MAITRE BAPTISTE, JUGE
Quelle sorte de justice pouvait rendre saint Louis sous son clu^ne? L'Histoire ne dit pas qu'il fût docteur en droit. Tout porte à supposer que Papinien, Ulpien, Tribonien étaient pour lui, pleins de mystères. C'était un saint, à la vérité, et ceux d'entre nous que la Providence choisit pour manifester sa volonté suprême reçoivent directement d'en haut les inspirations convenables. Le roi Salomon, à l'exemple de tous les monarques d'Asie, qui sont considérés par leurs peuples comme la bouche de la divine sagesse, n'mvoqiia point de textes pour le jugement fameux qui est encore parmi nous le meilleur de sa gloire.
Juifs ou chrétiens, nos anciens conducteurs de peuples jugeaient en équité, et arrivaient sans trop de peine à des approximations de droit supérieures au « jugement de Dieu « lui-même, qui ressemblait trop souvent à liniquité du hasard. Les codes, par leurs règles inflexibles s'appliquant à tous les cas, ont bouleversé le vieil état de choses où l'arbitraire faisait une loi de circonstance pour chaque manquement de l'individu. Depuis lors, il est vrai, on a fait les lois et les juges flexibles — autrement ils seraient intolérables — mais
il leur reste encore trop de rigidité pour s'accommoder au bon droit d'une façon toujours heureuse. En oulre, la justice « gratuite » se plait souvent à ruiner le justiciable.
Par toutes ces raisons — crainte de la loi qui tombo on ne sait d'où sur le pauvre monde, crainte du juge endurci faisant appel à sa science avant sa conscience — nos paysans de l'Ouest ne se résolvent qu'avec peine à mettre en mouvement l'appareil, dit « protecteur » des lois. Même, l'appel en conciliation devant le juge de paix semble un moyen extrême auquel on ne recourt que sous la pression d'une nécessité supérieure. De 1' quoi nous avons lieu sans doute de nous féliciter, car i « l'ordre social » est tel que, sans cette heureuse disposition, l'humanité se trouvant toute composée de gens qui se plaignent ou qui auraient le droit de se plaindre, il faudrait élargir les prétoires à la mesure du ! genre humain. !
Aux champs, les sources de conflits sont abondantes. j Une branche qui s'étend au delà des limites fixées, une | racine vagabonde, un fruit qui tombe du mauvais côté de la haie, l'usage d'un ruisseau, les règles du droit de i passage, suscitent des interprétations de coutumes sur lesquelles les intérêts contradictoires se plaisent à disputer. Avant d'en venir aux extrémités de la loi, les querelles, les injures, les coups de poing font leur office, préparent la conciliation finale qui est un des résultats éventuels de la fatigue nerveuse ou musculaire. Un bon corps-à-corps est un jugement de Dieu qui ne serait pas sans vertu, n'était la tentation d'aller en appel, par voie de représailles nocturnes, sur les récoltes innocentes.
Tout cela peut mener très loin. C'est pourquoi l'on trouve communément dans les campagnes certains
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arbitres-nés qui sont aux juges ce que les sorciers ?ont aux médecins. Le juge est THippocrate du désordre social, comme le désordre physiologique a pour juge officiel le guérisseur. Le pouvoir de juger, la science de guérir, s'acquièrent par un mystérieux labeur sur ' lequel justiciables et malades campagnards n"ont que de très vagues lumières. Souvent le juge et le médecin se trompent, et leur erreur fait plus de ravages dans les esprits que les succès authentiques de leur art n'y portent de félicité.
Pour guérir et juger, n'y a-t-il donc que le savoir? Jadis, c'était le don du ciel, l'inspiration divine qui seule investissait l'homme des facultés requises. Pourquoi pas maintenant encore? L'esprit lourd du paysan s'attarde aux conceptions anciennes, garde l'empreinte des croyances disparues. Ainsi donne- t-il volontiers la préférence au sorcier sur le médecin dépouillé par la science du prestige des mystères. Ainsi se plait-il encore à consulter sur ses droits, sur un règlement plus ou moins hasardeux de ses affaires, tel de ses pareils qui, tout ignorant, fait d'inspiration le docteur, plutôt que de recourir aux avis des compétences.
