FAUSTINE AU VILLAGE
Aux champs comme à la ville, il faut bien que l'homme se montre le même, puisque la culture la plus raffinée ne saurait changer les données de la créature. Le décor, le conflit des impulsions naturelles, les possibilités d'action peuvent être aussi différents qu'il vous plaira de l'imaginer. Il restera toujours un identique fond d'intérêts, de passions aux prises dans le champ que mesure à notre activité l'inflexible loi des organes. Pourquoi donc s'écrier quand l'on rencontre dans le plus médiocre hameau le spectacle commun de cette même humanité dont nos annales nous fournissent un si curieux assemblage de représentations légendaires ? Sottement nous nous arrêtons ébahis devant certaines figures que l'imagination magnifie au delà des proportions humaines pour en faire ces monstres de bien ou de mal que la fable historique lègue à l'émerveillement de la postérité. Sans rien dire de la part énorme qui doit être faite aux circonstances dans la genèse des hommes d'action, il apparaît assez que la plupart des caractères mis en relief par les scribes de touie dénomination subsistent communément parmi nous, avec cette seule variante
qu'ils évoluent dans un milieu diflFérent. Mais il est beaucoup plus facile de mettre sur un piédestal Marc-Aurèle ou Faustine. comme types consacrés, que de les retrouver, de les observer, de les déterminer dans les conditions que la vie moderne impose aux manifestations de leur développement.
Je n'ai pas connu Marc-Aurèle, et c'est tant mieux, si j'en crois l'aimable fille d'un de ses plus fameux apologistes, qui m'a confié que l'époux de l'incontinente Faustine fut un « affreux raseur », comme le prouvent les débordements où cette impératrice fut obligée de se jeter pour se consoler des pensums que lui infligeait son philosophe de mari sous la forme d'excitations doctrinales à la pratique de toutes les vertus. J'ai, sans doute, comme d'autres, discerné des parties de Marc-Aurèle en nombre de personnages fort éloignés du trône qui se plaisaient dans l'exercice de la simple bonté, sans croire que l'univers leur dût des félicités éternelles en retour du peu de bien qu'ils pouvaient faire. Mais le Marc-Aurèle complet ne s'est pas présenté à ma vue, soit que j'aie jeté les yeux sur les têtes couronnées, soit qu'il ait manqué simplement la couronne aux Marc-Aurèle en devenir que le hasard, le destin ou la Providence, par la grâce de qui tout arrive indift'éremment, avaient confinés dans le domaine restreint d'une existence obscure.
En revanche il m'a été donné de rencontrer une Faustine. Une Faustine vraie qui, pour être fort différente de celle que les médailles et les statues nous font connaître, n'en montrait pas moins la même inconscience candide daos la recherche impudique de la volupté. Celle-ci, sans doute, causa moins de scandales parmi les nations — n'ayant pour public qu'un village au lieu d'un empire — ne souleva pas à
DANS L'AMOUll 24T
l'adresse de son époux les moqueries des foules assemblées au théâtre, mais il faut pourtant lui tenir compte de ce qu'elle dépensa consciencieusement toutes les forces de son intellif^ence et de sa chair dans les voies publiquement tracées par l'impératrice romaine. Sans être impératrice elle-même, son mariage la mit en assez haute dignité pour qu'elle ne fut jamais connue de srs contemporains sous un autre nom que celui de « la Reine ». Je suis contraint d'avouer qu'elle était de naissance assez basse. Mais, devenue l'épouse d'un simple vitrier qui s'appelait Leroy, le villageois vendéen, qui féminise tous les noms propres quand ils désignent une créature dii sexe enchanteur, avait salué dans la vitrière « la Reine » du hameau.
Reine, elle le fut vraiment, par la domination souveraine d'une volonté de luxure qui s'imposa, jusque dans sa vieillesse, aux homrnes que brûlait le feu de son regard. Non que la « Reine » fût belle comme on pourrait le croire. Pour vaincre, elle n'eut besoin ni de culture, ni d'esprit, ni de beauté. L'éclat de la couronne, même, lui fut inutile pour attirer et retenir le culte de ses sujets. En cela supérieure au modèle dont elle n'entendit certainement jamais parler, qu'elle n'avait pour l'assouvissement de sa lubricité que la seule ressource d'une fougue de chair irrésistible. Sur un seul point peut-être au-dessous de la Romaine, elle ne connut pas la volupté de s'avilir. Pour descendre, il faut se trouver d'un degré au-dessus de quelqu'un ou de quelqne chose.
