DRAME D'ADULTÈRE
J'aime à observer les bêtes, les vraies, celles dont iSprit n'est point faussé par l'insupportable prétention li est l'accompagnement trop ordinaire de la forme imaine. Il y a, pour qui sait voir, un enseignement ofond dans leur activité de vie. Chez l'homme et nimal, les mouvements de l'être sont d'une même ilosophie, malgré la peine que se donnent des sacrisns de lettres pour séparer, sous les noms d' « insct » et de « pensée >>, des phénomènes différents en çrés, identiques de nature.
3n s'est un jour avisé des analogies de structure et fonction dans toute la hiérarchie du monde organisé, Lamarck et Darwin en ont tiré, au grand ennui delà dilion biblique, les conclusions que chacun sait. Datomie comparée et la physiologie comparée sont ourd'hui de ces sciences prospères dont il est plus ile aux académiciens de proclamer la faillite que de 3$imiler les résultats. Au point oîi nous en sommes s de la connaissance des manifestations vitales iB l'échelle des êtres, d'innombrables matériaux s'aclulent et s'entassent chaque jour pour l'établisse- H|t prochain d'une science de la psychologie compa-
Tandis que les savants élaborent la discipline gêné- * raie, il est loisible aux profanes de noter les observations qui leur sont suggérées par les spectacles du I monde. C'est à ce titre que je veux raconter le drame i d'adultère dont j'ai le regret de dire que mon jardin fut le théâtre. Les acteurs, ô lectrices! sont de simples pigeons. La diflférence de la plume au poil vous paraîtra peut-être excuser bien des choses. Comparez et] jugez. Ma seule ambition est de signaler des analogies, venues de la nature des choses, pour amener ceux de mes contemporains qui me feront l'honneur de me lire] à élargir leur compréhension de l'âme humaine.
Notre tendance naturelle est d'observer notre semblable préférablemenl à la bête, en ses manifestations de pensées et de sentiments. Il nous touche de plus près, et nous avons besoin souvent, pour la connaissance exacte de l'espèce humaine, de compenser l'in-' dul^ence de nos appréciations sur nous-mêmes par laj sévérité de nos jugements sur autrui. Seulement, l'homme observé a sur la bête l'avantage — désavan- ' tagc pour l'observateur — de la parole articulée. Car, chacun peut témoigner qu'il s'en sert principalement pour altérer, dissimuler, travestir tout au moins la vérité. De lu, des difficultés d'analyse qui ne se rencontrent point chez l'innocente bête des champs que l'imperfection de son organisme contraint de se montrer telle que l'a produite la nature. Pour établir les caractéristiques de l'homme, on adit que, seul de tous les animaux, il était capable de rire, d'allumer le feu, de faire des abstractions par le moyen de la parole articulée. Il ne faut pas oublier son éminente faculté de| mensonge. La bête est capable de dissimuler pour se saisir du plus faible ou pour échapper à la poursuite du plus fort. L'homme est la seule créature qui ait reçu de.
a Providence le don du parfait mensonge. Aussi croitil souvent ravaler la bête en l'accusant de cynisme. Ah! si les chiens pouvaient parler!...
Mais c'est de pigeons qu'il s'agit, et quand je vous lu rai dit que, de ma table de travail, j'ai sous les yeux but le jour les abords de mon pigeonnier, vous com- )rendrez que les manœuvres de la gent amoureuse me [oient devenues nécessairement familières. Le pigeon ()asse pour sentimental. Il est enclin aux voluptés de la :hair et n'a officiellement qu'une épouse. Sa fidélité a suffi pour que l'homme s'émerveillât. La poésie, la niutique, la peinture font encore, après de longs siècles, leur régal des amours pigeonnières.
