THEODORE CHARANÇON. HOMME D ETAT
On ne connaît pas les hommes. Théodore Charançon, flétri du nom d'arriviste par les petits camarades qui n'étaient pas arrivés, fut en réalité, bien que son nom volât de bouche en bouche, un homme très simple et très doux, incapable de faire le mal en connaissance de cause. Il aimait sa patrie sincèrement et ne souhaitait rien tant que de la servir. Quoi d'étonnant si — à l'exemple de ses contemporains — aussi bien que des hommes du temps passé, il vint au monde avec une disposition naturelle à choisir pour domaine préféré de son zèle les grands postes de lEtat dont l'avantage d'honneurs et de pécune exerce un charme sur les âmes?
De bonne heure. Charançon père, commandant de gendarmerie en retraite, devenu juge de paix en un chef-lieu de canton des Basses-Pyrénées, reconnut dans son fils les signes avant-coureurs dune grande destinée. D'ailleurs, il n'était pas besoin pour cela d'une perspicacité singulière. A l'illustration paternelle des armes et de la toge, l'enfant, dès son début dans l'Université, ajouta la gloire du palmarès. Par les applaudissements qui accueillaient le nom de Théodore, le vieux
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guerrier retiré dans riiermine goûta la nouvoaulé des victoires de rinlelligence. Puis vinrent les examens, dont les heureuses facultés du jeune lycéen se firent un jeu. C'était déjà l'avenir assuré, car chacun sait que la France, après la Chine, est par excellence le pays des examens — intensive culture de l'esprit de conservation.
L'abbé Barthélémy raconte plaisamment qu'à l'âge de vingt et un ans, comme il ànonait péniblement les premiers rudiments de l'hébreu, on lui amena pour un examen de conversation, un rabbin converti « qui se prétendait versé dans la connaissance des langues orientales ». Le Juif se mit d'abord à réciter le premier verset du premier psaume de David. Barthélémy, reconnaissant le texte et comprenant que la science de son interlocuteur n'était pas au-dessus de la sienne, lui répondit par la première strophe d'une poésie arabe. Le rabbin de répliquer, sans comprendre, par le second verset de David, l'autre parla suite de sa poésie, et ainsi de suite jusqu'à bout de souffle. Après quoi, ils se décernèrent l'un l'autre gravement — assistants ébahis — un brevet d'orientalisme achevé.
C'est là seulement l'histoire de quelques examens supérieurs. Les premiers pas sont plus ardus. Yeux clos, sourcils froncés, bouches sévères, des hommes solennels alignés au droit d'un tapis vert, entreprirent de s'assurer que Théodore avait reçu le précieux legs des traditions du moyen âge dont ils étaient les authentiques dépositaires. Tout l'appareil de la question ordinaire et extraordinaire y passa, et Théodore, doué d'une exceptionnelle mémoire, déconcerta ses interrogateurs par l'inépuisable abondance d'une récitation sans /apsus. Ainsi de tous les examens qui suivirent : moyennant quoi, bientôt, l'étudiant fut sacré prodige
par la voix publique, qui n'est rien de moins que la voix de Dieu sur la terre.
11 n'y eut guère dans tout cela qu'un mécompte, ce fut lorsque Théodore, pourvu de tous les diplômes concevables, se vit face à face avec les exigences de la vie. Là se posèrent des questions remarquablement étrangères à celles des examens, et Théodore, routine sur toutes les matières qui ne lui pouvaient être d'aucun usage, se trouva dans le plein tourbillon de la concurrence humaine, sans esprit d'initiative, sans gymnastique habituelle de volonté. Il savait tout ce qu'ont dit et fait les grands hommes de l'Histoire qui n'avaient point passé d'examen?, mais ne découvrait rien, en lui-même, d'une activité personnelle capable de déterminer sa vie. Pas d'impulsion I En revanche, pour être l'instrument dautrui, des dispositions merveilleuses ! C'est la mentalité commune de la plupart de nos examinés.
Théodore, arrêté devant le problème, en compagnie du bon gendarme-juge, en était très vite venu à cette conclusion qu'il fallait « s'encadrer ». S'il avait écouté son père autrefois, il serait entré dans une école duj gouvernement et aurait immanquablement fourni la plus belle carrière, emboîté entre chef et sous-ordre,: dans l'universel règlement. Mais sa mère, affolée de l'éclat des examens et vivant dans le rêve d'on ne sait quelle destinée supérieure, avait jugé qu'il n'était pas digne d'un « prodige « de finir dans les ponts et chaussées ou le professorat. Maintenant que faire?