Petite femme sèche et maigre, au teint jaune^ la « Reine « n'eût attiré l'attention de personne sans deux yeux de diamant noir où brillait la flamme ardente du désir. Elle parlait peu, et, quoi qu'elle pût dire, ses
paroles appelaient moins l'attention de l'interlocuteur que l'unique question du sombre regard lascif qui fouillait l'homme jusqu'à la peau et mettait en sursaut ses moelles. Court vêtue, un mince jupon de droguet, une camisole flottante composaient tout son ajustement. Des bandeaux noirs, lissés à l'eau, encadraient les tempes, où battaient les ailes blanches d'une petite coifife posée de travers au sommet du chignon. De larges narines frémissantes, une bouche restée tordue des frénésies de la chair complétaient la physionomie de gouge en concupiscence.
La nature avait fait « le Roi » — Marc-Âurèle de la vitre — de tous points le mari convenable. Un long corps étiré, oscillant comme roseau à tous les souffles de passage, pliant toujours et ne rompant jamais, s'achevait en une petite pomme décolorée sans poil de face ou de tête, sans expression de pensée. Un filet de voix ridiculement grêle. Une passivité de mouton, avec une tremblante contraction des lèvres qui manifestait en même grimace de sourire heur et malheur, tout le cycle des sensations de la vie. La seule marque d'individualité, c'est que « le Roi » — par les affinités sans doute du trône et de l'autel — était d'Église : fils de sacristain, des plus assidus aux offices en compagnie de madame son épouse. Entre temps, ses verres sur le dos, avec brosses et pots de couleur, il déambulait lentement de village en village à la recherche d'une vitre à remplacer, d'une barrière ou d'une porte à gâter de ses affreux badigeons. Tout cela sans bruit, sans inutiles propos, sans discussions vaines sur le prix de l'ouvrage. Quand il avait dit . « c'est vingt sous », on pouvait ne lui en donner que dix-neuf.
— Bon. bon, faisait-il, ce sera pour la prochaine fois.
DANS L'AMOUU 249
El il s'en allait sans qu'on piU savoir si c'était sur un regret ou sur une espérance.
Mauvais ouvrier, d'ailleurs, par inattention ou stupidité naturelle, mais minutieux dans sa sottise. Une vieille porte repeinte « jusque dans les trous » lui paraissait le comble de l'art. Ni aimé, ni haï : simplement méprisé comme vaincu.
Tandis qu'il errait, en quête du travail, l'épouse, abandonnée aux impulsions de son tempérament, laissait errer ses yeux du seuil conjugal sur le grand chemin, harponnant du regard toute proie au passage. L'absence, il est vrai, favorisait le jeu. Mais la présence du « Roi » n'était pas pour gêner la « Reine » qui lui trouvait quelque besogne à faire dès qu'il se présentait un visiteur. L'habitude s'en établit si bien que le débonnaire, se sentant importun, en vint à gagner le large discrètement au premier bruit de sabots. Que de fois Marc-Aurèle crut devoir à sa philosophie de contenter Faustine de la même manière !
Le « Roi » avait sur l'Empereur celte supériorité que toute préoccupation d'intérêt était nécessairement absente de sa pensée, la simplicité rustique n'ayant point encore rabaissé au niveau d'un marché d'argent l'acte qui, dans toute l'échelle des créatures, suffit à sa propre récompense. Le grand Marc-Aurèle, hélas! ne pensait pas de même, et lorsqu'il répondit par un refus à la proposition de répudier Faustine, en alléguant qu'il lui faudrait en ce cas ^ rendre la dot » — qui n'était rien de moins que l'Empire — il se classa de lui-même en fort mauvaise compagnie. Notre vitrier lamentable ne connut point des sentiments si bas. Aussi s'abstint-il de l'indigne comédie du philosophe couronné, qualifiant sa moitié de « très bonne et très fidèle épouse » et remerciant les Dieux de lui avoir donné « une femme
si complaisante, si affectueuse et si simple ». On n'a que faire de ces trop cyniques mensonges dès qu'il n'y a personne à tromper.
