PUISSANCE OU DÉCOR
J'ai un camarade de collège qui est maire d'une jolie ville dans l'ouest de la France. Ce n'est pas une de ces villes, réputées « vivantes », qu'empeste la fumée des usines, que trouble le tapage assourdissant des chariots de ferrailles. Non. Les rues sont paisibles, et même décentes, car on n'y rencontre point ces cohues misérables que l'usine dégorge sur les voies publiques à la nuit tombante. Point d'industrie, et juste ce qu'il faut de commerce pour satisfaire aux besoins primordiaux des citadins : partant, le luxe des parvenus n'y déploie que la quantité d'insolence utile à l'émulation de la vie, et la jnendicité, réduite au nécessaire, y semble une distraction plutôt qu'un ennui pour l'honnête bourgeois qui sort de chez lui tout exprès dans l'espoir de trouver des sujets de conversation. On se promène sans crainte de dérangement, au beau milieu de la chaussée, les yeux en quête de surprises. On se rencontre, on fait cercle sur le pavé.
Les questions se croisent :
— D'où venez-vous ?
— Où allez-vous?
— Je passais.
— Moi de même.
— Voulez-vous marcher jusqu'à la gare? Ce sera bientôt Theure du train.
Cependant, les femmes, les enfants s'attardent aux trottoirs où les appelle la curiosité des étalages. Au seuil de la boutique, une voix invitante convie à l'examen des nouveautés du jour. D'amicales causeries s'engagent sur ce qu'on dit, sur ce qu'on fait, sur ce qu'on pourrait faire. La place du Commerce elle-même est d'une bonhomie touchante, malgré les impulsions mauvaises de la concurrence. Le« mouvement des affaires » se manifeste par d'intimes entretiens à voix basse où la rivalité se fait aimable. L'Esplanade elle-même qui, aux heures marquées, résonne du bruit des armes entrecoupé des commandements militaires, donne l'impression d'une martialité de tout repos par la molle paix ambiante qui adoucit jusqu'aux classiques jurons de la fureur guerrière.
L'activité principale de la ville est au quartier des couvents. De hautes murailles enclosent des jardins dont les fleurs et les fruits font prime sur le marché. Des ouvroirs, des fabriques de vêlements, de lingerie, de fleurs artificielles, de mixtures alcooliques placées sous le patronage de quelque saint du paradis, s'alignent en tiles de bâtiments qui se continuent ou se croisent. Ruches fermées qui refusent au labeur incessant de l'abeille le délassement de l'envolée. Des fenêtres grillées où la règle interdit d'apparaître. Des issues — soigneusement gardées — au va-et-vient des marchandises. De loin en loin, une porte basse aveé guichet de sûreté. Sans bruit, une cornelte sort, puis une autre, bientôt suivie de nouvelles coiffes blanches, tandis que l'huis voisin s'ouvre discrètement ù l'appel léger de silencieux fantômes rasant le mur qui s'engouffrent
tout à coup dans la trappe de ténèbres. Ce sont les ouvrières de Dieu qui vont quêter dans le monde inférieur le méprisable argent dont la Providence a besoin pour sanctifier ses propres œuvres. Elles partent les mains vides, rentrent glorieusement chargées de la moisson qui s'engrange pour rèlernité. Autant de gagné sur Mammon. Compagnons du même labeur, des Pères passent par petits groupes, marchant d'un pas hardi, à la conquête du monde. Puis c'est la procession des dévoles qu'invitent les oraisons de la chapelle ou les entretiens du parloir. L'empressement au Sacré-Cœur pour qui la cathédrale elle-même est délaissée. Les jeunes vierges, sous l'œil maternel, se rendant, mines confites, au tribunal de la pénitence. Les éphèbes béats à qui des soins pieux ménageront d'heureuses rencontres pour les unions profitables. L'évéché dominateur, centre d'un monde séparé du monde. Une vie énorme qui n'est pas la vie.