— Surtout encadre-toi, disait le père. Vois l'armée, le clergé, la magistrature. Il n'y a de grand dans le monde que ce qui est encadré. La foulç, incohérente, n'est là que pour subvenir à l'entretien des cadres qu'elle alimente de son labeur.
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C'est alors que la mère cul une idée de génie.
— Théodore, dit-elle, après le miracle de ses débuts, ne va pas entrer piteusement comme stagiaire dans une administration. Les bas échelons d'une hiérarchie, ce n'est pas son afîaire. Il lui faut pour commencer, le sommet.
— Seulement? fit l'ancien guerrier, dont cette proposition bouleversait toutes les idées.
— Pas davantage, répliqua l'autoritaire matrone avec emphase. Nous avons des élections dans trois mois. Théodore sera député de l'arrondissement.
A ce mot, le juge se leva, et, rectifiant sa position, fît le salut militaire.
— Très fort! Très fort! Je n'aurais pas trouvé ça.
— Alors, laissez-moi dire. Nous avons eu longtemps pour député le professeur Antoine Thomas, un enfant du pays qui avait réussi à l'École de droit de Paris. C'est à lui que nous devons notre justice de paix. On s'est lassé de lui parce que l'École et la Chambre ne lui laissaient pas le temps de s'occuper des « intérêts locaux » : ce fut le mot du docteur Grandjean, son concurrent heureux, dont le mandat va prendre fin. Le bon docteur y a perdu sa clientèle, mais il s'est occupé des « intérêts locaux », c'est-à-dire des bureaux de tabac, des recettes buralistes, des facteurs et des juges de paix. Seulement, voilà qu'il n'est pas plus avancé que M. Antoine Thomas. Il a beaucoup donné, mais on lui a demandé cent fois, mille fois davantage. Tous ceux à qui il n'a rien donné veulent quelque chose et sont mal disposés pour lui. Tous ceux à qui il a donné quelque chose rêvent d'un avancement, et sont par anticipation tout acquis au service de celui qui promettra le plus avec autorité. Or, quelle plus grande autorité que de porter un nom qui est l'orgueil du dé-
parlement, et de n'avoir rien fait qui puisse heurter l'opinion dun parti, mécontenter un groupe quelconque de citoyens? Lorsqu'après son succès au concours général, Théodore a dîné à la droite du minisire, il n'y eut qu'un mol dans le pays : « Théodore Charançon sera minisire ù son tour. » Que la prophélie s'accomplisse !
A trois mois de là, Théodore Charançon entrait au Parlement avec la renommée d'un homme de qui l'on attend des choses. Le milieu Tétonna. Il s'était mis d'un « groupe », pour sa candidature. Il ne pouvait douter que la culture universitaire lui assurât bien vile une prépondérance. A sa grande surprise, il rencontra j devant lui des collègues qui^ sans prendre garde aux î connaissances d'examen, ayant pris un parti sur diverses matières, s'essayaient bien ou mal à l'action. Sans trop prendre garde aux conséquences, ils se lançaient en avant, et de bon ou de mauvais gré, le gros de la troupe n'avait d'autre ressource que de les suivre. Désorienté, déçu de se voir inutile, ne découvrant } en lui, au lieu du mot qui éclaire et qui guide, que des : propos d'obéissance passive, il se voyait à toute heure ! dépassé par des compagnons qu'il jugeait moindres, mais qu'une impulsion de volonté jetait aux premiers i rangs de la bataille. Cependant, Théodore, tout au fond ji de lui-même, cherchait une énergie et ne la trouvait \ pas. Quel admirable exposé il aurait pu faire, en re- l vanche, de l'énergie des autres! Il voulut parler : il ennuya. Il voulut écrire : il ne trouva pas de lecteurs. î Malgré tout, sa réputation d'universelle connaissance | demeurait acquise.