Il me semble qu'un parallèle attentif de la « Reine » et de l'Impératrice ne tournerait pas plus à l'avantage de cette dernière. Je sais que la mansuétude de Renan s'est exercée en faveur de Fausline Seconde, dans l'espérance peut-être d'atténuer l'aspect fâcheux de certains traits de Marc-Aurèle. L'ensemble suffit, sans le détail de chaque aventure. « Elle n'entra pas dans la vie de son mari, dit plaisamment l'auteur de la Vie de Jésus, elle eut des goûts hors de lui ». Le bon empereur le « comprit », en souffrit et se tut. Son principe absolu de voir les choses telles qu'elles doivent être et non telles qu'elles sont ne se démentit pas. En vain on osa le désigner sur la scène comme un mari trompé. Les comédiens eurent beau nommer en public les amants de Faustine, il ne consentit à rien entendre. De cette « implacable douceur » dont Renan nous fait l'éloge, Marc-Aurèle lui-même nous a donné la triste explication en invoquant le lien indissoluble qui unissait la fille d'Antonin à l'Empire.
Même à suivre Renan, le compte de Faustine reste assez chargé pour que la vitrière vendéenne puisse affronter sans crainte une juste comparaison. La « Reine » ne provoqua jamais un scandale public en un lieu où l'on ne connaît ni presse ni théâtre. Dans ses faveurs, toujours prêtes, elle ne confondit point à plaisir toutes les classes sociales, du plus haut au plus bas, risquant d'inspirer à la malveillance publique le mépris de l'ordre établi. Ses pairs seuls furent admis à ses embrassements. Aucune rivalité, d'ailleurs, car nul ne put se plaindre d'un dédain ni d'une préférence. Faute de posséder une puissance au delà de ses
faibles moyens, la Fausline moderne ne fit strictement que la quantité de mal nécessaire à la satisfaction des désirs compatibles avec la modestie d'une condition au-dessous de laquelle il n'était rien. Par elle une heureuse jeunesse se vit initier à des joies qui, sans cette providentielle intervention, ne lui eussent été révélées que plus tard. La vieillesse lui dut de beaux regains, et l'âge mtir trouva dans l'aubaine de son cœur le facile moyen de diversifier Icxislence monotone. Les femmes elles-mêmes finirent par s'accommoder de l'inévitable en disant « Ça ne compte pas ». Faut-il ajouter que la w Reine » eut sur sa fameuse devancière la supériorité d'une descendance nombreuse — représentation diversifiée de paternités inconnues? Enfin point de scélérat, à la façon de Commode, dans sa progéniture. Aucun membre de la famille jusqu'ici n'a connu la guillotine ou le bagne. Et l'on a dressé des statues à la Faustine de l'histoire, et l'on a frappé des médailles à son image. Et son époux, son époux lui-même, dès qu'il l'eut perdue, lui éleva des autels, institua en son honneur, un culte de Divinité. 0 injustice des hommes! L'idée ne vint à personne de déifier notre humble « Reine <\ Morte, elle s'en alla, sans cortège, au cimetière, et ne connut des pompes religieuses que ce qu'en peut offrir l'Église quand elle n'attend qu'un salaire dérisoire de ses intercessions rituelles auprès du Créateur. Si la suprême Providence s'est contentée de ce peu de requête pour admettre la pauvre « Reine » défunte aux joies célestes des bienheureux, c'est qu'elle lui aura tenu plus de compte de ses œuvres que des prières dont sa charité du genre humain fut récompensée.
