‹ Aux embuscades de la vieChapitre 24 sur 42 · HISTOIRES OE NIDS · texte numérisé non relu

HISTOIRES OE NIDS

Les enfants se plaisent aux nids. La surprise du mystère, l'admiration des artifices de la petite créature ailée pour cacher la fragile couvée à l'ennemi cruel : homme, épervier, corbeau ou pie. Le besoin de s'approprier toute manifestation de vie — geste instinctif des carnivores ancestraux — tout un ensemble d'impulsions irrésistibles dirigent vers le frêle édifice plumeux les ébats meurtriers du futur roi de la création. Faute d'avoir souffert, la bonté n'est pas au cœur du petit homme encore. La joie de l'inconnu le possède, les yeux s'émerveillent, les mains veulent prendre, et, dès le premier contact, la catastrophe irréparable est accomplie.

Seulement, le nid n'est pas plus tôt arraché des branches et les petits éparpillés sur son sol, horribles dans leur grotesque nudité, qu'un embarras se présente comme au collégien qui vient d'étaler sur la table toutes les pièces de sa montre. Maintenant qu'on a tout vu, tout analysé, tout palpé, si l'on pouvait remettre chaque partie en l'état, reconstituer l'ensemble, on s'en irait joyeux. Il est trop tard. L'œuvre de mort est la premièie qui nous lente. Il faut l'inu-

lilité de la destruction pour susciter en nous la pitié de la vie. Ces mêmes écoliers qui massacrent les petits oiseaux par jeu, je les ai vus parfois, honteux de leur stupide méfait, essayer gauchement de remettre le nid en place, y réinstoller les petits et s'en aller en retournant la tète pour être témoins de la reconnaissance qu'ils supposaient due à ce grand effort de générosité par la famille au désespoir. Au lendemain on venait regarder : c'était un cimetière.

Pour le moindre désordre, beaucoup d'oiseaux abandonnent leur progéniture. Je ne sais quelle peur les saisit, qui brusquement éteint l'amour dominateur auquel naguère toute l'activité du couple était subordonnée. Touchez au pigeonneau sur son lit d'ordures : les parents, dès lors, le regarderont avec indifférence solliciter sa pâtée, le laisseront mourir de faim, tandis qu'en leur esprit obscur s'élabore déjà le drame d'une procréation nouvelle. D'autres, plus vaillants, luttent jusqu'au bout sans jamais désespérer, se font prendre au piège pour rejoindre leur nichée, viennent tout le jour nourrir les petits en cage, ou, quand ils ont admis l'introduction d'un œuf étranger, soit de la main de l'homme soit par l'astuce du coucou, ne font aucune différence entre le bâtard et les légitimes.

J'ai vu de beaux combats, notamment d'un couple de fauvettes contre une pie qui, sans se laisser intimider par les pierres que je lui lançais, eut, en moins de cinq minutes, déménagé de leur nid dans le sien, pour le régal des jeunes pies, les fauveteaux préalablement gavés d'insectes succulents. Quel recours contre cette rivalité d'appétits organisée par la Providence? « La raison du plus fort est toujours la meilleure », observe tristement un poète philosophe. Dur aveu qui ne nous laisse, pour consolation, que les félicités hypothétiques

un autre monde ! Mais quoi de plus injuste que de refuser le paradis céleste aux créatures secondaires,, victimes du sort commun, qui furent en possession du paradis terrestre, aux premiers jours, et s'en trouvèrent chassées en compagnie de nos faibles parents, sans avoir suivi le mauvais exemple du péché !

Jusqu'à nouvel ordre, l'unique ressource du faible est dans la protestation des cris, vain appel à la justice universelle, sourde, insensible, paralysée dans la contemplation muette des désordres dont se fait l'ordre des choses.

L'homme, arbitre suprême des destinées inférieures, s'est attribué tous les droits. L'enfant qui laisse voleter le jeune oiseau au bout d'une ficelle, pour le faire retomber lourdement sur le sol quand le malheureux se croit enfin maître de l'air, ne fait que vivre l'évolution des cruautés candides de la sauvagerie aux décentes hypocrisies de la barbarie civilisée. Aussi estce contre l'homme d'abord que la bêle apprend à se garder. Partout où l'homme est absent, ou tout au moins rare, l'oiseau, l'un des premiers, se met en confiance. Parmi la brousse déserte des ruines de l'Acro- Corinllie, j'ai vu des nids exposés au grand jour dans les larges embrasures.

