L'HISTOIRE DE BARNABE, COLONNE D'ETAT
Une grande joie dans la famille quand le petit Barnabe vint au monde. Le petit Barnabe n'était point de ces enfants ordinaires qui surgissent incongrûment, hors de toute raison pertinente, et qui, par leur entêtement à réclamer des choses qu'on ne peut leur donner, se voient saluer d'une bienvenue sévère par ceux-là mêmes qui les ont amenés à la clarté du jour. Le petit Barnabe, très sage, avait pris le parti de naître dans une confortable demeure de haute bourgeoisie, où d'innombrables quartiers de roture, tout dorés, reluisent au soleil pour l'envie des cœurs moins heureusement partagés.
Le papa du petit Barnabe, employé supérieur au ministère des Cultes, avait jour fonctions de concilier les w droits imprescriptibles » de l'État laïque avec les « droits intangibles « du Saint-Siège, et je me plais à dire que cela pour lui n'était qu'un jeu. Commandeur de Saint-Grégoire, officier de la Légion d'honneur, cet homme excellent menait par des voies fleuries de rhétorique les francs-maçons au tribunal de la pénitence, pour le traditionnel décor des étapes classiques de la vie. et les curés dans l'antichambre des révolutionnaires
OÙ se « décroche » l'épiscopat républicain. Quelle considération s'attachait à un eiiiploi de celle importance, il n'est pas besoin de le dire.
La maman du petit Barnabe n'occupait pas dans l'estime publique une place moindre. A l'exemple de son mari, elle faisait profession d'achever dans ses salons la « conciliation », commencée dans les bureaux du ministère. Infatigable, elle conciliait du malin au soir, et parfois même, disait-on, du soir au matin, tout ce qui paraîl incompatible. Au creuset de sa grâce les contradictions venaient se fondre, les inimitiés s'évaporaient en sourires. D'où le grand renom qui fut la récompense d'un si rare privilège. Comment, avec de tels parents, le petit Barnabe n"eùt-il pas montré, dès làge le plus tendre, les heureuses dispositions qui sont le lot des vainqueurs?
Le petit Barnabe grandit sous laile d'un abbé libéral ^mi de tout le monde. A cette école il apprit le respect des puissances qui vont de Jéhovah à la gendarmerie. Le papa du petit Barnabe occupant un des plus hauls échelons de cette hiérarchie, l'enfant ne i)ut se dissimuler que la Providence l'avait placé en l'un de ces lieux d'éminence d'où l'humanité grouillante paraît infime. L'abbé, très philosophe, dès qu'il vit poindre ce sentiment aux yeux de son jeune élève, s'empressa de le rappeler à une modestie convenable.
— Ne méprisons personne, prèchait-il doctement. La sagesse divine a institué ceux d'en haut et ceux d'en bas en vue des communes épreuves. Pour que vous soyez en haut, Barnabe, réfléchissez qu'il faut des hommes en bas. Cette pensée doit vous faire aimer à distance tous les humbles qui, eux-mêmes, pour vivre dans la douleur, s'emploient aux travaux ingrats dont se fait la beauté de notre vie. Cet amour, qui doit
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se traduire en paroles d'encouragement aux souffrances terrestres, ils vous le rendront en soumission résignée. Soyez bon, Barnabe : c'est le plus avantageux.
Docile élève, le petit Barnabe profitait excellemment des leçons du sage précepteur. Il aimait tous ses frères, de loin; et dès qu'il fut pénétré de ce principe capital que la justice n'est pas de ce monde, il prit bravement son parti des maux du populaire et forma la résolution généreuse de venir en aide à ses semblables, autant qu'il était possible, en se consacrant à la défense de leurs intérêts dans un des postes supérieurs de l'Etat. Aussi, quand l'âge fut venu pour le petit Barnabe de choisir sa carrière, la délibération était déjà superflue.
— Je serai fonctionnaire, avait-il prononcé.
La mère recueillit cette parole avec orgueil, et le père, grandi d'un nombre incalculable de coudées, s'écria :
— Le commerce déroge. L'industrie est un métier de manœuvre. Barnabe, comme son père, ne connaîtra qu'un devoir : servir la patrie.
Car il est de principe que les fonctionnaires de tout ordre sont les seuls à « servir la patrie ». Le commun des créatures inférieures qui peinent tout le jour dans le dur labeur de la terre ou de l'usine ont pour unique excuse de subvenir aux besoins du génie qui s'emploie à régler l'ordre et la marche de leurs peines. Pour les êtres quasi-divins préposés à. la conduite du monde, la foule méprisable sème, échange, fabrique et contribue. Qui trafique, façonne, invente, et crée ainsi la richesse nationale — somme des richesses privées — ne « sert » pas « son pays ». En revanche l'homme infaillible qui a pour fonction d'arrêter celte richesse au passage, d'en restreindre l'action productrice par des taxes appropriées frappant tout effort de travail, grevant l'homme
coupable de vouloir faire, et favorisant l'oisif dans sa plaisante occupation d'exercer l'activité des autres, celui-là peut se vanter de « servir son pays » et nous pouvons tous témoigner qu'en effet il s'en vante.
