JUSQU'AU FOND DE L'ABIME
Je rendrais en France, après une quinzaine passée dans l'Arlberg, lorsqu'une pause à Zurich me mit de nouveau face à face avec mon vieil ami Mans Schumann, le célèbre professeur de géologie. Depuis notre dernière entrevue, j'avais profondément médité sur la terrible aventure du pasteur Johann Slumpf qui perdit, avec sa situation dans le monde, l'amour de sa femme et de ses enfants, parce que l'idée lui était venue que l'univers du bon Dieu se pouvait concevoir sans le Démon. L'apparition du Weisser Lœive m'était restée tragiquement vivante, et je ne pouvais détacher ma pensée de cette àme ingénue, frappée du tonnerre céleste pour le crime d'avoir rêvé que de l'œuvre d'une Bonté toute-puissante le mal éternel devait être exclu. Dans l'antre obscur, chargé de vapeur> narcotiques, je revoyais le ruissellement argenté de la barbe sous le grand feutre noir qui séparait du monde la pauvre face endolorie. J'évoquais le pâle éclair de ce regard noyé en d'alfreux souvenirs. La pipe pour l'oubli, la bière pour le rêve embrumé dune vie différente de la vie, était-ce donc le dernier mot de cette destinée?
Johann Slumpf écrivait un livre, avait dit Hans
Schumann. Quelles paroles Iroiiverail-il pour dire sa torture? Jadis on avait pitié de l'hérétique. Sur un bûcher flambant on l'offrait en holocauste au Seigneur. On laissait vivre Johann Stumpf aujourd'hui, mais pour lui ravir tout ce qui lui est une raison de vivre. Lapidé par ce Schwarzbach, qui lui demeurait cher malgré tant d'affreuses cruautés, abandonné par l'épouse dont il n'avait cessé d'admirer les vertus, renié par ses enfants... par l'unique raison que, dans la simplicité de son cœur, il avait joyeusement prononcé la parole qui lui paraissait destinée à délivrer les hommes d'un effroyable cauchemar !
Quelli^s réflexions étaient en lui? De regret^ ou d'invincible espérance ? Et puis, une question redoutable : Que ferait-il si c'était à recommencer? Je voulais connaître cet homme, lui parler, avoir le secret de son âme. J'aurais voulu savoir encore ce que M"" Johann Stumpf avait à dire. Elle avait tendrement aimé son mari. Elle l'aimait peut-être encore. Quelles raisons profondes avaient déterminé sa fuite ? Orthodoxie héréditaire, plus forte que l'amour? Impossibilité de concevoir lexistence en dehors de ce concours d'ignorances ataviques qui, sous le nom « d'opinion publique », demeure le principal appui des pensées faibles? Ou bien avait-elle cru candidement qu'il n'y avait qu'un Démon en qui pût surgir la pensée sacrilège de nier le Mauvais Esprit? Etait-ce ses enfants qu'elle avait voulu sauver d'abord du périlleux contact? Quelle que fût sa pensée, un combat s'était livré et se livrait encore au plus profond d'elle-même. Lequel? Et Karl et Resie, quel jugement portaient-ils sur leur père? Comment, tout à coup leur cœur avait-il pu se fermer? C'est dans le vague espoir d'obtenir une réponse plus ou moins satisfaisante à quelqu'une de
ces questions qu'à peine installé à VHôlel Bauer au Lac, je courus au Pobjtechnicum où la Hansfrau de Schumann m'avait dit que le professeur achevait sa leçon. Schumann ayant de l'amitié pour moi, mon empressement ne lui causa pas de surprise. Mais quand je prononçai le nom de Johann Stumpf...
— Je vois ce que c'est, dit-il avec un malin sourire. Vous n'eu voulez pas rester là de mon histoire. Eli bien! bénissez le ciel ou le hasard, suivant votre inclinaîion, car depuis notre soirée du Welsser Lœwe, il est arrivé quelque chose.
— Vous avez causé avec Stumpf?
— Précisément.
— De son affaire?
— De son affaire, en vérité. Le malheureux se trouve dans une situation plus cruelle encore que je n'avais supposé.
* — Comment cela?