Deux pigeons s'aimaient d'amoar tendre
La fruitière de la rue Saint-Denis, pâmée aux bras conjugaux, dénomme encore couramment son époux : i Mon pigeon !» et celui-ci répond en soupirant : « Ma 2olombe ! » Eh bien! au risque de porter le désenchan- :cment clans ces âmes ingénues et de les pousser à la echerche d'autres comparaisons, je me vois dans l'obli- 5;ilion de rétablir la vérité des faits et de montrer des pigeons coupables de faiblesses humaines.
Ceux dont j'ai le tri^e devoir de vous conter l'avenure étaient deux gros « romains » bleus, unis dans la :endresse la plus démonstrative. Nulle autre occupalion que de se becqueter tout le jour. Les œufs pondus, îhacun couvait sa demi-iournée, et, aux premières plumes des petits, on revenait à l'ardeur amoureuse.
Sur ces entrefaites, voici que je découvre, ua matin,
lans un mien marronnier, un gros pigeon blanc qui
paraissait trouver le pays à sa convenance. Après de
ourtes randonnées, le nouveau venu, cherchant où
icorer, choisit Thabitation des deux romains et y entre
délibérémenl, alléché par la tentation du sarrazin et du maïs. Monsieur Pigeon chasse l'intrus. Celui-ci revient : la procédure d'expulsion recommence. Toute la journée se passe à ce jeu.
L'obstination de l'arrivant me parut dénoncer le sexe faible. Le diagnostic se confirma quand je reconnus que mon pigeon romain, tout en maintenant ses droits de premier occupant, ne faisait qu'esquisser les gestes de combat sans jamais pousser à fond contre l'ennemi. Huit jours durant, ce fut le même manège. Plusieurs centaines de fois par jour, la pigeonne blanche volait de l'arbre au pigeonnier pour repartir au premier signe de bec du locataire et revenir tout aussitôt de sa branche à la porte du pigeon bleu où par l'effet d'une prompte démonstration d'hostilité elle ne faisait que toucher barre.
Fatigué du spectacle et voulant protéger mes amis « romains », j'attrape l'oiseau blanc et j'en fais cadeau à un provincial de ma connaissance qui exploite une terre au pays perdu de Sannois. Mon marronnier redevient paisible, et le ménage emplumé continue de savourer l'amour.
A deux mois de là, j'aperçois, très surpris, ma blanche visiteuse dans le marronnier. Elle avait déjà recommencé la visite au pigeonnier de la famille romaine, et paraissait médiocrement émue de l'accueil hostile fait à sa quête persévérante d'amitié. En même temps, une lettre de Sannois m'informait que la prisonnière, profitant dun trou dans le grillage, avait pris la clef des champs. Touché du sentiment qui ramenait de si loin au logis de son choix une âme errante, je résolus d'exercer dignement l'hospitalité qui m'était demandée avec tant de persévérance. Je fis construire une nouvelle habitation et je donnai un bel époux à la dame
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dont le cœur visiblement fléchissait sous le poids de la solitude.
La paix était revenue dans le monde amoureux. Chacun s'adonnait, suivant l'ordre établi, à l'œuvre de la procréation et paraissait y trouver le bonheur. Qui ne sait que les joies de la terre sont de brève durée.
Un jour, le mari de la dame blanche fut trouvé mort sans avoir donné signe de maladie. Ses funérailles étaient à peine terminées — j'ai honte de le dire — que la volage créature recommençait ses visites au couple romain. Je remarquai bientôt que le pigeon commençait à prendre son parti de ces visites obstinées. 11 continuait sans doute de renvoyer l'intruse, mais si mollement qu'elle revenait aussitôt après quelques battements d'ailes sans même prendre la peine de pousser jusq^u'au marronnier.
Bientôt je constatai que la provocante personne au blanc plumage avait ses entrées libres au foyer de ses voisins. Quand je cherchai la cause qui empêchait le romain de barrer la porte à l'étrangère, je découvris que la romaine, toute en boule, était gravement malade, et que son mari, inquiet, ne la quittait plus. J'admirai fort cette conduite exemplaire. Seulement, l'étrangère, profitant de la porte ouverte, prit la fâcheuse habitude, de s'installer là,jourelnuit, sur un perchoir. Le pigeon demeurait aux côtés de sa pigeonne et se mettait en boule aussi pour sympathiser, cependant que l'étrangère, contemplant d'un œil sec le désastre du foyer, attendait que son jour fût venu.
