BOUVREUIL ET SABOTIER
A propos do l'adullèrc d'une damo pigeonne, je parlerai loul à l'heure d'une psychologie comparée dans l'éclielle animale. L'émolivilé des créatures et leur sentimentalité sont naturellement les premiers phénomènes psychiques qui soflriraient à l'observateur. Tous les modes d'exprimer les sensations reçues du monde extérieur et les impulsions qui en sont la résultante constituent ce qu'on peut appeler, sans aucune dérision, la vie morale de la bête, aboutissant, comme chez l'homme lui-même, au meilleur équilibre entre l'organisme individuel et les conditions de milieu.
Cela chagrinera sans doute beaucoup de braves gens, que cette morale, dont ils sont si tiers sans toujours la prêcher d'exemple, au lieu de tomber du ciel en forme d'ordres indiscutables, plonge ses racines jusqu'au plus profond de la hiérarchie animée. S'ils voulaient réfléchir, cependant, ils arriveraient bien vite à comprendre que les analogies d'organisme, indiscutablement constatées, emportent de nécessité les analogies de fonctionnement correspondantes. Il n'en faut pas plus pour faire saisir la haute signification d'une sentimentalité comparée, et de la moralité comparée
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qui en est la règle, déterminée par l'organisme dans l'ensemble des êtres. Le plaisant de l'affaire, c'est que la plupart de ceux qui s'écrieront à ce propos, vous parleront tout aussitôt de « l'intelligence des bètes », citeront tel tratt d'un chien, d'un chat, d'un éléphant, sans soupçonner que leur seule façon d'énoncer le problème résout la question de principe et leur laisse l'unique ressource de se révolter contre les conséquences.
Je ne me propose point, comme pourrait le supposer le lecteur, de parler du chien de Montargis ou de telle autre bête connue dans l'histoire pour avoir donné des preuves surprenantes de sagacité. V^oulant dire l'histoire très simple, mais vécue, d'une amitié fraternelle entre bouvreuil et sabotier, mon sujet est plutôt des sentimentalités croisées d'une espèce animale à l'autre, phénomène où s'atteste assez hautement l'étroite parenté des âmes.
Il est commun, pour l'homme, d'étendre aux bêtes qui l'entourent, une affection généralement proportionnée aux services qu'il en peut attendre. Le désintéressement n'est point l'accompagnement ordinaire de la puissance. L'homme, s'étant rendu le plus fort des êtres vivants, s'annexe et se subordonne tout ce qu'il peut des animaux pour la satisfaction "de ses besoins. Le chasseur aime son chien, mais, pour un faux arrêt, que d'injures, sans parler des coups dont la menace est toujours prêle ! Les amitiés d'homme à homme elles-mêmes reposent trop souvent sur des arrangements de vie où chacun trouve plus ou moins son compte. Comment s'étonner qu'une analyse des affections régressives dans la hiérarchie vivante explique par l'intérêt la condescendance de la force pour la faiblesse sans défense? Du faible au fort, peut-être y a-
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t-il en même temps un intérêt de protection? Mais l'intérêt n'explique pas tout, quoique dise la philosophie utilitaire.
J'ai connu un coq dont le lieu -d'élection était le dos d'une percheronne à l'écurie. Il se peut que la gourmandise de l'oiseau débarrassât le quadrupède de certaines démangeaisons. Mais pourquoi le coq ne s'adressa-t-il jamais à d'autre qu'à sa jument amie? Kt pourquoi tout autre volatile qui se fût présenté eûl-il été lestement jeté bas d'un coup de reins? Les deux bêles s'étaient accrochées : voilà tout ce qu'on peut dire. Il fallait voir la percheronne tourner la tête, avec des yeux béats, quand son coq arrivait, et l'autre battre des ailes sur la croupe complaisante avec un chant detriomphe.
Je ne dis rien des animaux de nos ménageries, dressés à se tolérer pour l'ébahissement des badauds. Il n'y a là qu'une entorse à la nature. Cependant, nous pouvons voir tous les jours des amitiés très fortes de chien à chat, bêtes ennemies de nature. Le chien, à qui l'on reproche une servilité poussée jusqu'à lécher la main de son maître après les coups, est-il au-dessus ou au-dessous de l'amitié? Ce n'est certes pas la lâcheté qui le fait agir, car il se précipitera bravement sur l'agresseur de ce même homme brutal dont il a le droit de se plaindre. Est-ce donc simplemeul qu'il a le pardon évangéliqne plus aisé que nous? Le chien serait-il plus « chrétien « que l'homme? Ainsi s'expliquerait la méprise de certains jugements à son égard.
