LA FETE DE JEAN PIOT
Sans examiner la question de savoir si la vie est triste ou gaie, et sans vouloir donner tort ou raison aux pessimistesqui geignent ouaux optimistes qui se répandenten hymnes de grâces, il doit être permis de constater qu'un très grand nombre d'hommes, de la naissance à la mort, rencontrent beaucoup de peines. Parmi ceux-là, principalement la foule des misérables qui, du matin au soir, s'usent dans l'ingrat et monotone labeur dont le seul profit est de leur fournir les moyens de se dépenser encore sans repos ni récompense.
Les « heureux du monde » — ou du moins ceux que les autres dénomment ainsi parce qu'ils les voient libérés du froid el de la faim au jour le jour — imaginent volontiers que les hommes courbés sous la servitude de l'effort pour la vie ne connaissant jamais de la vie que l'effort, ne sentent pas plus que la bête de somme le poids de la destinée. C'est un merveilleux secours à l'optimisme, en elVct, de croire que le peu de bien dont les uns font leur affaire, tout en trouvant la part insuffisante, ne se paie pas d'une correspondance de mal à l'autre pôle des sociétés humaines divinement instituées. Dans la mesure de ses pensées, le paysan rai-
sonne ainsi de la bêle dont il use sans ménagements et qu'il accable de coups, content d'arguer que « ça ne sent rien ». Pour lui, que sent-il exactement du bien et du mal de l'existence? Encore faudrait-il dire s'il s'agit du paysan d'hier ou du paysan d'aujourd'hui, vaguement di'grossi par le service militaire, émancipé d'une façon plutôt incohérente par l'école primaire et le suffrage universel, sans parler des chemins de fer.
Quand je regarde le rustique de nos jours et quand je le compare avec celui de ma jeunesse, je constate qu'une brèche s'est faite dans l'impénétrable haie qui bornait son horizon. J'ignore s'il est plusou moinsheureux. Il est en contact avec le reste du monde : voilà la principale difTérence. Je ne dis pas qu'il ait personnelment une conception, même obscure, des choses. Je ne crois pas qu'il se pose sur l'univers des questions embarrassantes. Mais combien d'habitants des villes se trouvent dans ce cas? L'école est demeurée un enseignement de mots. La caserne n'apprend que l'obéissance, proscrit le raisonnement, d'accord, en cela, avec M. le curé, qui exige la foi aveugle au détriment de la diabolique raison. Enfin, le sufTrage universel, qui fait de l'homme ainsi préparé l'arbitre souverain des questions politiques et sociales les plus ardues, se réduit si souvent encore à une simple affaire de clientèle ou d'intérêt local que les généralisations les moins hardies demeurent autant d'énigmes à l'esprit moyen de nos campagnards.
Ainsi, malgré ce que peutgagner la civilisation chaque jour, l'homme des champs reste de vie très simplifiée, connaissant surtout de la société ses obligations contributives, et ne découvrant rien dans la vie au delà de la nécessité d'un labeur sans efficace rémunération pour la vieillesse inévitable. Les distractions, les plaisirs sont de l'église, des foires et de leurs spectacles,
lies marchés, des beuveries qui les accompagnent, avec les intermèdes d'expansion amoureuse que l'esclave luimême obtient du plus rigide maître pour la reproduction d'une caste de serviteurs.
Il est vrai qu'en dehors des joies de la pensée, le commun de nos citadins — même avec les théâtres et les cafés-concerts — n'arrive pas à dis|)Oser d'amusements supérieurs. Manger, boire, et se donner beaucoup de mal pour dépouillei' l'amour des rêves d'idéalisme qui font sa beauté, telle est, à tout prendre la sempiternelle « haute noce » de nos grands « fêtards ». L'amour paysan, ne se trouvant guère embarrassé d'idéalisme, il reste aux campagnes le boire etle manger, dont peu de gens font fi, comme il est aisé de s'en apercevoir.
Mon ami Jean Piot, qui occupa fort honorablement, au grand soleil, pendant de longues années, une place intermédiaire entre la fonction de mendiant et celle de M journalier », ou travailleur d'occasion, ne fut jamais de ces vauriens qui boudent à l'ouvrage. Au chantier, 1 abattait double besogne sans faiblir. En revanche, il se >erait méprisé s'il n'avait eu pour légitime salaire une 'îquivalente ration « d'agrément ». Puritains, détournez a lêtel Jean Piot, après son travail énorme, exigeait de a Providence une rémunération de joies.