Gomme ce jour tardait, l'impudente se hasarda à troubler la tristesse du couple endolori. Le garde-malade, alors, n'écoutant que la voix du devoir, se précipita sur la méchante bête et la chassa à coups de bec jusqu'au seuil du logis et même un peu plus loin.
Hélas! c'était justement là le but de celte provocation détestable. La veuve consolée voulait être poursuivie. Elle le fut, revenant sans cesse à Tattaque qui la faisait reconduire dehors, et se défendant juste assez pour accroître la vivacité de la rencontre. Puis, quand l'occasion lui paraissait venue, elle cessait brusquement la résistance, s'aplatissait sur le sol les ailes entr'ouvertes et sollicitait la transformation de la lutte pour le devoir conjugal en un combat de volupté. Rarement l'espèce humaine a donné le spectacle d'une conduite plus immorale.
Jedoisdireque le pigeon, vertueux, s'indigna d'abord avec des roucoulements de fureur. Je le voyais marquer son mépris de cette abomination pur un violent coup d'aile et regagner en hâte son logis. Mais quoi 1 La chair est faible. Lorsque la tentation se renouvelle à chaque minute du jour, que d'excuses pour une défaillance! Je fus témoin des défaillances de mon pigeon romain qui, cédant aux suggestions lascives, finit par sombrer dans l'adultère. Il est vrai que, honteux de sa faiblesse, il châtiait tout aussitôt, le vice à coup de bec sur celle-là même qui venait de lui en donner les joies, et regagnait d'un vol la paille où la malade s'étonnait d'une absence prolongée.
Les êtres ont leur destinée... La pigeonne trompée ne voulait pas mourir. Elle restait immobile tout le jour, s'emplissant le jabot malgré sa souffrance et ne dépérissant pas. Peu à peu, le mari galant prit l'habiliide de l'infidélité et finit même par marquer un fâcheux empressement au mal. Je dois constater pourtant, à son honneur, que si l'attraction de la faute était plus forte en lui que le devoir, si maintenant il faussait volontiers compagnie à son épouse, il ne cessa jamais d'observer le strict décorum sous le toit conjugal. Toujours il trai-
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lait celle de qui lui venaient des chutes répétées on courtisane dont on n'avoue pas la connaissance. Rentrés au pigeonnier, les deux complices ne se connaissaient plus. Le romain demeurait fidèlement (!) aux côtés de sa romaine. La pigeonne blanche s'allait jucher, d'un air indilTérent, au plus haut du perchoir. La décence bourgeoise était sauve. Ainsi que nous le voyons tous les jours pour les créatures humaines, la respectabilité peut s'allier, chez les bêtes, avec les pires débordements. La triste malade, confiante, semblait marquer sa reconnaissance à son époux par de petits frôlements attendris que l'autre, j'aime à le croire, ne subissait pas sans quelque honte. Rien qu'à la façon dont les deux coupables avaient lair de ne pas avoir l'air, leur victime aurait dû se douter de quelque chose. Il y a des grâces d'état.
Les choses auraient duré ainsi je ne sais combien de temps, si la malencontreuse pensée ne m'était venue d'une expérience. J'enlevai la pigeonne malade, et je ri>olai pendant deux jours dans une cage. Je me proposais d'observer la psychologie du retour, imaginant qu'il se produirait une crise d'où le triomphe de la vertu pourrait sortir.
Le veuf, d'abord , vqulu t ê tre certain de son « malheur » . Il parcourut le jardin, puis les toits d'alentour oii il faisait jadis de longues stations en compagnie de sa moitié. Puis, dès qu'il eut lieu de croire que sa « légitime » avait fait un plongeon dans le néant, il se précipita dans un abîme de délices avec l'illégitime. Quel exemple pour les habitants de Passy!
