L'AVENTURE DE MON CURÉ
Je ne suis point en relations suivies avec le cure de mon village. Beaucoup de choses nous séparent : notre âge, nos occupations, nos pensées. Il suit un chemin; moi, un autre : ce qui n'empêche pas que nous nous rencontrions parfois dans les champs ou à des carrefours. Nous échangeons des souhaits divers suivant l'heure de la journée, quelquefois des propos sur le temps qu'il fait et le temps qu'il devrait faire pour la satisfaction des paysans. L'état des récoltes encore nous est un sujet de bref entretien. Mais nous nous risquons rarement au delà de ce cercle d'observations. Son bréviaire le sollicite, et le doigt marquant la page interrompue suggère la brièveté du discours. Une remise de perdreaux m'appelle. Jusque dans l'adieu, il demeure entre nous comme une gène. Je ne voudrais rien dire qui put froisser la simplicité de sa foi, mais toujours je crains quelqu'une de ces suggestions peu discrètes que l'état ecclésiastique porte à considérer comme un devoir. De son côté, il redoute évidemment que je m'oublie en des remarques qui pourraient l'obliger à se mettre en défense. Je ne saurais me dissimuler que je lui suis une énigme incompréhensible, tandis que
son état d'esprit n'a rien, pour moi, que de très explicable. Gomment lui expliquer ce mystère sans le blesser cruellement? Nous nous quittons donc, après des paroles banales, avec le regret mutuel de demeurer muets au bord du dialogue qui nous tente tous deux, et d'avoir quelque chose à nous dire que nous ne nous dirons jamais.' Jusqu'à sa mort il me tiendra sans doute pour un suppôt du Diable. Moi, je ne puis que compatir silencieusement à sa peine, dans la retraite de mes pensées.
L'abbé Mignot est un grand et robuste Bourguignon, haut en couleur, dont la généreuse musculature paraît plus propre aux travaux des champs qu'aux gestes onctueux du ministère sacré. Fils de vigneron, il avait commence à tenir la charrue quand une vieille diva, qui avait beaucoup péché à Paris sur les planches de l'opérette, revint au village natal pour y faire son salut par le moyen des œuvres pies dont la rémunération du vice mondain lui assurait l'avantage. Des autels s'élevèrent, superbement dotés. L'église s'enrichit d'incomparables parures. La chaire exalta le zèle de la donatrice excellente qui gagnait le ciel par les vertus de son âge et par les prédications d'austérité à l'usage d'autrui.
Un jour, la sainte personne, en quête de rédemption, rencontra à l'entrée du village un jeune gars ébouriffé qui réprimait l'ardeur d'un jeune taureau par le moyen de jurons sonores appuyés d'une grêle de coups. Le mouvement lui parut beau, si la musique était impie. Elle interrogea l'enfant, dont la précoce adolescence remuait en elle de lointains souvenirs en ce même cadre de rusticité boueuse, et, subitement éclairée d'en haut, conçut le dessein de racheter un tout premier péché, source de beaucoup d'autres, par l'entremise du
jeune bouvier, qui lui parut tout au bord de ral)îme. La Providence, non le hasard, avait mis sur son chemin cette innocence à sauver du péril imminent. Quel admirable prêtre ferait ce bel éphèbe, décrassé, avec ses grands yeux clairs, ses boucles blondes, sa riiinle insolence de héros vainqueur I Ainsi la pécheresse qui avait détourné tant d'âmes des voies du ciel rachèterait à jamais le passé, en laissant après elle un serviteur authentique de Dieu pour prolonger en son nom, au delà de la mort, l'œuvre d'expialion nécessaire.
Tout aurait été bien si le vigneron ne s'était fait tirer l'oreille. Son fils lui avait « coûté gros ». Il allait lui « rapporter » maintenant. Ce n'était pas l'heure de le faire partir.
— S'il s'en va, disait-il, il faut que j'engage un domestique. Ça coûte cher avec la nourriture. Je n'ai pas le moyen.
Mais plus le paysan s'obslinalt, plus la dévote s'entêtait dans la résolution d'accomplir le « devoir » dont elle avait reçu, disait-elle, le commandement d'en haut. Les négociations furent laborieuses, car le père Mignot n'aimait pas « la calotte », suivant son expression, et il fallut le double argument d'un sac d'écus pour le dédommager de sa « perte d'argent », et d'un second sac pour apaiser les scrupules d'un anticléricalisme exaspéré par la circonstance. Ce fut ce qu'on appela « la vocation d'Arsène Mignot ».