Telle est, à vol d'oiseau, la ville où mon ami exerce, à la satisfaction de tous, la magistrature municipale suprême depuis une trentaine d'années. C'est un homme doux qui, par un savant équilibre de concessions, donne à ses partisans la satisfaction de penser qu'il faitw tout ce que permet la situation », et à ses adversaires le sentiment que sa prudence les sauve d'une catastrophe sociale imminente. On n'obtient pas ce résultat sans peines, et mon ami, qui a des renies, ne ménage point son labeur. Le souci de sa ville ne quitte jamais sa pensée. Il veille avec une égale sollicitude sur l'évéché, l'hôpital , le jardin des plantes, le théâtre, la caserne, le café-concert et le couvent. Les écoles laiques et les confessionnelles se partagent ses sympathies. Il est l'ami de tous et se plait à répéter : « Notre ville est une grande famille. »
Mais depuis la première famille biblique, où le Malin
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fit tant de dommage, il s'est toujours trouvé un curieux mélange de bien et de mal dans les divers groupements fumiliaux qui en furent ■ la conséquence. L'aimable ville dont je viens de parler n'est pas sans avoir des (/e^soKs, comme toute autre, et M. le maire, chevalier de la Légion d'honneur, lauréat de l'Institut, bon père et bon époux, se voit obligé de donner ses soins aux établissements qu'une municipalité paternelle doit à la satisfaction des parties basses de notre nature. Jusqu'à ces derniers temps, j'avoue que cet aspect des préoccupations municipales de mon excellent condisciple avait échappé à mon observation. Lorsqu'il venait me voir à Paris, où l'appelaient d'obligatoires visites dans les ministères, la conversation était de ses marchés, de sa voirie, de ses tramways, de ses écoles mêmes, et toujours, il m'épargna l'ennui de chercher d'autres sujets d'entretien. Un hasard devait m'initiera de plus redoutables mystères.
Me trouvant de passage en sa ville, j'allai tout droit frapper à la porte de mon ami. Une servante m'informa que je le rencontrerais à la mairie, où il avait un rendez-vous après la fermeture des bureaux. Ce zèle excita mon admiration, et, pour laisser le devoir prendre le pas sur l'amitié, je pris le cheisiin des écoliers afin de ne pas troubler le chef de la municipalité en cours d'affaires.
Le jour tombait. L'hôtel de ville était désert. La porte céda sous ma main. Un bruit de pas dans les hauteurs me fit supposer que le concierge vaquait à quelque occupation supplémentaire. Je montai le grand escalier. Pas un garçon de bureau. Arrivé à la porte où se lisaient les mots fatidiques : « Cabinet de M. le maire >, je frappai, et sur la réponse d'une voix bien connue, j'entrai.
Mon ami était à son bureau, donnant audience à une
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dame vêtue de noir. Des plans multicolores étaient étalés devant eux. Une main finement gantée désignait un emplacement marqué au crayon rouge.
— Oui. Trois établissements distincts, disait la visiteuse. Ce serait un progrès. Notre ville doit marcher avec le temps, monsieur le maire. Vous ne pouvez faire moins pour vos administrés.
Mon ami se leva.
— Pardonne-moi, dis-je, d'entrer chez toi comme dans un moulin. Je n'ai trouvé personne.
— Il n'y a pas de mal, fit-il après une exclamation de surprise. J'aurai fini tout à Theure. Veux-tu m'attendre dans le cabinet de l'adjoint! Il y a des journaux sur la table.
Je passai dans le cabinet de l'adjoint. Mais, je ne sais comment, la porte se trouva mal fermée. Les paroles des deux interlocuteurs m'arrivaient si distinctes que, forcé d'entendre, je ne pus bientôt me défendre d'écouter. J'avais rapidement interrogé du regard la femme à qui le maire donnait rendez-vous à la maison commune apj'ès la fermeture des bureaux. Sous la voilette pointillée, les traits m'avaient paru beaux encore, bien que fatigués. Des yeux clairs, sans ingénuité, démentaient le candid© appareil des bandeaux à la vierge, trop noirs sur le visage trop blanc. Le ton tranquillement assuré de la voix, comme l'élégante simplicité du costume, disaient la Parisienne sans tache de province. Une commerçante, pourtant, si j'en pouvais juger par la phrase que j'avais surprise. Mon étonnement fut extrême lorsque, la conversation reprenant, j'appris, par le secours de la porte entre-bâillée, qu'il était question, entre le maire et la dame mystérieuse, des <i classes dirigeantes «.
Sans vergogne, je m'approchai et prêtai l'oreille.
— Assurément, vous êtes estimé, aimé de toute noire ville, disait la voix féminine, et c'est à juste titre. Mais je ne vous apprendrai rien, monsieur le maire, en disant que le gouvernement... Enfin passons. Le peuple ne se plaint pas trop. Les commerçants se contentent d'un petit gain. Ils sont si pingres! Mes petites bonnes vous en diraient long là-dessus. Mais les classes dirigeantes! Qu'est-ce que vous faites pour les classes dirigeantes?
Le maire éclata de rire.
— Alors, dit-il, c'est au nom des classes dirigeantes?...
— Sans doute, monsieur le maire. Ah! je sais bien que vous avez rétabli les processions, autorisé les reposoirs. Ces messieurs disaient, l'autre jour, qu'on vous en tient grand compte à l'évêché. Mais si nous convenons tous qu'il faut de la religion sur la terre, vous ne nierez pas qu'il y a autre chose aussi. L'homme n'est pas parfait. Le corps veut sa part, après l'âme. Il la demande même plus impérieusement, vous pouvez m'en croire, et les services qui obtiennent la plus utile reconnaissance ne sont pas toujours ceux qu'on peut crier sur les toits.