Travail et joie, dans la jeunesse, marchaient de ompagnie. La paye était médiocre, malgré la virtuosité lu labeur. Mais médiocre aussi la dépense quand un >aiser n'a besoin, pour unique retour, que d'un autre aiser, quind la soupe de haricots, de choux, de ommes de terre, accompagnée d'un morceau de lard, 3t abondante, quand le vin blanc réclamé, sueur au 'Ont, ne se refuse pas. Jean Piot n'avait pas de métier, u plutôt il les avait tous. Indifféremment terrassier,
charretier, bouvier, laboureur, il so plaisait à tous les: travaux de la terre comme s'il y eût trouvé des forces !i pour ses ripailles. -J
Puis l'âge vint. Jean Piot accomplit moins de pro- | diges,et, lorsqu'il ne faisait que le travail d'un homme, ! le maître le tançaitcomme paresseux. Ils'élaitencombré, ' chemin faisant, d'une certaine Jeanne, à qui l'opinion ; publique reprochait, ayant eu deux ou trois enfants] avant son mariage, de les avoir « mis bâtards », c'est-àdire d'avoir estimé que la République pourvoirait mieux qu'elle-même à leur entretien, à leur éducation. La faule n'est point de celles qu'on juge irrémissibles au^ village. Jeanne, devenue « la Piotte », ne se montrait' pas moins ardente au travail et à la bonne chère que son époux légitime. Mais son beau temps déjà était passé. Une maladie survint. Point d'économies. Jeaa Piol. qui festoyait toujours, n'était p\u> qu'un travailleur ordinaire, se plaignant parfois d'être « soudé », exigeant de ses muscles plus qu'ils ne pouvaient faire.
La misère apparut. Hélas I si la capacité du travail était moindre, la faim et la soif, plus pressantes que jamais, ne cessaient de réclamer leur dû. On demande un service aux voisins, puis un autfe, et, lorsqu'on les a fatigués, on recourt aux amis, puis aux indifférents. |y Ainsi l'on passe, par une transition à peine sensible, de| l'orgueil du salaire à la résignation de la mendicité. Jeun Piot et sa Piotte étaient bien vus, n'ayant point renom de fainéantise. Certes, ils avaient fait chère lie, fourchette en main, ou verre. Mais qui de leurs compagnons de labeur n'avait jamais été tenté de noyer son souci dans les pots? On leur donna sans trop grogner. De lemps à autre, ils travaillaient lorsqu'un ouvrage se présentait a la mesure de leurs forces abattues parle labeur, la maladie, le vin blanc.
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Lentement, l'ùge aggravait le mal de vivre. Nos gens, malgré tout, seml)laient heureux, insensibles à l'iiumiliation de demander — quelquefois même de prendre — acceptés de chacun comme parasites réguliers toujours prêts à donner u un coup de main » en cas de presse. Il n'est même pas sûr, tout compte fait, que les dons tombés dans la besace de Jean Piot et de la Piotte aient dépassé la mesure d'une équitable rétribution pour l'ensemble du travail accompli.
Quoi qu'il en fAt, personne ne paraissait se plaindre des arrangements amenés par le cours naturel des choses, lorsqu'une rumeur étrange arriva du chef-lieu. Jean Piot avait hérité, disait-on, hérité d'un grandoncle inconnu qui « avait du bien » et laissait à de nombreux parents le soin de se partager une somme « importante ». Jean Piot, à cette nouvelle, dressa la tête, et la Piotte, sur sa béquille, demanda du secours avec plus de fierté. L'esprit public, d'ailleurs, ne pouvait être que favorablement impressionné par la grande nouvelle. La générosité de tous s'en trouva subitement accrue, à la salisfaction de chaque partie.
— Eh bien? Et ces pommes de terre que je vous oflFrais l'autre jour, vous ne les avez pas prises, ma bonne Piotte. Voyons. Il faut les emporter.
Piotte ne se souvenait pas qu'on lui eût parlé de pommes de terre, mais prenait tout de confiance.
De tous côtés, les présents affluèrent, avec les compliments sur la richesse future qui allait élever les Piot de la dignité de mendiants à la supérieure fonction d'oisifs vivant du travail des autres. La nouvelle fut bientôt confirmée qu'en effet il y avait un héritage dont Jean Piot était bénéficiaire. Petit ou gros on ne savait.