Plus de vingt ans étaient passés lorsque l'abbé Mignot nous arriva avec les débris de sa famille : une sœur veuve, et trois neveux sans aucun moyen d'existence. Comme je ne raconte rien qui ne soit strictement vrai, je dois avouer qu'il fut accueilli d'abord avec quelque froideur. Le vieux curé que nous avions perdu avait assez à faire de défendre ses quatre-vingts ans
contre le chaud, coulre le froid, et de trembloter sal^ messe. Nos paysans n'aiment point qu'on les questionne de trop près. Quand ils virent ce nouveau venu, en route vers la quarantaine, cherchant des aliments à son activité jusque dans leurs demeures, rompant du jour au lendemain avec les traditions de laissez-faire qui avaient rendu son prédécesseur populaire, ils se mirent silencieusement en attitude de défense. Mais le curé, paysan, connaissait bien les paysans. Quand on lui eut expliqué sa faute, il sut rendre la main, et reprendre, un à un, les mécontents, sans éclat, sans discussion oiseuse.
Notre village, donc, n'aurait pas eu d'histoire si nous n'avions été pourvus d'un « hôpital », dans un hameau à deux kilomètres de là. Cet hôpital, de fondation privée, possédait, pour le desservir quatre religieuses d'une congrégation qui m'est inconnue. D'ail leurs nulle maladie ne déparaît ce lieu de sa présence. Contre les volontés formelles du testateur, une école avait été installée dans les salles, et si quelque malade venait à réclamer son admission, on lui répondait que sa présence offrirait des dangers pour les enfants de l'école, et docilement il s'en allait mourir ailleurs. Deux vieilles filles, qui faisaient l'office de servantes, figuraient seulement dans la conversation des sœurs comncie « nos incurables >>. Cela permettait de garder l'inscription d'assistance hospitalière sur la muraille. 1
Des sœurs elles-mêmes, rien à dire. Elles ensei-f gnaient le catéchisme, chantaient faux à la messe, eti affectaient un grand zèle d'obéissance envers celle (jîi'elles dénommaient la « Mère ». Leur principale dis-i traction était de déjeuner chez le curé, le dimanche, après la messe. Un plat sucré, un petit verre de chartreuse couronnaient cette extravagance. Puis c'étaient
Je puérils papotages dont la Semaine religieuse faisait généralement les frais. On se disait avec orgueil les nouvelles recrues, on levait les yeux au ciel en parlant des « apostats », on se racontait dans le plus grand détail les derniers miracles. Un soupçon de politique parfois épiçait le propos d'une héroïque résolution d'affronter le martyre. On se quittait édifiés.
Le malheur fut que l'abbé Mignot, sans revenus, avait quatre bouches à nourrir. La dépense du déjeuner se refusait au cadre de son budget. Il en fit l'aveu candide à la Mère, qui répondit fièrement que le luxe de son état était de privations, et que ses sœurs retourneraient, sans une plainte, partager « le pain des malades » à l'hôpital. La parole, d'ailleurs, se vérifia dès la semaine suivante, car il y eut une malade à l'hôpital, la « Mère ■•> elle-même, qu'un érysipèle emporta en trois jours. Il fallut évacuer l'école et tout désinfecter scientifiquement avant de rappeler les élèves. Ce fut le soin de la nouvelle Mère, une jeune religieuse charmante, dont les beaux yeux, le doux parler, les manières affables firent sensation dans le pays.
La Mère Rosalie avait reçu le don d'une belle voix de soprano, claire et bien timbrée, dont l'abbé Mignot, qui se plaisait à l'orgue, fut récréé divinement. Point de musique sans travail. L'étude réunit la Mère et le curé. Et comme une étude toujours en entraine une autre, il advint que les visites de la Mère Rosalie à l'abbé Mignot furent assez fréquentes. Bientôt on en jasa, et puis, ce qui n'avait été d'abord qu'un murmure plaisant, s'accrut en grondements de médisance. Le croirait-on? Ce fut des trois sœurs de l'hôpital que vint le premier signal de l'orage. Ces vieilles filles, jusquelà tout insignifiantes, sentirent monter en elles soudainement une tempête de bile cuite et recuite dans
les aigreurs du célibat. Touchées au vif par la suppre; sion du déjeuner du dimanche à la cure — seul amu sèment de leur vie — elles n'en avaient rien laiss paraître. Mais dès que l'amphitryon manqué donn prise, l'ouragan éclata, et le flot des paroles haineuse vint battre jusqu'aux murs sacrés du tabernacle.