J'ai connu, il y a longtemps, hélas! un de ces Salomons improvisés dont la réputation de science juridique s'étendait de commune en commune dans une aire notable du bocage de Vendée. Baptiste Meriau, plus connu sous le nom de Maître Baptiste, était un paysan d'aspect grossier, qui gérait le bien que le ciel, aidé des dispositions du code sur l'héritage, lui avait départi. Un grand gaillard, dont la musculature, jadis puissante, s'empâtait de graisse aux abords de la soixante-dixième année, à l'époque où je le surpris de hasard dans l'exercice de ses fonctions. Le visage violacé, troué de la mitraille varioleuse, dissimu-
lait dans des replis de chair deux petits yeux gris qui transperçaient l'inierlocuteur de part en part. Une voix de tonnerre avec des gestes de foudroyeur. Le verbe imposant des jugements absolus sur tous et sur toutes choses. Zeus agitant l'Olympe d'un froncement de sourcils pour dire de conduire la poulinière au pré ou de mettre les bœufs à la charrue. Au fond, un esprit timoré, toujours attentif aux règles de la prudence, fort soucieux de ne jamais pousser l'aventure jusqu'aux exlrémités violentes.
L'adversaire, le contradicteur, était généralement une « tête de sot », et quand il avait prononcé de la sorte, il ne restait plus qu'à courber le front en silence, ainsi qu'autour de lui chacun avait coutume de faire. D'oii lui venait son autorité de jurisconsulte, nul n'aurait pu le dire. Il ne se vantait point d'une connaissance méprisable des lois, sachant à peine lire, et capable tout au plus d'ébaucher une signature. Assez médiocre voisin, il avait entamé maints procès auxquels il avait sagement mis fin par des transactions plus ou moins heureuses, invoquant pour raison que le juge lui paraisssait une « tête de sot ». Sa considération ne s'en trouva point diminuée, car il continua de parler de ses litiges avec une assurance de vainqueur, et même le magistrat qui subit de son ju'ïticiable celte dure sentence y perdit quelque chose du respect où la communauté l'avait tenu jusque-là.
Maître Baptiste n'était pas de ces génies qui ont besoin de se faire valoir. Respectueux du droit de chacun à la gestion de ses propres affaires, jamais il ne s'aventura à proposer ses avis à quiconque. Tout au plus jugeait-il, en voyant un assolement contraire à ses idées, un champ mal clos, une bête en mauvais état, que le cultivataur était une « tête de sot », et l'opinion
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publique ne pouvait qu'enregistrer la condamnation contre laquelle il n'y avait point de recours. Bien loin de protester contre les verdicts uniformes de Maître Baptiste, les gens, au moindre désaccord, à la première diriiculté, venaient se « jeter à lui », expliquer leur cas, se renseigner sur leurs chances de succès, souvent le prier de les départager.
Très digne, bienveillant même, il recevait les survenants, en hiver, devant l'àtre de la cuisine, qui est le salon des campagnards ; dans la belle saison, au seuil du logis, à deux pas du cloaque noir ou l'évier déversait l'extrait odorant des opérations culinaires. Là, confortablement assis dans un curieux fauteuil en demi-cercle, avec coussin de laine couvert d'une toile à matelas, il écoutait les consultants demeurés debout sur leurs jambes, bonnet bas, qui s'embrouillaient en d'interminables histoires. Lorsqu'ils étaient à bout de souffle. Maître Baptiste posait des questions qui le plus souvent donnaient lieu à de prolixes réponses. Enfin, il prononçait : — Pierre, c'est toi la « tête de sot >>. Pierre n'avait plus qu'à se soumettre à Jean. Tous deux alors enfonçaient le bonnet bleu sur leurs oreilles, et s'asseyaient pour déguster un verre de vin blanc qui, à l'inverse des traditions anciennes, constituait les épices de juge à plaideurs. On venait de fort loin pour savoir qui était la « tête de sot » en mainte affaire, et, dès qu'on le savait, on s'en allait content d'avoir mis fin à tous débats sans le secours de l'omnisciente magistrature.