Quant à l'époux, rien ne permet de croire qu'il lui vint de sa moitié autre chose que du contentement. En
aucun temps le plus léger bruit de quei'elle. Des àmcs égales, chacune dans son domaine. Jamais « Le Roi » n'eut l'idée, à l'imitation de son antique modèle, de mettre en forme de « Pensées » les mensonges de sa vie. La raison en est simple. Il ne connut ni pensées. ni mensonges. Il accepta la destinée, sans même savoir que c'était philosophie. Si Renan lui avait dit que « l'adieu au bonheur est le plus sûr moyen de trouver le bonheur », il n'aurait pu'que hausser les épaules sans comprendre, faute d'avoir connu bonheur ou malheur. Il a vécu sans s'être plaint du sort qui l'avait jeté dans le monde au carrefour^de sombres voies, sans rien demander à la vie, sans chercher des consolations dans « l'enchantement du désenchanté ». Qui sait si sa grimace fut d'amertume ou de "contentement, ou si encore elle fut tour à tour — ou même simultanément — des deux sensations contraires? Il n'eut ni haine ni amour. Tout comme ceux qui l'en méprisent, il se laissa pousser par 1 1 vie, bonne ou mauvaise, jusqu'au promontoire final du grand saut dans l'oubli. Il dort... Ne le réveillons pas.
LEXPIATION DE REBECCA
Rébecca Lœwenthal appartenait à cette classe de vierges qui sont folles de leur corps. Que le lecteur lui pardonne! Cette folie lui était venue, ainsi qu'à beaucoup d'autres, par la dangereuse vertu du raisonnement.
Née à la lumière du jour dans l'obscurité d'un immonde taudis du ghetto d'Amsterdam, elle avait progressivement rampé de la puanteur des chiffons entassés dans la cave paternelle aux émerveillements de la rue hollandaise. Comme le Jahveh de la Genèse, dans la naïve et courte joie de son effort de création, elle vit que « c'était bon », et manifesta, de ce moment, pour les plaisirs du ruisseau, une prédilection particulière.
L'amusement, d'abord, fut des simples ébats enfantins communs à toutes les classes de l'espèce humaine. Mais les jeux du premier âge ont beau se ressembler par l'identité des puériles convoitises traduites en mêmes cris, en mêmes gestes d'appropriation, il n'y en a pas moins une notable différence éducative entre les leçons de la boue et celles de la niirsenj dans les palais soigneusement clos qui gardent des contacts extérieurs la fragile progéniture.
Inconsciente des fatalités du sort, Rébecca vécut ses
premières années dans la béatitude parfaite de l'être dont les simples désirs n'atteignent pas encore au niveau des satisfactions qu'oCfre le monde. L'enfant avait faim : elle mangeait, et les plus grossiers aliments lui étaient un régal exquis. L'enfant avait sommeil : elle dormait, et le grabat vermineux où s'étiraient délicieusement ses jeunes membres lui semblait la couche des rois. D'où lui serait venue l'idée de souhaiter autre chose quand aucun besoin de vie développée ne sollicitait ses cupidités en devenir'?
Il y a bien le domaine des jouets, où déjà s'accuse la distinction profonde entre les enfants qui ont et les enfants qui n'ont pas. Par bonheur, les adultes seuls sont conscients de la différence entre les inventions coûteuses qui font l'ennui des « petits riches » et les fabrications rudimentaires dont s'amusaient les petits pauvres. Une charrette faite d'une écorce de concombre sur des roues de bouchons, un esquif taillé dans un fond de chapeau donnaient à Rébecca toute la somme d'amusement qu'il lui était possible de concevoir. Compagnes et compagnons de plaisirs ne faisaient point défaut, tous, sans<raffmements de courtoisie ou même de simple pudeur, mais remplaçant l'artifice des attitudes compassées par l'élan naturel des premiers instincts de la jeune bête en joie de se répandre. A l'école, on n'apprend pas toujours ce que le maître enseigne. En revanche, il vient de plus efficaces leçons des élèves — surtout de ceux qui ont soif d'annoncer des choses nouvelles. Rébecca apprit de tout le monde, même du professeur.
En dépit d'une rare précocité, elle n'en était pas encore arrivée à débrouiller le chaos de « l'ordre social », lorsqu'un jour d'hiver, comme elle grelottait dans la neige, pleurant des larmes gelées, il lui vint la vision
DANS LAMOUR 2o5
d'une enfant de son Age, rose et riante sous les caresses d'une somptueuse fourrure. A cet heure spéciale, ce spectacle, qu'elle avait vu de tout temps sans y prendre garde, la frappa. Un tlot de questions tout à coup lui jaillit aux lèvres. Mais devenue subitement défiante, par l'apparition d'un mystère inattendu, son premier mouvement fut de dissimuler d'abord ses pensées. Ni frères ni sœurs. Le père absent, tout le jour à « ses affaires ». La mère au trafic des chiffons, parfois occupée à « causer » avec des visiteurs, loin des yeux importuns.