Les héritiers étaient nombreux , disait-on , et les
bruits les plus contradictoires couraient sur le résultat du partage. Jean Piot ne disait rien que des « peut- | être » et des « c'est bien possible » qui n'avançaient j point les afîaires. Tout le monde savait qu'il était allé' voir le notaire et qu'il était revenu content, l.es gens del loi ne sont jamais pressés. L'attente fut longue, mais laj générosité publique ne se lassait point, et Jean Piot et ! sa Piotte avaient pris sans peine l'habitude d'être i accueillis partout en « hôtes du Bon Dieu ». !
Un jour enfin, la nouvelle éclata que Jean Piot avait] hérité de cinq cents francs pour tout potage. Unei violente réaction de désappointement s'en suivit, qui, ! du jour au lendemain, ne montra plus aux deux époux \ que portes résistantes et figures renfrognées. Jean Piot, d'ailleurs, ne parut pas s'en apercevoir, et sa mine satisfaite et ses propos de contentement donnèrent bientôt à penser qu'on ne saA'ait pas tout. « Il y ^ quelque chose » se disaient les gens à l'oreille, et chacun, en prévision de l'inconnu, de se composer unô attitude de neutralité bienveillante. |
D'ailleurs, cinq cents francs, c'est encore une somme^ et personne n'ayant l'idée que Jean Piot se proposât d'acheter du trois pour cent, beaucoup se demandèrent' s'ils ne pourraient pas tirer pied ou aile de l'héritage. S
— Jean, dit le sabotier, tes « bots » me font de 1<|^ peine. Je l'en ferais une paire à bon compte, si li voulais.
Pas un représentant d'un commerce ou d'une industrie qui ne vînt obliger « l'héritier » par l'offre d'unes; occasion de sa marchandise.
Jean Piot secouait la tête avec des remerciemenlg gracieux. Ce n'était pas cela qu'il voulait.
M. le curé vint à son tour.
— Jean Piot, penses-lu quelquefois à ton âme?
— Je crois bien, monsieur le curé. Je suis un bon chrétien. Je ne pense qu'à ça.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu fais pour sauver ton ànie du grand feu de l'enfer? Je ne te vois seulement pas à la messe.
— C'est pas ma faute, monsieur le curé. Il faut bien que je gagne ma vie. Vous savez bien que je vais aux portes. Le dimanche on est plus donnant.
— Tu ne dois pas travailler le dimanche.
— Il n'y a pas de danger. Je ne peux plus. C'est pas du travail, la charité.
— Sais-tu ce qui serait bien? Tu devrais faire dire des messes pour racheter tes péchés.
— Je ne demande pas mieux. Voulez-vous m'en dire?
— Sans doute, c'est mon devoir.
— Eh bien ! dites-les, monsieur le curé, je vous en rem'ercierai beaucoup.
— Bon. Combien me donneras-tu?
— De l'argent? Il faut de l'argent au bon Dieu maintenant pour me sauver de l'enfer? Alors pourquoi qu'il m'en a pas donné?
— Tais toi, malheureux, tu blasphèmes! Ne viens-tu p.is justement de faire un héritage?
— Ah! c'est les cinq cents francs? Attendez un peu, monsieur le curé, vous en aurez voire part.
— Tu feras dire des messes?
— Non. J'ai pas assez d'argent.
— Mais pour vingt francs seulement je te dirais...
— Impossible, monsieur le curé, c'est impossible.
— Tu me fais beaucoup de peine, Jean Piot. Tu mourras comme un païen.
— Je vous souhaite bien le bonjour, monsieur le curé.
Cette conversation colportée étonna. Quoi! pas même
vingt Francs pour l'Église? Jean Piol avait sûrement une idée. Qu'est-ce qu'il allait faire"?
On le sut bientôt, car, sans qu'il fût besoin de sollicitations, les commandes affluèrent chez les bons fournisseurs. Jean Piot avait loué argent comptant, la plus grande écurie. Des tables s'y installaient, se couvraient de vaisselle incongrue pour un banquet de Gamache comme il ne s'en vit jamais hors du roman de Cervantes. Les deux hôteliers du village avaient reçu la monstrueuse commande. Et Jean Piot, les yeux pétillants d'orgueil, avec un bon sourire, allait de porte en porte, non plus pour quémander, mais pour annoncer à tous qu' « en souvenir de la bonne amitié », pendant trois jours, il régalait le pays. Samedi, dimanche et lundi, fête, bombance, joie, table ouverte à tout venant. Des chaudrons de soupe, choux, pommes de terre et bœuf à volonté, et des poissons, et des volailles, et des gâteaux, et du café. Pour les vins, des fû'ts en perce et du meilleur, avec des petits verres « tant qu'on voudrait ».