J'ai surtout connu, il y a plus de cinquante années, un jardin merveilleux, en partie cultivé, en partie abandonné aux fantaisies d'une libre végétation, où deux vieux, qui me sont demeurés chers, promenaient les dernières joies d'une vie finissante. Le grand jardin français, aux carrés symétriques, bordés de buis. Une longue charmille transversale faisait muraille de fond, terminée aux deux bouts par une rotonde où le printemps allumait la flamme rose des arbres de Judée. Au centre, une fontaine recouverte d'une haute

coupole blanche soutenue de trois légères colonnes ioniennes que de fins lichens avaient marbrées de stries roses. Au sommet de la coupole, le sculpteur avait fait jaillir d'un vase aux lignes rigides une gerbe fleurie que les mousses faisaient vivante. Sous la voûte, un oiseau éployé, avec la devise des anciens maître du lieu, dont d'IIozier vous dirait le nom : Altiora contendimus omnes. Le monument remontait à la fin du seizième siècle. Ses débris, dispersés en « ruines artistiques », font aujourd'hui l'ornement d'un bosquet.

Jamais lieu ne fut moins troul)lé des mouvements du monde, jamais solitude n'élrangea mieux l'homme de ses semblables pour le laisser face à face avec la vie de l'arbre et de la béte. Derrière la charmille, une prairie, un ruisseau, des fourrés. Aucune habitation prochaine. La paix, la grande paix des choses. A Fabri des hautes murailles, toute bête vivait heureuse sans rien craindre de l'homme qui partout se révélait ami. Je me souviens des nids de chardonnerets dans les rosiers, à la portée de la main. De bonne heure, on m'enseigna à n'y toucher qu'avec les yeux.

Jusque dans sa chambre, la vieille châtelaine donnait asile aux hirondelles. La trace des nids se voit encore aux grandes poutres du plafond. Au printemps, dès l'aube, les voyageuses, arrivant de leur grande traversée, venaient battre de l'ongle et du bec les hautes fenêtres. L'octogénaire se levait aussitôt, ouvrait à ses amies. C'étaient de grands bonjours après une si longue absence. Trois ou quatre oiseaux, quelquefois une demi-douzaine, faisaient le tour de la vaste salle, avec de petits cris aigus pour exprimer leur joie du retour et de l'accueil hospitalier. Ils se perchaient sur les grandes armoires, pour un gazouillement de l>onheur qui mettait en trépidation la petite gorge de rubis sous

la calotte n >ire. Tout le jour n'était que d'allées et venues. Puis bientôt on voyait riiirondelle se laisser choir dans l'eau des douves, les aile-^ étendues, et rebondir dans l'air pour aller se charger les plumes mouillées de la poussière terreuse qui fera le mortier du nid. Alors commençait l'œuvre du maçonnage. Les minces couches de glaise superposées s'élevaient rapidement en corbeille, et, le travail à peine fini, le fin bec noir qui dessinait une échancrure au rebord vous avertis-, sait que la ponte était commencée.

Trois ou quatre nids aux poutres, toute une volière, car il arrivait à des jeunes, l'année suivante, de faire élection de domicile au lieu de leur naissance. La famille s'élevait là. Du dehors, le père, du dedans, la mère, sollicitaient, aux premiers rayons du jour, l'ouverture de la fenêtre. On se rejoignait avec des manifestations de bienvenue et l'on s'élançait dans le ciel, en quête de la provision d'insectes impérieusement réclamée par des pépiements dune jeunesse en appétit. Dès que l'heureux chasseur apparaissait, avant qu'il s'accrochât à la paroi de terre, six gosiers béants s'élançaient pour happer la proie au passage. C'était l'unique occupation de la journée. Un journal étendu sur le parquet recueillait les incongruités inévitables. Le soir, sous la lampe, on était surpris quelquefois par un subit éclat de querelles dans les poutres. C'était un oisillon qui n'avait pas sa place accoutumée et commençait l'apprentissage de la vie en défendant son droit, bien ou mal, contre l'empiétement égoïste d'un frère entreprenant. Un cri sourd de la mère apaisait le tumulte, rappelantchacun, par la terreur du châtiment, à la juste mesure, à la résignation peut-être. Et puis l'automne s'aiguisait des pointes de l'hiver, et toutes les hirondelles, rassemblées au faite de l'ormeau vol-

sin, instiluaienl un grand conseil de départ. On parlementait tout le jour. Mais ce parlement-là, à la différence des nôtres, élait une préface de Taclion. Le lendemain, on partait-dans la nuit. Mélancoliquement, la vieille envoyait son adieu : « Partez, mes chéries, vous vous promettez de revenir, mais le jour arrivera bientct où je ne serai plus là pour vous ouvrir la fenêtre au retour. » Les hirondelles reviennent encore. Mais depuis longtemps, depuis bien longtemps, la fenêtre ne s'ouvre plus...