Rien ne se peut cacher au village. La vie se passe a grand jour : les fossés, les buissons, les pierres on des yeux. Tout le monde savait très bien que l'abb Mignot et la «jolie Mère », comme on disait couram ment, ne s'étaient jamais rencontrés qu'à l'église, don la porte demeurait ouverte à tout venant. Les sonorité de l'orgue et la voie pure qui montait aux voûte devaient détruire, semblait-il, le venin des insinua tions malveillantes. « Bien sûr, disaient les paysans qu'ils ne font pas de mal tayit qu'ils chantent. » Parfois quand l'orgue se taisait, la Mère Rosalie s'agenouillai au tribunal de la pénitence. Les curieux, postés au: piliers, s'avisèrent qu'elle y restait trop longtemps e qu'elle se confessait plus souvent qu'il n'était néces saire. Ce fut tout ce qu'on put trouver contre eux. J< les défendais de mon mieux, quand l'occasion s'ei rencontrait, mais je crois bien que mes plaidoirie: n'aboutirent qu'à donner du relief aux paroles malveil lantes.
Pendant ce temps, d'ailleurs, l'abbé Mignot, la Mèr( Rosalie, vivaient heureux dans leur musique et dans leur amitié. Je n'ai jamais rien connu de la Mère, et m veux point faire de chic sa psychologie. Nous avions échangé quelques paroles à diverses reprises. J'en reçuî l'impression d'une nature remarquablement affinée. G( que je pourrais dire au delà serait d'imagination Quant à l'abbé, le lecteur l'a pu juger comme moimême. Acheté pour la continence par une virtuose dt
'incontinence, il subissait en résignation le sort inévi-
able dont la cruauté lui était trop tard apparue. Le
;iiel, la chance, le hasard jetaient sur sa voie doulou-
euse une créature amie, prisonnière du même destin.
jouissait délicieusement de la rencontre, heureux de
rlir de lui-même, de donner un peu de sa vie, de
cevoir, à son tour, quelque chose d'une autre vie
iumaiue, et de sentir sa joie partagée. Ils ne se ca-
haient point, n'ayant rien à cacher. 11 leur semblait
|ue ce filt leur sauvegarde, sous les yeux de leurs
rères en humanité.
Le « scandale » dura trois mois. Un beau jour, sans
rier gare, une vieille sœur bossue descendit du coche,
l, franchissant la grille de l'hôpital, exhiba avec ses
ouvoirs de nouvelle « Mère », l'ordre à « sœur Rosa-
e » de rejoindre sur l'heure son couvent. La sœur
losalie s'inclina, demanda si le temps lui serait laissé
J'un adieu, et, sur la réponse négative, se retira dans
chambre « pour prier et obéir ». Elle en sortit
éfaillante et partit pour ne plus revenir.
Le lendemain était un dimanche. L'événement avait
té tenu secret pour le coup de théâtre. Quand le
rétre, arrivant à lautel, reçut le choc de la joie sar-
onique qui grinçait aux lèvres de la Mère bossue et
e ses trois acolytes dans la charité du Seigneur, il
îcula d'un pas, comme nargué de Satan lui-même.
aie, frissonnant, il ne put retenir un tremblement de
lèvres. La foudre était tombée. Dans les affres de la
lort, il gardait les apparences de la vie et devait jouer
jomme vivant. D'un effort héroïque il se ressaisit
ut à coup. Violemment, Ylniroibo surgit comme d'une
ofondeur d'outre-tombe, et le drame de l'homme et
drame du dieu se confondirent.
«Ce ne fut qu'un mot, à la sortie de la messe :
— Monsieur le curé a trop fait chanter la jolie Mère. Elle est allée se reposer.
Le mois dernier, je rencontrai l'abbé Mignot aux rochers des Deux-Fontaines. Assis au pied d'un buisson, les sourcils contractés, il tournait nerveusement les pages de son bréviaire. Toute sa volonté tendue cherchait évidemment à retenir son attention fuyante. Il ne me voyait pas, et, sans mon chien qui courut à lui, j'aurais rebroussé chemin pour ne pas le troubler dans sa lutte solitaire. Il se leva en m'apercevant, dans la crainte d'avoir laissé surprendre quelque chose de luimême. Je lui tendis la main d'amitié, en disposition de faire halte pour causer, cette fois, si je n'avais cru lire dans ses yeux une supplication de passer sans rien dire. J'obéis à l'invitation muette. Mais, cédant à je ne sais quel besoin de parler :
— Monsieur le curé, fis-je, vous devriez prendre garde. Il y a des serpents sous ces pierrailles. On a dû vous le dire.
— Oui, je le sais, répondit-il sourdement. Ce pays est infesté de vipères, de bien vilaines bêtes, monsieur. Je vous souhaite de vous en garder à votre tour.