Les questions qu'aucun interlocuteur ne s'offrait pour résoudre, Rébecca se les posa délibérément à ellemême avec la rigueur mathématique qui est le propre des jeunes pensées. Bientôt, elle eut découvert d'un premier effort d'analyse, que le monde se compose de gens qui ont « tout ce qu'ils veulent », et de gens qui n'ont pas du tout — mais pas du tout — ce qu'ils voudraient. Cet état de choses lui parut, je dois le dire, scandaleusement défectueux, et l'estime oîi elle avait tenu jusqu'alors le Jahve h d'Israël en fut si fort diminuée que toute action de grâces désormais fut jugée par elle superflue. Car elle s'était rendu facilement compte que le Dieu créateur l'avait placée dans le compartiment des dépourvus.
Cependant Rébecca avait l'esprit trop subtil pour ne pas pousser ses observations plus avant. Résolue à pénétrer les mystères de l'ordre établi pour eu tirer avantage, et changer, s'il se pouvait, sa place mauvaise pour une place meilleure, comme Pascal refaisant Euclide, elle arriva par la force de son génie h une enfantine reconstruction des premiers principes de l'économie politique. Elle fit cette découverte que les hommes qui avaient et les hommes qui n'avaient pas trafiquaient incessamment entre eux d'une façon sur-
2r;6 AUX EMBUSCADES DE LA VIE
prenante, chacun ayant pour ferme propos de donner le moins pour recevoir le plus et n'épargnant aucune peine pour y réussir. Le problème, ainsi posé, n'était pas pour lui déplaire, car le démon de sa race, sans qu'elle en eiit clairement conscience, lui suggérait déjà des espérances de succès dans d'inconnus trafics de l'avenir.
Elle en était à se demander anxieusement ce qu'elle aurait jamais à vendre, lorsqu'un riche bourgeois, un soir de printemps, la rencontra pensivement accoudée au parapet d'un pont, et, lui prenant le menton, lui donna sa parole d'honneur qu'elle était bien jolie. Il dit cela d'un tel ton de contentement que Rébecca s'en trouva à son tour toute réjouie. Enfin, il accompagna sa remarque flatteuse d'une offre si séduisante que Rébecca ne vit pas moins en lui qu'un messager direct de la Providence. Avait-elle tort ou raison? Je n'ai garde de me prononcer en cette délicate affaire.
Tout ce que je puis dire, c'est qu'à partir de ce jour. Rébecca vécut dans l'heureuse satisfaction d'une félicité sans mélange. Ayant eu la révélation d'une puissance de beauté dont la rémunération se trouvait dépasser l'extravagance de ses rêves, elle interrogea la glace du premier magasin, qui lui montra un pur ovale pâle, encadré de bandeaux noirs et avivé de deux prunelles sombres aux reflets bleuâtres qui ^lançaient des éclairs. « Maintenant, je comprends la vie », pensat-ellè. Elle avait quatorze ans.
Durant deux années, sans quitter ses parents, elle amassa, S3 privant de toute dépense, un trésor qui montait à plusieurs milliers de francs. Puis le riche bourgeois rencontré sur le pont, tout aux ardeurs tardives du déclin, l'installa de prime saut dans une demeure confortable qui parut à Rébecca la réalisation d'une splendeur princière.
Sans doute, il lui restait beaucoup à apprendre, mais ce « beaucoup » pour elle était un jeu. L'heureux maître de sa beauté s'aperçut bientôt qu'il avait atTaire ;\ forte partie. Il était pris dans un terrible engrenage de chair, et jusqu'à la mort il ne put Jamais se déprendre. La psychologie de Rébccca, d'ailleurs, était très simple. Ce n'était pas une femme de lucre, en ce sens, qu'elle n'avait point pour l'argent un culte particulier. Seulement, mise par le destin dans le cas d'envisager ses « occupations » au simple point de vue du négoce, elle mettait son « point d'honneur » dans le plus grand succès de ses « affaires ».