C'était une entreprise, en ce temps, d'arriver jusqu'au hameau perdu où Maître Baptiste rendait ses oracles. Des chemins vicinaux aujourd'hui mettent Le Pinier en communication avec le reste du monde. J'y arrivais jadis par la chaîne rocheuse qui va deux lieues durant,
de Mouilleron-en-Pareds à la Châtaigneraie, ^v Les Rochers », comme on dit là-bas, sont le dernier contrefort des collines du « Bocage ». De la crête, on découvre une immense étendue boisée, chaque champ ayant son «nceinte de haute futaie. Le roc lui-même se recouvre de genêts, d'ajoncs, de châtaigniers géants tordus par les tempêtes. Tout à coup, la pierre se fend, et c'est un ravin de prairies qu'égayé la chanson des eaux courantes. C'est là que d'humbles chaumières se groupent en hameaux, cachées sous les hautes branches. Le Piniei\ séjour de Mattre Baptiste, fut notable autrefois, sans doute, par la présence d'un pin. L'arbre a disparu sous la hache du temps. Il reste un lot de maisons rustiques abritées du monde par la haute muraille des « Bochers ».
Un jour, chassant en ce taillis, je découvris tout à coup, du haut de ma cime, les toits du Pinier avant que rien ne m'eut décelé l'approche d'une existence humaine. La curiosité du lieu me tenta. J'avais rencontré Maître Baptiste à Mouilleron. L'occasion me sembla bonne pour renouveler connaissance. J'entre dans une cour de ferme encombrée de fumier, où, derrière un attelage de bœufs à l'abreuvoir, je découvre le maître de céans assis devant sa porte parmi la volaille, en devoir de rendre la justice à son ordinaire. C'était le temps des vacances. Le fils de Baptiste, étudiant en droit à Poitiers et futur notaire, chargeait le fumier avec entrain (l'idée ne venant à personne de faire appel à ses lumières), cependant que le père, inculte, disait le droit doctement. Devant l'arbitre solennel, à distance respectueuse, un homme se tenait debout, attendant, bouche ouverte, l'arrêt sollicité. D'une main bienveillante, Maître Baptiste, me fit signe d'attendre que l'audience fut terminée. Je demeurai
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donc immobile, les yeux fixés sur le demandeur, un grand diable, tout gris, qui tordait macbinalement un fond de cbapeau crasseux sans rebords.
— C'est bien lavérilé tout ça? faisait Maître Baptiste, visiblement incliné à donner de la « tèle de sot » à celui qui ne se présentait pas à son prétoire.
— Je vous ai conté la chose tout comme elle est, répondit l'autre.
— Alors tu peux dire à Michel qu'il est une « tète de sot ». Tu lui diras, pas vrai?
— Oui, Maître Baptiste, je lui dirai ce soir. Mais s'il répond que c'est pas vrai?
— S'il répond que c'est pas vrai, pas plus tard que demain tu le feras « signifier ».
L'idée d'envoyer du papier timbré à son adversaire sembla causer une joie des plus vives au plaignant.
— Bien sur que je le ferai signifier, s'exclama-t-il, content.
Puis, se grattant la tête :
— Mais... s'il veut pas être signifié?
A ce mot, Maître Baptiste, effaré, se leva. J'ignore quelle était son idée d'un homme « qui ne veut pas être signifié ». Mais le cas, manifestement, lui paraissait horrible à concevoir. Il se fit un silence angoissant. Enfin, la foudre éclata.
— S'il ne veut pas être signifié, tonna Maître Baptiste, prends tes deux « bots » et f...-les lui dans le devant des jambes.
Tout le monde respira. Le point de droit était résolu. Le plaignant, l'esprit en repos désormais se jeta sur la main de son juge en la pétrissant avec le reste du chapeau :
— C'est dit! c'est dit! s'écria-t-il. Mes deux «bots ». Je n'y manquerai pas.
Pour moi j'admirai fort le point choisi pour donner toute sa force à l'argument de jurisprudence. Le « devant des jambes » où la surface du tibia offre maints filets nerveux, sous la peau, qu'un sabot un peu prompt peut écraser sur l'os, est certainement un lieu d'élection merveilleusement propre «à mettre en valeur l'énergie de la partie contraire. Le vin blanc fut apporté. L'étudiant en droit quitta son fumier pour choquer le verre.
— C'est égal, dit le bon justiciable en tombant sur sa chaise, je voudrais bien savoir une question à quoi Maître Baplisie n'aurait pas de réponse.
— Ah! dame, répliqua le juge, modeste, on a vu beaucoup de choses. C'est comme ça qu'on apprend...