Deux jours durant, lajoie régna dans le faux ménage, si scandaleuse que je ne pus résister plus longtemps à l'envie de troubler l'indécente fête. Je pris donc la malheureuse séquestrée et je l'exposai bien en vue sur le
gazon. AussitôL que le couple adultère aperçut la survenante, l'hétaïre rentra dans le logis — sans doute pour y faire acte de propriétaire — et Fépoux infidèle fondit en fureur sur l'épouse retrouvée. Des coups d'aile, des coups de bec avec des roucoulements de fureur. Je pensais qu'il lui demandait compte de sa fugue et lui reprochait ce qu'il pouvait considérer comme une frasque, lui dont le cœur aurait dû être bourrelé de remords. Il me sembla qu'il la poussait au pigeonnier, et supposant qu'il était bon de faire droit à cette sommation de réintégrer le foyer conjugal d'où il était temps que l'aventurière fût chassée, je replaçai la pigeonne dolente à l'endroit même oùjel'avais prise trois jours auparavant.
A peine l'eus-je quittée, qu'un terrible bruit d'ailes m'avertit qu'il se passait quelque chose. Je revins sur mes pas. L'épouse sans reproche était morte, tuée par les deux amants qu'il avait suffi de deux jours pour sceller indissolublement dans l'infamie. La malheureuse gisait, le crâne ouvert à coups de bec, et les deux assassins s'acharnaient lâchement sur le cadavre que j'eus peine à leur arracher.
Il n'y a pas de cour d'assises dans le monde des bêtes. La Providence n'avait donc d'autre ressource que de récompenser parla paix du bonheur le triomphe du crime. C'est ce qu'elle fît avec sa générosité coutumière. Les deux scélérats vivent heureux dans l'amour. Ils ont eu, ils auront beaucoup d'enfants.
LE TRlSOR DE SAINT-BARTHOLOMÉ
Saint-Bartholomé est un village de la Creuse que je m'abstiens de situer dans la crainte de troubler une population paisible en éveillant de fâcheux souvenirs. Saint-Bartholomé est un village comme les autres. Une grande rue, de vieilles maisons boiteuses accotées les unes aux autres, de-ci de-là une tache violente de construction neuve avec grille de fer et piliers surmontés d'un vase de fonte. Des ruelles transversales arrosées de purin, encombrées de fumiers où picore une abondante volaille. Des jardinets ornés de boules brillantes qui montrent choses et gens, de près en laideur, et de loin en beauté — comme nos yeux eux-mêmes.
Autant que j'en ai pu juger, les habitants de Saint- Bartholomé ne diffèrent en rien de ceux des autres villages. Là comme partout en ce monde, on nait, on vit, on meurt, sans savoir exactement pourquoi et sans arriver à se rendre du curieux événement un compte raisonnable. Les gens d'ailleurs ne paraissent éprouver nul ennui des difficultés du problème. A peine venus au monde, ils ont pour première occupation de crier. Tout du long de leur existence ils ne cessent de geindre dans le labeur de conserver la vie, et ne
peuvent se résoudre à mourir sans des lamentations. Quels liens les retiennent si fortement ici-bas? Bien que « doués de raison », ils ne sauraient le dire. Que voient-ils au delà de l'impulsion fatale qui entrechoque les créatures dans l'âpre combat pour une vie dont Tusagcne paraît pas mériter tant d'efforts? Les idées sont absentes. L'homme se heurte au fait brutal et ne peut rien apercevoir au delà d'une lutte d'intérêts. Trois personnes ont une action sur lui : le curé, le maire et le garde champêtre dont le procès-verbal aboutit à la gendarmerie.