Enfin las, résigné à sa trop manifeste impuissance, il se laissa pousser, de coude en coude, jusqu'au plus épais du troupeau, et dès lors, à sa grande surprise, se
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trouva considérable. Ne portant ombrage à personne dès qu'il cessait de prétendre à une autorité, il apparut l'un des premiers de la foule sans nom où il avait trouvé refuge. De ce jour il fut « quelqu'un » sans qu'on piU dire exactement pourquoi, et bientôt la sensation lui vint d'une puissance dont les causes profondes écliappaicnt à son analyse. Faut-il s'étonner qu'après rétlexion Théodore conchU innocemment que le « vrai mérite finit toujours par se faire connaître »?
— Les envieux eux-mêmes ont dû se rendre, pensat-il dans la simplicité de son cœur, On comprend aujourd'hui ce que je vaux.
Et il feuilletait avec orgueil les innombrables lettres où les solliciteurs, pour attirer sa bienveillance, exaltaeint son pouvoir : « Nous savons, monsieur, que les ministres n'ont rien à vous refuser, etc., etc. »
Théodore marchait à grands pas vers l'accomplissement de sa destinée. La révélation lui en fut donnée par la noble confiance en lui-même qu'éveilla tout à coup dans son âme le respect attentif des groupes parlementaires. « Que dit Théodore Chavançon? » devint une question courante. Et Théodore Charançon parlait avec d'autant plus d'assurance que chacun proclamait l'avantage de l'entendre.
D'ailleurs, il était en possession d'une doctrine maintenant, et se découvrait sincèrement une raison d'être. Ses ennemis avaient répété que l'initiative lui faisait défaut, qu'il n'était capable que de suivre. Or, n'étaient-ce pas là les qualités maîtresses d'un homme d'Etat? Sous la monarchie, le gouvernement consistait dans l'obéissance au roi; sous la République, dans l'obéissance au « pays ». Le principe n'avait pas changé. Comme on disait jadis : « Le Roi le veut », le mot d'ordre aujourd'hui était dans celte formule magique ;
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(( Le pays Va voulu : nous sommes ses serviteurs. » <( Serviteur du pays », telle fut la fonction de Théodore. Si son programme était pour la satisfaction de son intelligence, ses votes parlementaires, ses actes gouvernementaux ne pouvaient et ne devaient dépendre que de la seule « volonté. du pays ».
— Je suis pour toutes les réformes, disait-il ouvertement, mais il s'agit d'abord de ne pas brusquer « le pays ». Or, « le pays » veut ceci, et ne veut pas cela.
A quoi il n'y avait rien à répondre puisque c'était <( le pays » qui parlait par la bouche de « l'orateur »,
De telles paroles avaient depuis longtemps mis le portefeuille à la portée delà main de Théodore. Cependant les crises succédaient aux crises, et le maroquin convoité ne venait point s'offrir. Qui s'en étonnera après s'être trouvé témoin de la folle ruée des appétits en fureur?
Respectueux observateur de tous les rites de la candidature ministérielle, Théodore, patient, attendait son tour. Dès qu'on sentait le ministère faiblir, il allait de groupe en groupe.
— Je vous en supplie, mes chers collègues, ne renversons point le gouvernement. Sans doute, sa politique est absurde [Ici charge à fond de train), mais, à l'heure présente, je ne vois personne pour le remplacer. Il faudrait des hommes qui... des hommes que... (^Description soignée, répondant aux qualifications mêmes de Théodore.) Où sont-ils? ( Un silence.) Vous le voyez, s'il y en a, on ne sait où les prendre.
Puis, la crise venue, Théodore Charançon arborait l'uniforme du candidat, qui est la redingote boutonnée. Point de paroles, alors. Un air grave, et des réponses brèves donnant clairement à entendre qu'on a^été « consulté ». Dès qu'un « président » est choisi,
le premier soin du postulant doit être de mettre à profit ses relations dans la presse pour faire glisser son nom dans les listes ministérielles que les journaux se hâtent de jeter en pâture à la curiosité des lecteurs. Souvent, le malheureux fahricateur de ministères se voit ainsi suggérer l'idée d'une collaboration imprévue. On cite des exemples fameux. Pour le reste, il y a deux écoles: les « inquiets >> vont offrir leurs services au « chef », déclarant qu'ils ne sont point candidats, et que, s'il y a des démarches à faire en vue des concours à obtenir, ils sont à la disposition de « Monsieur le Président ». Un de nos « gi-ands » ministres, aujourd'hui en renom, eut autrefois pour titre principal d'être allé quérir son prédécesseur. Les « orgueilleux » s'enferment dans leur redingote neuve, entre les quatre murs de leur cabinet, et attendent, non sans avoir dit à l'oreille des amis :
— Je ne viendrai plus à la Chambre pendant tout le cours de la crise. On dit partout que je serai ministre, et déjà je suis obsédé de demandes.