— C'est toute une histoire. Imaginez que, la semaine dernière, je me promenais au jardin public avant diner. La journée avait été pluvieuse. J'étais tout seul, ou à peu près. Voilà qu'au détour d'une allée j'aperçois Johann Slumpf effondré sur un banc. Son chapeau rabattu, comme d'ordinaire, dérobait son visage. Mais tout le corps agité de spasmes dénonçait des sanglots que la volonté se trouvait impuissante à réprimer. Saisi d'une compassion fraternelle, oubliant que je courais le risque, par mon discours, d'aggraver sa douleur, je m'assis à côté de lui :
— C'est moi, Johann, lui dis-je doucement, moi, votre vieil ami Hans. Quelquefois cela soulage de trouver un cœur ouvert.
Je lui pris la main. 11 me regarda sans témoigner aucun étonnement.
— Je suis content que vous soyez là, dit-il simplement, me montrant un visage en larmes. Souvent j'ai voulu vous parler, vous dire ma grande peine. Je n'osais pas.
— Et moi, c'est. par discrétion pure, Johann, que je ne venais pas à vous.
— Vous avez été bon, Ilans, de venir aujourd'hui. Mes pensées m'étoufferaient si je ne pouvais m'alléger du fardeau dans le sein d'un ami. Pour vous avoir dit ces deux paroles, je me sens déjà mieux. Venez chez moi. Je vous raconterai tout.
Je trouvai son logis dans un désordre extrême. Des livres sur les sièges, des papiers jusi|ue sur le lit. Il m'avoua que souvent il ne se couchait pas, attendant que la fatigue, bière et tabac aidant, l'abattît sur un fauteuil. Ce qui me frappa, ce fut un châle de femme sur un canapé. Il saisit mon regard.
— Oui, le témoin est là, dit-il. Vous ne croirez pas que j'ai rêvé ! Adélaïde, ma femme, était ici hier. En quel état l'ai-je retrouvée? vieille, courbée vers la terre, la face ravagée, les yeux rougis de larmes. Ainsi je la vis entrer, au matin, sans gestes, sans voix, glissant vers moi comme un fantôme. Je reculai d'un pas dans la terreur.
— Ne me reconnais-tu pas, Johann, dit-elle d'une voix entrecoupée, je suis celle que tu appelas la bieuaimée. Et puisque j'ai trahi la foi que je t'avais jurée, avant de mourir je viens te demander pardon.
Elle tomba à genoux, les mains jointes. Et moi je m'élançai vers elle. Je la relevai, je la pris dans mes bras, et, sans trouver une parole, nous mêlâmes nos larmes.
J'avais perdu la notion du temps, quand une faible voix dit à mon oreille :
— Johann, m'as-tu pardonné?
Moi, je no sentais rien, qu'une sorte de bonheur douloureux, où se mêlaient je ne sais comment l'amertume et la douuour de toutes les joies, de toutes les peines.
— Jamais ce mot-là entre nous, répondis-je. Je n'ai aime que toi. Je t'aimerai toujours.
Là-dessus de terribles sanglots, puis une paix d'épuisement. Enfin elle put parler.
— J'ai voulu venir sans les enfants, dit-elle. Ils arriveront demain matin. J'avai.s besoin de me confesser d'abord. Tu es bon, toi, Johann. Tu as l'àme d'un enfant. Moi, j'ai été dure. Je veux t'expliquer...
— Pas d'explications. Rien. Tu ne m'avais pas compris. Tu me comprends maintenant. Moi, je n'ai cessé de te comprendre. Tu as été absente, tu reviens. Nous recommençons la vie.
— Oui, oui, c'est cela. Plus tard. Plus tard, quand nous pourrons parler tranquillement de ces choses. Pourtant, laisse-moi te dire que je ne raisonnai pas quand je désertai Ion foyer, Johann, emportant loin de loi nos enfants, tes enfants... Ce fut comme un ouragan qui vous prend et auquel on se livre. Je ne pourrais pas dire la raison de mon acte. Il me sembla qu eu niant le Démon tu venais de porter une atteinte sacrilège aux volontés providentielles du Créateur. Parfois, j'en puis faire l'aveu maintenant, j'avais douté moi même. Mais quand je vis mon doute se dresser devant moi, se faire verbe et acte à la fois, en ton audacieux déti aux croyances sacrées, tu me parus le génie du mal luimême, et je m'enfuis épouvantée. Je m'enfuis, il y a di.x ans, et, depuis dix mortelles années, pas un jour n'a passé sans que je te pleure, Johann, car, moi aussi, je n'ai cessé de t'ajmer. Chaque jour j'ai pleuré. Chaque jour je me suis interrogée moi-même pour le com-
prendre, pour me comprendre en même temps. Quand tu mesemblais à jamais perdu, une immense pitié me ramenait vers toi, malgré ma terreur. Quand je le revenais, ma faiblesse me faisait horreur, et je me baissai? d'être si lâche. Dix ans ainsi! Dix ans de la plus effroyable torture! Dix ans de bonheur que je l"ai volés, Johann, et dont je me suis frustrée moi-même ! Enfin, je t'ai compris, et me voilà, bien misérable sans doute, mais toujours aimante et pleine de repentir. Car lu as raison, certainement. La bonté de Dieu est suprême. Et la seule supposition du mal éternel lui est une offense. C'est bien cela ta pensée, dis?