— Puisqu'il s'agit d'un marché, il faut faire le meilleur marché possible : tel était son raisonnement.
On peut dire qu'elle eut à cet égard toutes les satisfactions désirables.
Une considération particulière même suivit la fortune, quand on vit qu'elle vivait dans la simplicité, sans chercher à éblouir « les honnêtes femmes » d'une richesse enviée. L'attribution d'une petite rente à ses parents — très fiers d'elle — la fit classer comme une « tille de cœur ». Sa beauté merveilleuse attirait de toutes parts les plus fructueux hommages : ce qui n'empêchait pas l'ami de la première heure de lui demeurer invariablement fidèle.
Même, il arriva que le généreux banquier, chrétien pratiquant, eut des scrupules sur le péril d'un commerce avec le rejeton de la race déicide. Quand la foi parle, il faut obéir, ainsi que nous l'apprend l'histoire de Polyeucte. Rébecca, pieusement chapitrée, entrevoyant au bout de l'aventure une possibilité d'épousailles, abjura son « erreur », et reçut le baptême du Christ protestant. De ce coup, elle entra définitivement dans l'estime du monde, sans
encourir d'ailleurs la malédiction paternelle, en raison de la petite rente.
Une vie de parfait contentement. La fortune de Rébecca excitait l'enthousiasme de ses hommes d'affaires, car elle avait le flair des placements, le génie des spéculations sûres. On discutait sur le chiffre de ses naillions enfouis en d'inconnus coffres-forts, tandis que la tranquille millionnaire gardait modestement son train d'honnête bourgeoise. L'ancien ami était mort. Les propositions de mariage arrivaient à la douzaine, aussitôt repoussées que reçues.
Pourtant, l'âge avait déjà terni la pureté du visage où se découvraient, dans le rire, des stries, des plissements, précurseurs de sillons détestables. Les cheveux réclamaient l'office des préparations savantes. La sveltesse des formes, symbole du porte-feuille, s'enrichissait tous les jours. Et le pire, c'est que Rébecca, à mesure qu'elle voyait décroître le pouvoir de ses charmes, s'était soudainement éveillée à des sensations de plaisir qu'elle avait jusqu'alors plus facilement prodiguées qu'obtenu-es. D'un reste de tisons fumants, une subite flambée d'incendie. La flamme, assurément, avait encore de quoi se satisfaire, mais déjà de trop faciles adieux avaient éveillé l'inquiétude d'une femme habituée à provoquer les départs plutôt qu'à les regretter. L'heure allait-elle donc venir où la pécheresse subventionnée du péché devrait le subventionner à son tour?
Rébecca réfléchit profondément. Elle savait que, depuis Marie de Magdala, Jésus a des trésors de miséricorde au service des repenties. Il lui sembla que la religion, par le secours de sa parole et l'enivrement de ses, pompes, pouvait lui être d'un singulier secours en ce pas dangereux. Le culte de Luther, sans action sur les sens, paralysait l'élan de cette âme en détresse. C'est
DANS L'AMOUR 'i.'jgi
pourquoi uu séjour d'une semaine à Bruxelles la conduisit à abjurer sa seconde foi pour le catholicisme romain, par les soins d'un vicaire de Sainte-Gudulc, après une confession « pleine et entière » qui ne dura pas moins de trois jours.
Dès l'abord, en clTet, les premières effervescences cultuelles lui procurèrent une paix. Mais le démon de la chair, habitué depuis si longtemps à d'éclatantes victoires sur l'originelle vertu, manifesta sa puissance par de tels retours qu'il fallut se rendre à l'idée de lui faire sa part. D'abandonner la religion accueillante, dont l'inépuisable charité promettait, après de récents bienfaits, une abondance d'autres bienfaits encore, cela parut hors de question. Comment concilier des contradictoires? Confiante en son génie, Rébecca ne se laissait rebuter par aucun obstacle quand sa volonté le poussait à la conquête de l'impossible. Un jour enfin, après une méditation particulièrement laborieuse, elle se présenta devant son confesseur.