On ne peut nier que des signes d'altruisme, nés principalement de l'amour, n'éclatent de toutes parts dans le monde des bêtes. La défense des petits en est le trait ordinaire. La cour du mâle aussi se manifeste par des élans de générosité, tout comme sur le boulevard. Quand
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le coq découvre un ver n'appelle-t-il pas tout son harem pour lui jeter magnifiquement la savoureuse proie?
Kntre le bouvreuil et le sabotier qui s'aimèrent tendri^ment, aucun calcul même lointain d'une récompense en expectative. Rien que le plaisir de s'aimer et de se le dire, chacun en son langage d'abord, et tous deux, plus tard, en cherchant à s'approprier la langue Tun de l'autre. J'ai oublié le nom du sabotier, mais j'irais, yeux fermés, tout droit à sa maison dans la grande rue du village de Vendée où je passais tous les ans un beau mois de vacances. Je rév^ois l'enseigne blnnche avec un magnifique sabot jaune plaisamment contourné. Je revois la petite porte vitrée donnant accès dans le magasin, un peu plus grand qu'une armoire, où des enfilades de sabots pendaient du plafond, s'accrochaient aux murailles, s'éliraient sur le sol, sautant jusqu'au dehors.
La petite cour, surtout, derrière la boutique, m'est restée familière. C'était l'atelier. Là, les deux mains à l'outil qui lui rejetait les copeaux au visage, l'artiste tirait du bois dégrossi où s'arc-boulait sa poitrine, la forme miraculeuse d'un sabot. Jules II regardant les fresques de la Sixtinc sortir du pinceau de Michel-Ange n'admirait certainement pas davantage que ne faisaient mes jeunes ans devant les prodiges du sabotier.
L'homme, d'ailleurs, semblait partager mon plaisir, accompagnant sa doloire des commenlaires destinés à m'enfoncer dans l'esprit le mérite particulier de son labeur. C'était un pauvre être tout pâle, frêle, grêle, dolé lui-même, poncé, évidé par la maladie, faisant trembloter, à chaque mouvement, des plis de peau blanche sous le menton glabre. Des yeux sans couleur. Une voix nasillarde, lointaine, comme d'un ventriloque époumoné. Je n'ai jamais rien su de lui. Je ne crois
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pas qu'il eTit une famille. Aucune coiffe ù ses côtés. Tout le jour il sabotait sans rien dire, sans penser peutêtre, heureux en son ami bouvreuil sur qui se ramassaient toutes les émotions de son existence.
Le nom de l'oiseau, à défaut du nom de l'homme, est demeuré dans ma mémoire : il s'appelait Mignon. Rien ne le distinguait de ses congénères. En entrani, vous voyiez une grande cage au mur. ornée de rustiques sculptures où le sabotier avait épuisé toute la fantaisie de son art. Là, sautillait de bâton en bùton la petite boule de pourpre vive, surmontée d'une tète noire, où deux petits yeux de jais allumaient une flamme de pensée. Le minuscule bec crochu de perroquet, rentrant dans le gosier, ne semblait pas propre à la conversation. Cependant, si vous passiez le seuil en l'absence du Siibotier, une voix ventriloquante, qui semblait sortir de la profondeur des murailles, vous arrêtait d'une parole indéfiniment répétée : u Quelqn\m à la boutique, quelqu'un à la boutique ! » etc., etc. Au timbre étouffé, à l'accent nasal, vous reconnaissiez la voix du maître du logis. Mais ce n'était point lui le discoureur, car vous le voyiez venir de la petite cour, bouche close, et l'avertissement du gardien continuait. C'était le bouvreuil dont la vigilance infaillible gardait jalousement les rangées de sabots.
Car Mignon parlait comme une « personne naturelle », avec une articulation délicate, beaucoup plus ne! te que celle du plus savant perroquet. Le sabotier l'avait pris au nid, je suppose, et enseigné dès sa plus tendre enfance. Suggéré par celte mentalité prochaine qui se dépensait toute dans la formation et l'éducation d'un ami, l'oiseau s'était haussé d'un affectueux effort jusqu'au niveau de l'homme attardé dans l'évolution de sa propre race. Tous deux s étaient rejoints, et tous deux»,
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cnpables d'aimer, s'étaient pris par leurs atomes crochus mieux qu'humains n'auraient pu faire.