Payer et recevoir sont deux fonctions d'inégale valeur qu'il importe de distinguer. Dans tous les temps, contribuer fut vil. Noblesse fut de prendre et surtout de garder. Argent, honneurs, hommages demeurent un butin communément recherché, à ce point qu'on pourrait se demander comment il se rencontre encore des hommes pour la profession discréditée de simples citoyens, si l'intérêt des gouvernants n'exigeait pas ■qu'il y eiit des gouvernés. Ces considérations, sans doute, déterminèrent le choix précoce du petit Barnabe, à qui Son père prédisait chaque jour qu'il serait une « colonne de l'État ».
Le fin duvetde l'adolescence n'ombrageait pas encore la lèvre du petit Barnabe qu'il se trouvait « attaché au cabinet du sous-secrétaire d'État » de quelque chose. Jamais attaché, faut-il croire, ne montra plus d'attachement à ses fonctions, car au bout de quelques semaines un mince ruban violet témoigna de la satisfaction qu'éprouvait la patrie à se voir « servie » d'une si belle ardeur. T(tutefois, comme il ne faut rien exagérer, le petit Barnabe, après trois mois de zèle devant le môme encrier, se détacha de son attachement pour devenir sous-chef de cabinet du ministre d'une autre chose. Et ce rapide avancement, qui devait être suivi de tant d'autres, n'excita point l'envie, car le petit Barnabe était fils de « quelqu'un », — c'est-à-dire d'un homme « en place » — ce qui lui assurait, dans le monde, un privilège. Jamais le principe d'hérédité ne fut si solide chez nous que depuis le jour où il fut détruit par la Révolution française. Le clergé seul y échappe par des
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raisons p'^remploircs. Dans toutes les autres hiérarchies de l'État, le principe de la transmission des charges par voie héréditaire s'affirme hautement, et la plupart de ceux (jui s'en lamentent ont pour principal regret de n'être point dans le cas d'en tirer avantage.
Le pelit Barnabe, plus heureux, n'avait « qu'à suivre sa chance ». Mais non content de « suivre sa chance », il se plut à la devancer. Point d'honneur d'un artiste, tout simplement.
— Je ne suis pas un '< arriviste », avait-il coutume de dire.
Et rien n'était plus vrai. En naissant, il était « arrivé ».
Dire la carrière du jeune Barnabe serait narrer les conquêtes d'Alexandre, moins les batailles et la chute prématurée. Sans efiforls il eut tout et ne connut jamais de revers. Il faut seulement confesser que cette supériorité de fortune sur le vainqueur de Darius eut pour contre-partie une mentalité très différente qui ne me paraît pas être à l'avantage dii fonctionnaire français
Isur le soldat macédonien. Celui-ci, comme tous les batailleurs, cherchait la gloire dans la domination, dans la maîtrise. L'unique emploi de sa puissance était le marcher toujours à la conquête d'une puissance louvelle sans autre but que de clamer aux étoiles d'inuiles victoires. Comme le héros d'Arbelles, le petit Barlabé ne souhaitait rien tant que de passer dans la )Ouche de ces mêmes hommes qu'il jugeait méprisables, ^ais c'est à la servitude parée des oripeaux du pouvoir [u'il demandait modestement la réalisation de son ère.
Barnabe, célibataire, se trouvait riche de plus de oixante mille livres de rentes. Il aurait pu chercher
l'usage de ses facultés dans les libres travaux de l'es- ] prit, dans l'étude dos lettres, de la science ou de l'his- 1 toire. Il lui eût môme été loisible, comme à tant d'au- j très, de promener parmi ses contemporains le faste dune vie oisive. Au moins eût-il vécu dans la joie de l'indépendance, maître de lui-même, ignorant cette diminution de soi que veut l'obéissance. Non. Barnabe, content, dépensa toute son existence en courbettes, en sollicitations humiliées à l'adresse des représentants passagers de la puissance publique à qui son sort était d'offrir des « dévouements » contradictoires, quel que fût le programme du jour.
Sans doute, la consolation ne lui fut pas refusée de | prendre noblement sur ceux d'en bas la revanche des ■,! dédains venus d'en haut. Mais ces maîtres, qu'il mépri- j sait avec délices dans le fond de son cœur, il fallait les I servir... les servir « en conscience », par point d'hon- j neur, et, tout en les servant, préparer, par des trahi- i sons convenables, le service de ceux qui devaient suivre. De ces multiples devoirs envers lui-même, Barnabe composait son devoir envers l'État, qui récompense en salaire de monnaie et d'honneurs le zèle de ses fonctionnaires.