Hélas! le plus beau du décor lui-même a disparu. La blanche coupole de la fontaine est tombée sous le marteau, avec sa colonnade rose, remplacée par une affreuse rocaille à la mode de Chatou. Les beanx carrés classiques, de sévère ordonnance, ont fait place à la grande pelouse piquée de savants « massifs ». La grande charmille, les arbres de Judée ont flambé dans l'âtre aux soirs d'hiver. Mais, de loin ou de près, toujours mon imagination les fait renaître. Je me retrouve cheminant à travers les branches tordues pour surprendre aux nids les scènes de famille. J'ai surtout gardé le vivant souvenir du drame où me furent, pour la première fois, révélées les péripéties meurtrières du combat pour la vie.

Au pied de la charmille, un oiselet gisait mourant. Point de plumes encore : un léger duvet noir sur une peau bleuâtre, bosselée déplorablement par les derniers soubresauts de l'agonie. Mon premier mouvement fut de grimper à la recherche du nid d'où la victime était tombée. Je n'étais pas à un mètre du sol que je trouvais un petit cadavre tout semblable au mourant de tqut à l'heure, et pendant que j'interrogeais l'obscurité du branchage, voilà qu'il m'arrive sur la têle un Iroisième échantillon de la nichée. Enfin, j'aperçois le

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nid, et bientôt de petits cris étouffés m'avcrtisFont qu'il s'y passe quelque chose. Je lire obliquement pour voir à bonne distance, et bientôt je découvre dans la plume de riiabitacle un gros oiseau gris-noir, entouré de trois misérables oisillons qui n'avaient pas encore fait le saut dans l'abîme, mais se trouvaient fort mallioiireux de la croissance extravagante de leur grand frère.

Un coucou avait déposé là son œuf, et les parents bêtement trompés, donnant mêmes soins à l'intrus qu'à leur descendance, n'avaient abouti qu'à favoriser absurdement le plus fort. Maintenant, celui-ci dépassait du double et du triple le volume de ses « frères », et sans chercher, je suppose, d'autre satisfaction que sa « liberté », comme disent les économistes, il prenait la place des autres par la seule raison que le développement de ses organes exigeait qu'il en fût ainsi.

Comme tous les jeunes oiseaux, le bébé coucou abaissait et relevait automatiquement ses ailerons pour donner du jeu à ses jointures. Dans le nid normal, ce mouvement de chacun est contenu, régularisé par le mouvement analogue des autres. Trop de force ici se trouvait aux prises avec trop de faiblesse, et les gros moignons où apparaissaient déjà quelques plumes, s'étendant jusqu'aux bouts du nid, rejetaient les fuiltU-s camarades sur le dos du monstre, d'où un couj) de reins les précipitait par-dessus bord. Le crime s'accomplit sous mes yeux. Et le pire fut de voir les stupiib s parents apporter, malgré tout, la becquée en toute diligence au scélérat fratricide. Insoucieux des lamentations de leur sang, ils n'arrivaient au nid que pour trouver l'ouverture démesurée d'un bec vorace qui engloutissait toute prise, malgré les timides efforts de concurrents voués d'avance à la défaite. Ainsi s'aggravait chaque jour la disproportion de croissance, l'un

prenant tout, les autres condamnés à le regarder faii La question sociale dans tous les fourrés de la terre ! Je replaçai, pour le principe, deux petits oisea encore vivants dans leur nid. Ils furent tout aussil précipités à terre derechef. Le lendemain, tout le crirj était consommé, et le faux père et la fausse mère imb] cilement s'épuisaient toujours à nourrir le meurtri de leurs enfants. Qu'y faire? Combien d'histoires d'h manité en cette aventure I Ce n'est pas même la fau du coucou si le grand principe Ole-toi de là que je m mette demeure dans l'univers le mot d'ordre ajouté p la Providence à son expresse recommandation de no aimer les uns les autres.

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