Le curé est un pourvoyeur d'idéal appointé par le gouvernement. Son église, avec ses tableaux, ses chandeliers de ruolz, ses statues coloriées, ses cierges et ses chants, constitue l'unique manifestation d'art qui vienne des pouvoirs publics. Il s'y joint un corps de doctrines, de cenlons, de recommandations sublimes, dont le malheur est que tout le monde les répète et que personne n'en tient compte. La pratique du culte est la grande affaire. Quant aux préceptes dont ce même culte est le support, chacun les accommode à sa guise. Des dons d'argent, un repentir mécanique au moment de la mort, mettent le pécheur en règle avec le Maître de l'au-delà. Pour les communs incidents de la vie, Lourdes et saint Antoine de Padoue y pourvoient moyennant salaire.
De même que le curé est le maire de Dieu sur la terre, ainsi le maire, le garde champêtre et le gendarme sont les curés de cette lointaine divinité terrestre qui a nom : « Le gouvernement ». Ce que ce mot veut dire exactement, nul n'est en état de l'approfondir. Tout ce qu'on sait — et il n'en faut pas davantage — c'est qu'il s'agit d'une puissance mystérieuse, aussi implacable que l'autre, à qui l'on n'a même pas
le mérite d'offrir de bonne volonté son argent, car il a le pouvoir de forcer portes et tiroirs pour i)rendre à sa convenance. On ne l'aime pas, de quelque nom qu'il se pare, mais on le craint beaucoup, car il a, comme l'autre, une cour de démons, une féroce compagnie d'huissiers, de procureurs, de juges, de geôliers, acharnés contre les pauvres gens qui ont eu le malheur de lui déplaire. Celte conception sociale peut n'être pas d'une philosoptiie très haute, mais elle a le grand avantage de s'adapter exactement aux réalités tangibles de chaque jour.
Si l'on objectait qu'aux périodes électorales le « souverain n(!) pourrait sentir que c'est lui le gouvernement, je répondrais qu'il ne le sent pas par la simple raison que cela n'est pas. Car il faudrait, pour que cela fût véritable, une intelligence des choses que la loi peut supposer mais qu'elle a été jusqu'ici impuissante à réaliser, aussi bien chez la plupart des délégués du peuple que chez le peuple lui-même. Sans doute les promesses n'ont pas manqué : mais suivies de quels effets? Il semble au troupeau qu'on lui donne le choix entre des tourmenteurs. Et comme l'intérêt de chacun, très clair, passe avant l'incompréhensible « intérêt général » — boîte de Pandore où se cachent tant de choses — le bon élu c'est celui qui fait déchirer le plus de procès-verbaux et les remplace par le plus de recettes buralistes et de bureaux de tabac.
On m'accordera, je pense, que cet état d'âme de Saint-Bartholomé ne différencie pas sensiblement ce village de beaucoup d'agglomérations rurales que chacun peut connaître. La particularité du lieu, en dehors de l'excellent curé et du non moins excellent maire, c'est que la commune était en possession d'un « innocent ». Au vrai, « l'innocent » de Saint-Bartho-
lomé n'était point un « innocent » ordinaire. Rien de ces fantastiques créatures de roman qui, sans le faire exprès, sauvent la vertu des filles et font punir le traître avant que ses noirs desseins s'accomplissent. Non. Un nabot trapu, à face bestialement tordue, dont le trait singulier était de ne jamais rien dire. « Oui » et « non » composaient tout son vocabulaire. Ce viatique d'ailleurs lui suffisait à prospérer dans le monde, étant données ses notions de prospérité. Sa mère — un peu « innocente » elle-même — dont la naissance du gnome avait solidement établi la qualité de sorcière — l'avait eu, disait-elle, d'un commis-voyageur qui passait à la route. L'aventure n'avait en soi rien de bien nouveau, mais l'apparition du monstre fit penser aux plus incrédules que ce commis devait voyager pour la maison de Satan !