« Théodore était des « orgueilleux ». Il connaissait les tiraillements de la dernière heure. Il savait comment tout vient à crouler parfois, au moment même ou l'œuvre parait achevée. L'influence de X... et l'influence de Z. . se contrarient, s'excluent. Il faut que l'un des deux l'emporte sur l'autre. C'est le moment psychologique. Il y a un vide à remplir. Moyennant cette formalité d'ordre accessoire le ministère est fait. Les reporters attendent. Il faut se hâter. « Courez chez Y... ou chez W... et offrez le portefeuille vacant au premier que vous rencontrerez. » On a vu des cabinets officiellement constitués avec des noms en blanc au Journal officiel parce qu'on n'avait trouvé personne à domicile. On a connu des ministres choisis par la seule raison
qu'ils avaient eu sur leurs concurrents l'avantage d'attendre la fortune chez eux.
Quand l'heure vint, la fortune rencontra Théodore chez lui. Il fui ministre tout comme un autre et ne fit ni mieux ni plus mal, ayant pris soin de ne pas contrarier les chefs d'emploi de son ministère dans la tranquille routine des traditions sacrées. D'ailleurs, l'important, comme on sait, est beaucoup moins d'être ministre que de l'avoir été. Un musicien de mes amis, qui présida jadis aux destinées de l'agriculture, s'excusait de ce ridicule en disant que plus lard son titre d'ancien ministre l'aiderait à trouver des leçons de piano. On ne peut nier que l'ancien ministre, au rebours du ministre en exercice, soit généralement considéré. Juste retour des outrages qui sont l'accompagnement ordinaire du métier. Les Romains avaient imaginé de confier à un esclave la charge d'injurier le triomphateur. Ce souci de nos jours, paraîtrait superllu. Théodore Charançon, qui ne gênait personne, fut relativement épargné. On l'accusa seulement d'avoir volé la caisse, et plus tard, quand il fut rentré dans le rang, les mêmes « écrivains » établirent entre lui et son successeur une comparaison désastreuse pour le nouveau secrétaire d'Etat. L'ancien ministre tirait quelque vanité de ce traitement de faveur.
— J'ai la presse pour moi, disait-il en se rengorgeant.
Un envieux sétant rencontré pour lui reprocher de n'avoir rien fait au pouvoir :
— Qu'ai-je fait de moins que les autres? demandat-il avec quelque hauteur. Qui est-ce qui fait quelque chose? Tous ceux qui ont essayé « d'agir », en dépit même du génie, nont abouti le plus souvent qu'à des sottises.
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Et comme l'adversaire s'exclamait.
— Avez- vous lu le Gorgias de Platon?
— Peut-être. Il y a si longtemps ..
— Eh bien! relisez-le. Je vous recommande le passage où Socrate démontre à Calliclès que Périclès, Thémistocle, Cimon, Miltiade ont été ju&lcment à l'en-, vers du but qu'ils se proposaient d'atteindre.
— Et vous en concluez?
— J'en conclus qu'il n'est rien de si déraisonnable que de demander à de simples mortels — comme moi, puisque vous me mettez en cause — de réussir la où les plus grands ont échoué.
— Ceux-là, du moins, eurent un rêve. Que vous proposez- vous?
— L'homme ici-bas doit se contenter de peu. Cependant j'aperçois dans la vie distinctement deux choses : le succès, l'insuccès. Au succès, les honneurs, avec les avantages de réalités qui s'ensuivent. Je suis pour le succès. A la vérité, il arrive que l'insuccès dans la vie s'achève en un succès de renommée après la mort. Une fumée! Périclès fut condamné pour péculat. Aristide et Thémistocle de même. Cimon subit l'ostracisme comme eux. Miltiade fut tout près d'être jeté dans le Barathre. Socrate but la ciguë, et moi, Théodore Charançon, qui fus chef de peuple à mon tour, et qui ne m'exposerai pas à boire la ciguë.
Je marche tout vivant dans mon rêve étoile.
Je suis ancien ministre, et très probablement je serai ministre encore. Voilà.