— Monsieur l'abbé, j'ai beaucoup réfléchi depuis notre dernier entretien. Je vous ai dit mes fautes, qui sont nombreuses...
— En effet, ma chère enfant.
— Vous m'avez répété que je ne saurais les racheter sans une expiation dont vous avez laissé le choix à ma « conscience, bourrelée », comme vous avez dit, « de remords ».
— Il m'a semblé, vous voyant en si grand repentir de vos défaillances...
— Eh bien! mon Père, après avoir longtemps cherché l'expiation la mieux appropriée, après m'ètre demandé si, en raison de ma grande fortune, des dons d'argent aux œuvres de l'Église ne pourraient pas...
— C'est le Ciel, ma fille, qui vous inspira cette noble
pensée. Des dons d'argent ont une grande vertu, car ils accroissent le champ d'action de l'Église pour le salut des âmes et le triomphe du Seigneur... Vous avez beaucoup péché. Il faut donner en proportion de vos moyens. Plus grande est votre richesse, plus nombreuses ont été vos fautes. Puisque l'or fut le salaire du mal, rejetez le loin de vous pour qu'il soit la rançon de votre àme. C'est le plus sûr... Nous construisons en ce moment un asile pour les orphelins,..
— ^lon Père, ce n'est pas aux orphelins que je songe.
— Aimeriez-vous mieux notre maison de secours pour les veuves? Les besoins sont grands pour tous les membres de notre troupeau.
— Mon Père, mes pensées ne vont point aux veuves.
— Une de nos églises fut frappée de la foudre, le mois dernier, par une dispensation de la Providence. Les frais de reconstruction s'élèveront, je suppose, à...
— Mon Père, ce n'est pas moi qui rebâtirai votre église.
— En ce cas, ma chère enfant, dites quels sont vos projets.
— Voilà. Nul ne sait mieux que vous mon Père, que j'ai comiparu au tribunal de la pénitence, et que l'absolution...
— Oui, oui. Mais cela n'empêche pas le rachat. Vous avez reconnu vous-même qu'une expiation était nécessaire.
— Assurément. Mais je veux expier par moi-même, bien plus que par mon argent, auquel je n'attache aucune valeur, et queje vous donnerai bien joyeusement plus tard si vous m'assurez que j'en doive recevoir là haut la récompense.
— N'en doutez pas. Je puis nous fournir à cet égard une cerlilude absolue.
DANS LA.MUUR 2Cl
— Bon, bon! Mais d'abord, il me semble que c'est de moi-même que l'expiation doit venir.
— Qu'enlendez-vous par là?
— C'est un peu difficile à dire. J'ai péché dans ma chair, n'est-il pas vrai ?
— Hélas!
— C'est donc la chair qui doit racheter la chair.
— Un cilice ? La flagellation ?
— Il y a d'autres moyens, murmura la pécheresse en baissant les yeux. Tous les jours, j'entends dire que des ouvriers, des ouvrières, pour vivre, louent le travail de leurs muscles aux « patrons » qui peuvent le payer. L'Église n'y voit pas de mal. Mon cas est-il si dilTérent? Ne protestez pas, mon Père. Je veux bien me juger sans indulgence, comme vous faites. Mais si je donnais un exemple peut-être sans précédents, si je renonçais à tout profit, à tous honoraires pour l'amour du prochain si ce que j'ai donné jadis pour de l'argent... Vous comprenez bien ce que je veux dire, n'est-il pas vrai?...
— N'insistez pas, je vous en prie.
— ...Je le donnais maintenant pour rien à des malheureux qui en ont besoin, est-ce que l'expiation?...
— C'est cela, votre expiation? s'exclama l'abbé suffoqué détonnement.
— C'est cela, répondit Rébecca triomphante. L'abbé s'était levé.
— Ma fille, il faut prier. Vous reviendrez me voir. Rébecca se répandit en prières. Mais, en dépit de
tout, s'en tint au mode de châtiment qu'elle avait résolu do subir. A l'heure où j'écris, elle se l'inflige encore avec une résignation admirable. L'Église n'a point perdu contact avec sa pénitente. Quand cette première partie de l'expiation sera terminée, on pense qu'il sera question de l'autre.