A ces mots, reprit Johann Stumpf, encore tremblant des pensées qu'il venait d'évoquer, il se fit entre nous un silence. Je venais de comprendre que ma chère femme me revenait, en verlu d'un accord entre son amour, toujours fidèle, et le raisonnement de théologie qu'elle avait mis dix ans, à construire pour la tranquillité de son àme. Mais que pouvais-je lui répondre, moi, qui, de mon cûlé, avait passé dans la méditation la plus ardue chaque heure de ces dix années? Adélaïde n'était plus la même qu'au jour de son départ. Moi aussi, j'avais changé. Au moment où je tenais le salut, je voyais sous mes pas un nouvel abîme s'ouvrir. Je rassemblai tout ce qu'il y avait en moi de courage.
— Ma bien-aimée, fis-je, il n'y a point de doute que je suis le seul coupable. Je t'ai brusquée de ce que j'appelais sottement « ma grande découverte », quand j'aurais dû ménager la conscience, calmer peu à peu tes inquiétudes légitimes. 11 faut que cette leçon nous serve à tous deux. Je ne dois pas te cacher que si tu as beaucoup réfléchi durant ces dix années, je n'ai pas employé mon temps de façon différente. Tu es arrivée à une conclusion qui marque un grand pas en avant
(l;ins la voie de la vérité. Tu ne seras pas surprise que, d' mon côté, j'en ai fait d'autres. Nous nous accordenms aisément, j'en suis sAr. Doucement, lentement, je II' dirai mes pensées. Tu t'abandonnes à moi, n'est-il [1 is vrai ?
Un terrible tourment se peignit sur le pauvre visage labouré de cruels sillons.
— Au nom de Dieu, Johann, avez-vous fait une nouv<'lle découverte encore ?
— J'ai fait beaucoup de découvertes , Adélaïde , rcpris-je, en la serrant tendrement sur mon cœur. La première, c'est que je n'ai cessé de te mettre au-dessus de toutes les femmes do la terre...
Mais elle se dégagea nerveusement.
— Johann, n'est-ce pas fini? Si vous avez encore un coup à me porter, par pitié, n'attendez pas une minute pour le faire. Voyons. Pour vous, j'ai rejeté la croyance ail Démon, ce qui dérange pourtant tout ce que nous -avons de la Providence. Quelle autre abjuration me demanderiez-vous !
— Je ne te demande rien, ma femme chérie, que de me laisser croire ce qui me paraît vrai, et de donner toimême créance ou non à mes idées suivant ce que tu jugeras l'évidence.
— Enfin, à quoi est-ce que vous ne croyez plus? Je vpux le savoir.
— Je ne crois plus aux miracles.
— Même à ceux des livres sacrés ?
— Je ne crois plus aux miracles. Il ne peut y en avoir do deux qualités : ceux d'aujourd'hui et ceux d'autrefois. Celui qui a établi un ordre universel doit avoir tout prévu, et l'obligation de changer témoignerait chez lui d'une imperfection que je ne saurais lui attribuer sans injure,
30 AUX K.MnUSC\DES DE LA VIE :
— Johann, l'audace de voire esprit me remplit d'épou- ' vante. S'il y a quelque chose de discutable dans le Livre, ; où sera notre point d'appui? Vous êtes un négateur. Je ne retomberai pas dans ma première faute. Je soutien- ; drai le choc de votre erreur au nom de la foi, et c'est ' moi peut-être à qui le ciel réserve de vous ramener j dans le droit sentier. Mais que tout soit dit entre nous ; dès cette heure. Au nom de notre amour, au nom de j nos enfants, interrogez-vous, Johann, et répondez-moi ' sans une arrière-pensée. Vous sentez-vous en posses- , sion de quelque autre hérésie ? I
— Je n'admets plus le dogme de la Trinité. ' Elle tressaillit comme si elle avait reçu un coup de I
poignard, et se redressant tout à coup : -
— ' Vous voulez m'éprouver. Ce n'est pas possible. Si .|
vous avez dit vrai, c'est que vous ne m'aimez plus. -
— J'ai dit la vérité. Je t'aime toujours. Quel rapport | entre mon amour et la croyance en un dogme indé- \ monirable. '
Elle me mit les mains sur la bouche.
