieur, vous qui savez tout, me direz-vous pourquoi nous venons au monde?
— Je vous dirai cela un autre jour, ma bonne amie, quand je reviendrai...
Je ne suis pas revenu.