Emerveillement, rumeurs. Décidément ce Jean Piot était un homme extraordinaire. Peut-être n'y avait-il pas beaucoup de raison à dépenser tout cet argent d'un coup quand on doit se retrouver la poche vide au lendemain. Mais qui donc aurait pu blâmer quand tous avaient part au festin? Le curé seul hocha la tête, regrettant ses messes. Mais l'opinion publique était pour Jean Piot, et l'Eglise elle-même se trouvait impuissante à remonter le courant.
Dès l'aube du samedi, Jean Piot, avec la Piotte, s'installait au milieu de la table d'honneur, et la foule accourue, en grand costume de fête, se ruait aux victuailles arrosées de généreuse boisson. On était trop heureux pour parler d'abord, mais comme on s'aimait!
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Comme on éLail content de se le dire! Partout des mains perrées, partout des embrassades, partout des cris de joie. De Jean Piot et de sa Piotte, quelles louanges! Quelle admiration!
Trois jours durant, l'énorme ripaille, dans le sourd craquement des mâchoires, dans le glouglou des pots et des bouteilles, entremêlés de rires, de cris et de chansons, suivit son cours tumultueux. Femmes, enfants, vieillards, chacun s'emplissait sans mesure. Le soir venu, vieux et jeunes dansèrent au violon. L'église, hélas! fut vide le dimanche, et quant le curé vint pour reprendre ses ouailles. Dieu me pardonne! on le fit boire, et, tout allumé, il serra de bonne amitié les deux mains de Piot sur son comr. Tous les mesquins sentiments de la vie courante étaient oubliés, effacés des âmes par cette grande communion humaine. Des cheminaux, passaient, se voyaient fêlés, gavés, aimés... Et quand tomba le soir de la troisième journée, pas un être vivant pour regretter la fin trop tôt venue d'une si belle épopée. Tout le village dormait, ronflait d'épuisement, se refaisait des forces dans le rêve pour le sombre retour aux réalités de la vie.
La lourde ivresse dissipée, Jean Piot reconnut d'abord que le sommeil de la Piotte serait sans réveil. La congestion l'avait abattue. Des pensées philosophiques lui vinrent à ce propos qu'il ne formula point par crainte d'être mal jugé. Au fond, il estimait que tous deux n'avaient plus de raison d'être, ayant pleinement vécu. Aussi, lorsque, demeuré seul, il vit peu à peu l'oubli se faire sur la kermesse grandiose dont il avait été le héros, quand le mouvement de la vie entraîna loin de lui, toujours plus loin, la petite fraction d'humanité qui était à ses yeux l'univers, quand les fronts se rembrunirent à son aspect, quand les portes
se fermèrent, quand on lui reprocha d'avoir « dissipé son bien », il ne s'étonna pas et accepta sans plainte le dénouement inévitable.
Des jours et des jours, il restait étendu sur sa paille, tranquille, content même, semblait-il, mais sans nourriture. Il mourut de faim, assure-t-on.
Deux jours auparavant le curé l'ctait venu voir.
— Eh bien, Jean Piot, mon ami, vous repentez-vous de vos fautes?
— Oh oui monsieur le curé.
— Vous rappelez-vous quand je vous proposais de dire des messes? Si vous m'aviez écouté, vous n'auriez pas de remords aujourd'hui.
— Pourquoi que j'aurais des remords, monsieur le curé. J'ai fait du mal à personne. Voyez-vous, je crois bien que c'est beau comme vous le dites dans l'autre monde, mais je voulais ma part de celui-ci. Je l'ai eue. Les riches ont bien la leur. C'aurait pas été juste au4 trement. Ah! je peux dire que j'ai été heureux comme un riche : moins longtemps, voilà tout. Qu'est-ce qa( ça fait, puisqu'il faut finir? Vous souvenez-vous? Vous avez bu un verre et vous m'avez pris les deux mainsJ Comme aux riches, monsieur le curé. Nous étions comme deux frères. Si vous ne pouvez pas me dire une messe sans argent, vous me mettrez bien dans vos prières, n'est^-ce pas?
— Je vous le promets, Jean Piot, dit le curé songeur,