On en aurait pu concevoir un préjugé fâcheux contre Petit-Colas — c'était le nom de « l'innocent », — si celui-ci ne s'était trouvé doué d'une force musculaire supérieure qui le poussait à se jeter, avec des grognements d'hyène, sur tous ceux qui lui refusaient une écuelle de soupe ou un coin de litière à l'étable. Ajoutez à cela l'étrange ferveur de travail qui possédait ce corps diaboliquement noué. Tous les travaux de force étaient la joie de Petit-Colas. Il s'employait gaiement à tout usage, possédant même, dans la charpente et dans la forge, quelques rudiments d'art qui l'avaient fait soupçonner de « n être pas si bête qu'il voulait le faire croire ». Mais comme il travaillait pour le plaisir et ne réclamait jamais de rémunération, on fut bien obligé universellement de le juger « idiot » : ce qui n'empêcha pas les fermiers de se disputer ses faveurs.
Lamère « vivait aux portes », comme on dit, mendiant sa nourriture. On lui donnait surtout par crainte d' « un
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mauvais sort ». Mais Pelit-Colas se voyait accueilli partout à bras ouverts. Un morceau de pain, trois pommes de terre ne sont pas une dépense extravagante en rémunération de la journée d'un homme, et Petit- Colas en valait deux. Parfois, un vieux pantalon, une veste déchirée, quand le costume trop primitif de l'ouvrier eût fait honte à ses compagnons. Le soir, une « place dans les cendres », en hiver, et, pour dormir, la bonne paille de Tétable parfumée des bêtes amies.
Pour être reporter fidèle, je dois dire que la légende voulait que Petit-Colas, dans les fourrés ou dans les solitudes rocheuses, eût parfois surpris des bergères. Les victimes de ï « accident », s'il y en eut jamais, ne s'en vantaient pas, et la discrétion du muet était impeccable. Il est certain que Petit-Colas donnait à la beauté rustique des regards attendris qui le rendaient plus grotesque encore. Les filles le fuyaient avec des mouvements de dégoût, des cris d'horreur dont il ne se fâchait pas. Les gars étaient plus réservés, par respect ies poings formidables.
Tout compensé, Petit-Colas était probablement l'un
les plus heureux parmi les mortels, pratiquant sans
îflort la maxime du sage qui est de borner ses désirs à
;es moyens, et ne concevant pas de destinée meilleure
[ue celle dont il avait été pourvu par une bonne Pro-
•idence. Quelle preuve d'ailleurs que ses concitoyens
le Saint-Barlholomô eussent sur lui une avance men-
ale si grande? Le critérium de la sagesse était-il dans
1 recherche ou dans le mépris du salaire d'argent? Tout
i village était tendu dans l'àpre lutte pour le gain, et le
lus dur travailleur échappait rarement à la vieillesse
e oaisère. Petit-Colas travaillait pour le seul plaisir de
épenser sa force, et sans qu'il y eût aidé, la plus rare
)rtune lui vint.
I.a « sorcière » ayant été trouvée morte un matin, fut expédiée au cimetière avec une recommandation ultrasommaire de l'Église aux saints du Paradis. Petit-Colas, mandé, trouva dans son taudis une demi-douzaine de voisines en train de procéder à l'inventaire « pour son bien ». Il regardait la place vide sans mot dire, quand le « coffre » déplacé, montra le bâillement d'une pierre récemment soulevée. La pelle introduite dans le joint découvrit la cachette aux pièces d'or : une flambée de soleil. Ce ne fut qu'un cri et toutes les mains se tendirent. Mais les chaudes effluves du métal, enflammant toutes les convoitises, avaientfait sursauter Petit-Colas à son tour. En trois coups de poing il eut écarté tout le monde, en trois coups de pied il eut vidé son logis. Une demi-heure après, tout le village était devant la porte fermée à double tour, dans l'attente du miracle qui en devait sortir. Les commères, entourées d'un peuple bouche bée, faisaient leur rapport : Un grand trou plein d'or! Qu'est-ce qu'il pouvait y avoir? Dix mille francs au moins disaient les unes; vingt, trente, afflrmaient les autres.