— Assez de blasphèmes, s"écria-t-elle rudement. \ Dieu m'est témoin que je revenais à vous dans l'inno- i cence de mon cœur. Hier, en quittant mon vieux père j qui me détournait de ce voyage, je lui disais : « Je ■ retrouverai Johann tel que je l'ai laissé. Quoi qu'on . puisse penser d'une dissidence — très grave, j'en con- ' viens — il est sincère, il croit, il est chrétien. » j
Et moi, folle, je pensais à notre dernier entretien |
avant le terrible jour... Vous veniez de lire ce fameux j ouvrage du grand penseur Gladstone, où il montre des prévisions du christianisme jusque dans Homère. Voas
vous émerveilliez alors de trouver dans le trident de ■
Neptune l'allusion la plus claire à la Trinité précisé- ;
ment. Et aujourd'hui... ;
— Mais qu'est-il besoin de théologie entre nous? Tu es mon épouse, devant les hommes et devant Dieu, la mère de mes enfants, je l'ai gardé mon amour des jeunes années, tlt parce qu'il me parait aijsurde ([ue un soit trois et que trois soit un...
— Taisez-vous, malheureux! commanda-t-elle en colère.
— Mais tu n'as pas compris. Je n'ai pas nié la Divinité suprême qui...
— Oui. Oui. Vous réservez cela pour un autre entretien. Vous en avez dit assez. Plus un mot. Mon père avait raison. En matière de foi, c'est toutou rien. Votre impudent cynisme m'emplit de dégoût et d'horreur. Je ne vous connais plus. Vous n'êtes que le fanh'tme de celui qui fut mon époux. Arrière, maudit 1 Je remporte ma foi dont je vous apportais le secours. Ces dogjnes de révélation auxquels vous insultez, ce sont les miens, entendez-vous ? Je m'abîme à genoux devant le mystère suprême de l'unité d'une triple Providence. Je crois au miracle. Et si mon faible esprit avait pu fléchir, un moment, dans la croyance au Démon, et bien, soyez-en fier, c'est vous qui m'y avez ramenée par l'impudence de vos paroles sacrilèges. Oui, il y a un Démon, monsieur, un Démon pour servir la bonté infinie du Créateur. Il y a un Démon, et la preuve c'est qu'il est en vous.
Un claquement de porte, Johann Stumpf était seul, stupide, atïolé, se demandant s'il n'était pas le jouet d'un affreux cauchemar. C'était bien la lin, cette fois. Une lueur encore restait dans la brume de ses pensées : « Les enfants viendront demain malin. » En son cœur cette parole était restée.
— Je leur parlerai, pensait Johann, je leur expliquerai... Ils comprendront.
-r- Le lendemain, dit le malheureux à voix basse,
j'allai les allendre à la gure. La journée se passa. Tout le monde me regardait. On me croyait fou, pi'obablement. Il ne s'en fallait de guère. Quand tout espoir fut perdu, je sorlis sans savoir oii j'allais. Vous m'avez trouvé sur un banc du jardin public. Mes enfanls 1 mes enfants! Qu'a-t-on pu leur dire...? Dans dix ans peutêtre, Adélaïde aura réfléchi de nouveau. Elle voudra me revoir. Je serai mort... ou je ne croirai plus en Dieu.
Et Johann recommença de pleurer. Il pleura, il pleura, puis s'afîaissa de fatigue sur sa chaise.
— Le voyant endormi, acheva Hans Schumann, je quittai doucement la chambre. Je revius le lendemain. Porte fermée. Je rencontrai Juhann dans la rue, il m'évita. Au Weisser L<ewe, son chapeau sur les yeux m'arertissait de me tenir à l'écart. J'attendrai qu'il me parle. Demain peut-être, peut-être jamais. Mon pauvre ami est retombé dans le silence. Ne troublons pas l'homme qui remplace la vie par un rêve.