L'Institut l'accueillit à bras ouvert pour des statistiques établies par la troupe innocente d'auxiliaires à fdouze cents francs. 11 fut loué dans les gazettes avec * surabondance, sans avoir jamais trouvé occasion de se i plaindre que le bon gazetier, accessible aux faveurs i administratives, dépassât la mesure. Il sut faire le bien, | le mal aussi. Les puissants, avantagés par lui, se plurent à l'épauler. Les faibles qui souflrirent par lui avaient pour principal défaut de n'être pas en position de faire entendre leurs plaintes. En ce cas, la résignalion est généralement recommandée : c'est pourquoi
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' Barnabe, danf? le ploin contentement de lui-même, j n'eut jamais à regretter ses fautes ni ses erreurs, i Ceîte vie, tissée d'or et de soie, fut donc heureuse, et l'on va voir que la mort ne fut pas moins belle. Pour comble de fortune, lîarnabé avait eu la chance de manquer deux mariages. Sa première fiancée lui fut soufflée par son sous-secrétaire d'Étal. Séduisante et calculatrice, elle sut gagner fructueusement à son mari le surnom oriental de « Corne dOr ». La seconde fiancée le planta \h de son propre mouvement pour ofîrîr sa main au ministre des domaines publics. Laide et riche, elle conquit sa part du portefeuille à la pointe de sa volonté. Mais le ministre tomba, et plus jamais ne reconquit le maroquin perdu. Lorsque la malheureuse dut renoncer à l'espérance d'un retour de grandeurs, son caractère s'altéra gravement, et la violence des reproches dont elle accablait son mari, chaque jour, fut telle que l'homme d'État déchu finit par sombrer dans l'hypocondrie.
Plein de gratitude envers la Providence qui lui avait épargné ces malheurs, Barnabe se montra digne de cette grâce. Quand il fut question de lui pour le ministère des Cultes, à défaut dune « compétence » au Sénat ou à la Chambre, il répondit superbement :
— Barnabe ne chassera pas Dieu de l'État.
En vain lui fit-on observer qu'on ne pouvait <^ chasser Dieu » si Dieu lui-même, tout-puissant, ne s'y prêtait pas, et qu'à moins de démission le même Barnabe, comme chef de service, aurait à prendre une part importante aux actes qu'il condamnait ainsi.
— La ditTérence est grande, répondit le stoïque fonctionnaire. Je dois à mon ministre le dévouement de ma fonction qui est d'obéir. Je puis laider dans une œuvre que je réprouve, puisque c'est mon devoir profession-
nel : autre chose est d'en accepter la responsabilité devant riiistoire.
Ces belles paroles, colportées en tous lieux par les trompettes de la Renommée, assurèrent au héros, avec l'estime universelle, la bienveillance particulière des représentants terrestres de la Providence ainsi que de ses adversaires dont il servait, en le détestant, le dessein.
C'est alors que Barnabe fut sacré le grand, le très grand Barnabe, l'orgueil de son pays, la gloire de r « administration ». Suivant la parole prophétique de son père, il était vraiment devenu l'une des colonnes maîtresses de lÉtat. Les mères le citaient en exemple à leur fils. Ceux-ci, admirant jusqu'où pouvait monter un « serviteur de l'État », allaient tout droit se faire inscrire en qualité de stagiaires au premier ministère qu'ils rencontraient sur leur chemin, et leurs parents, et tous les amis de leur famille commençaient aussitôt en vue de l'avancement, des sollicilatiuns qui ne devaient plus prendre fin. Ainsi se perpétuent les grandes traditions qui font la force d'un pays à moins qu'elles n'en soient la faiblesse déterminante.
Lorsque le grand Barnabe mourut, ce ne fut dans toute l'administration qu'un cri de douleur. Les humbles administrés eux-mêmes eussent été plongés dans une indicible stupéfaction si quelque voix secrète ne les eût avertis que « monsieur l'administrateur » ne peut pas mourir.
Les funérailles de Barnabe furent le couronnement magnifique d'une si belle vie. L'Église déploya le plus beau de ses pompes et l'armée apporta l'éblouissement de ses honneurs. Tout ce qui s'alimente de la contribution publique voulut être présent. C'est dire quel fut le cortège. Prières, chants, discours jetèrent aux quatre
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vents du ciel la gloire de Barnabe. A quelques pas du temple, que M. Thiers eut l'orgueil ingénu d'élever à sa propre mémoire, une large dalle de marbre noir reçoit le fût brisé d'une colonne d'airain Iragiquemenl abattue. Au-dessous celte simple inscription : « Debout, je soutenais lElal «. Et le passant, levant les yeux au ciel comme pour mesurer la hauteur de la chute, s'apitoie et soupire :
— Ce pauvre État! Pas de chance.