— Il y en aurait cent que ça ne m'étonnerait pas, opinait une vieille.
Et puis nous n'avons pas vu sous les autres pierres...
— Pour si'ir, c'est l'argent du diable, dit le sacristain. Je n'en voudrais pas quand on me le donnerait.
— Moi non plus, fltun autre.
— Moi non plus.
— Moi non plus.
Chacun de refuser, avec mépris, ce qui ne lui était pas offert.
— Tout de même, dit un paysan, c'est moi son plus proche parent. Je suis son tuteur.
— Non, dit un autre, c'est moi.
El voilà une discussion, suivie bientôt d'une querelle, ir une parenté dont personne ne s'était avisé jusque-
Cependant, la porte s'ouvre et Petit-Colas parait.
— Bonjour, Petit-Colas. C'est moi, Pierre ton bon mi.
— Non, c'est moi, Jean, tu me connais bien. Je suis )n oncle.
— Non, c'est moi, Mathieu. Tu te rappelles la bonne Dupe. Viens avec moi. Tu auras un gros morceau de ird.
- Non, avec moi. Tu mangeras du boudin, du bon oudin que tu aimes.
— Avec moi. Avec moi.
Que d'amis! Petit-Colas grogne de fureur et fait nergiquement signe qu'on se retire. On obéit, chacun s promettant de revenir plus lard.
Le lendemain la troupe des « tuteurs » se rend à la jstice de paix pour expliquer l'affaire et réclamer « son roit ». Le magistrat arrive :
— Petit-Colas, tu as des pièces d'or?
— Oui.
— Veux tu me dire où tu les as mises?
— Non.
On fouille partout, on ne trouve rien. Petit-Colas a assé la journée dans les bois. Nul doute qu'il ait nterré son trésor. On le suivra, on découvrira sa achette. Il faut attendre jusque-là.
Mais déjà les « tuteurs » se disputent Petit-Colas, ui ne sait auquel entendre. Le plus malin lui propose e décharger une charrette de fumier. Ça, c'est du laisir. Petit-Colas y court, et, la besogne achevée, le oilà à table devant une potée de lard aux choux à côté e sa nouvelle « cousine » Phémie.
Phémie est blonde, Phémie a des yeux bleus, Phémie a de belles joues roses, et de grandes mains caressantes pour choyer son « cher petit cousin » promu à la dignité de « Nicolas ». Le « tuteur » après souper s'est retiré obligeamment pour laisser les deux « cousins » faire connaissance. Phémie a versé à « Nicolas » d'un certain petit vin blanc...
Le lendemain la connaissance est si bien faite que Nicolas ne veut plus s'en aller. Il a trouvé le vrai tuteur. Les mauvaises langues se déchaînent, mais Phémie tient Nicolas et ne le lâchera plus.
— Tu as de belles pièces d'or? lui souffle-t-elle quelquefois à l'oreille.
— Oui.
— Tu me diras où elles sont?
— Non.
Mais ce « non » là est faible, et quand Phémie ajoute : <■' Si tu ne me le dis pas je ne t'aimerai plus », Nicolas par une mimique expressive lui montre qu'avant tout il veut être aimé.
Les mois se passent et les années. Petit-Colas est dans une extase de félicité. Son plaisir au travail est moins grand. Il a des compensations, faut-il croire, car la belle Phémie ne le quitte pas. Voilà cinq ans passés que la sorcière rendit son âme au démon. Pas un jour, pas une nuit, Phémie n'a cessé d'interroger Petit-Colas sur le trésor. La résistance du monstre a faibli au point que lorsque la belle lui demande : « Tu me conduiras aux pièces d'or »? maintenant il répond v,- oui » .
— Allons, poursuit Phémie, redoublant de caresses. Petit-Colas fait signe d'attendre. Mais parfois il a fait
quelques pas en avant dans la direction supposée du trésor, et Phémie a compris que bientôt elle arracherait enfin le secret de la cachette introuvable.