Mignon, pour plaire à son ami, avait accepté le truchement de la parole articulée, car on pense bien que son répertoire, qui s'accroissait tous les jours, ne se bornait pas au qui vive! d'une sentinelle en faction. Ce qui n'était pas moins remarquable, c'est que l'homme enseigneur s'était laissé enseigner à son tour le langage flûte de son ami des bois. Le sabotier, pour une communication à son frère emplumé, se répandait en luitui^ accompagnés d'une sorte de ràlement de polichinelle enroué dont la moindre nuance est compréhensible à tous les bouvreuils de l'univers. Ils avaient ainsi deux langues à leur disposition : libre à chacun d'y recourir suivant l'inspiration du moment. Curieux dialogue où souvent c'était l'homme qui faisait lui-tui tandis que l'oiseau répondait avec les mots du dictionnaire.
La porte de la cage était toujours ouverte. Mais Mignon aimait la paix de son logis. A l'état de nature on trouve le bouvreuil au plus épais du bois, dans le silence. Un mélange de confiance et de recueillement est le fond de son caractère. Jejne souviens qu'un jour je découvris une nichée dans un vieux châtaignier séculaire. Les parents ne voulurent jamais admettre que je leur fusse ennemi. lisse plantèrent à un mètre de moi, sur une branche, sans un mouvement, sans un cri, comme pour me donner le loisir d'admirer leurs petits. A mon départ, seulement, ils me firent les honneurs du fourré par des tui-lui d'adieu.
Mignon, craintif des chais et des chiens, jamais ne paraissait dans la rue. La boutique et la cour étaient son seul domaine, avec la cage pour les repas et la méditation. Dans la cour, parmi les billes rouges du vergne — c'est le vieux nom de l'aune, fidèlement gardé
pai' le Vendéen — Mignon se plaisait à graller le bois pour s'aiguiser le bec ou chercher quelque friandise. J'ai encore dans les yeux ces beaux fûts d'or clair marbré de taches sanglantes où l'oiseau tantôt se tenait immol)ilo, gonflant sa gorge de cuivre, tantôt sautillait, voletait, pépiait, caquetait discrètement, pour obtenir un regard, un sourire muet de son ami. Et puis c'était un vol, droit sur l'épaule du sabotier, des bécotcments, des « Bonjour, mon ami, je Caime bien. As-lu bien dormi? », des discours auxquels des tui-lui humains répondaient jusqu'à ce que le sabot interrompu rappelât le travailleur oublieux à son devoir.
Le plus beau, c'était le chant et la danse.
— Allons, .Mignon, danse la polka pour ton ami.
Mignon se dressait fièrement et, donnant trois iui-tui bien rythmés, sautillait en mesure d'une patte sur l'autre. Il semblait s'amuser follement, et le sabotier, qui lui prétait le secours de sa voix toute pareille, traduisait des délices inexprimables par les contorsions de sa face décolorée.
Puéril amusement, dira-t-on. Quoi de plus important que d'aimer? Et si l'on aime, qu'importe le moyen de manifester rechange de tendresse profonde? D'ailleurs, le sabotier se gardait bien d'exhiber à tout venant les grâces de son ami. Le cabotinage était absent de ces deux âmes. Ils vivaient simplement l'un pour l'autre, et leur intimité, portes closes, loin des regards jaloux, devait avoir d'exquises douceurs.
Je sens liien qu'il faudrait une fin à eft'et pour mon histoire. La vérité est que je ne sais rien au delà de ce que je viens de dire. Sabotier et bouvreuil sont demeurés très vivants dans mon esprit, mais il ne m'est rien resté de la fin de leur aventure. Est-ce qu'un jour je ne les ai plus retrouvés? Ne serait-ce pas plutôt que
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Je ne suis pas revenu? Il y a si longtemps de cela!
Quel que soit celui qui est parti le premier, l'autre n'a pu survivre. J'aime à le penser du moins, car si le sabotier avait remplacé Mignon par un autre bouvreuil, ou si Mignon avait été capable de danser la polka pour le cloutier Brossard qui faisait si grand tapage de l'autre côté de la rue, je perdrais une illusion suprême sur le cœur de l'homme et de l'oiseau. A défaut de l'homme, que l'expérience de la vie peut rendre suspect d'égo'isme, gardons une respectueuse estime à la bête.