— Vous me permettrez, madame, de m'élever audessus de ces considérations. .le n'envisage que l'intérêt de mes administrés.
— Eh bien, justement. Que disais-je?
— Qu'importe à mes administrés que votre nouvel établissement soit dans un des immeubles de la ville?
— Il importe beaucoup, puisque votre immeuble est conligu au mien et que de ce cùté-là seulement il m'est possible de m'étendre.
— Fondez une maison ailleurs.
— Ailleurs ce ne sera plus ça. Le luxe coûte cher.
Pour renlrer dans mes frais, il me faut ma combinaison de personnel.
— Qu'appelez-vous votre combinaison de personnel?
— Mon Dieu, monsieur le maire, je veux bien tout vous dire. Aussi bien le faut-il, puisque je vous demande une faveur. La police, d^ailleurs, a dû vous renseigner.
— La police?... Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— C'est très simple. Mes deux immeubles, adossés l'un à l'autre, ont façade, comme vous savez, l'un sur la rue de la Loire, l'autre sur la place aux Veaux. Le ([uarlier de la Loire est bourgeois, l'autre est purement populaire. Au Carfmn-^/ew, place aux Veaux, c'est deux francs. Dix francs, rue de la Loire, à la Gerbe-dCOr. Bien entendu, vous ne vous êtes jamais demandé comment je pouvais faire mes frais à si bas prix et donner de temps à autre un billet de cinq cents francs à l'ouvroir prochain des bonnes sœurs.
— Un billet de cinq cents francs?
— De cinq cents francs. Je rachète ainsi ce qu'il peut y avoir d'injustement sévère pour nous dans les jugements humains. Quel est donc le secret de cette prospérité qui vous cause tant de surprise? Rien d'autre que ma combinaison de personnel. Les deux maisons communiquant, j'affecte au double service un personnel unique : voilà toute l'affaire. Je sais que je puis compter sur votre discrétion.
— Un personnel de serviteurs?
— Non, non. Le personnel qui travaille. Ces dames, enfin.
— Comment? Ce senties mêmes?
— Les mêmes. Les deux francs, les dix francs ont identiquement la même fourniture, mais différemment apprêtée. C'est l'habitqui fait le moine, chez nous. Pour les deux-francs on ne se met pas en frais, vous pensez
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bien. Une pelile robe montante, et juste les dessous nécessaires. Les di.r-francs, ont le décolielage, les falbalas, les tleiirs dans les cheveux. Huit francs de supplément, au prix où sont les illusions, ce n'est pas cher. Le maire ne put s'empêcher de rire.
— Je vois que ma combinaison vous égaie. Qu'est-ce qui me Ta suggérée? La connaissance de l'homme n'est-ce pas? Là-méme où il vient chercher la réalité la plus nue, c'est le cas de dire, il veut encore la fête des apparences. Eh bien ! on lui en donne, des apparences. D'un gobelet d'étain ou d'une coupe d'or, la même eau, boueuse si vous voulez, n'a pas le même goût à nos lèvres.
— Nous voilà bien loin de rimmeublo municipal, observa lo maire, désireux de couper court.
— Mais non, monsieur le maire, c'est toute la question. Si je puis avoir la maison d'angle communiquant avec mon immeuble, j'ouvre un établissement de luxe. Un louis, pas un centime de moins.
— Toujours avec... le même personnel?
— Sans doute. Je l'augmenterai, naturellement.
— Alors, pour deux francs et un louis...
— Le même... cœur. Mais dans un autre cadre. Je ne ménagerai ni costumes ni accessoires. Le décor, il n'y a que ça.
— H me paraît bien difficile que la municipalité se prête...
— Écoutez, monsieur le maire, pas de bégueulerie entre nous. Est-ce que nous ne sommes pas vraiment associés déjà pour une œuvre de nécessité sociale? Un peu plus un peu moins, qu'est-ce que cela peut faire?
— La municipalité en délibérera. C'est tout ce que je puis vous dire.
Le bruit des chaises m'indiqua qu'on se levait.
— Un dernier mot, monsieur le maire, fit la dame du Cadran-Bleu et de la Gerbe-d'Or. Des établissements comme les miens sont un élément indiscutable de moralisation. La preuve en est dans le concours légal de toutes les municipalités. La principale occupation des filles libres {ce mot fui dit avec mépris), des cocottes, est de troubler les ménages. Les divorces, le plus souvent, n'ont pas d'autre cause. Avec nous, rien à craindre.
— Je sais, je sais, répondait le bon maire pour en finir.
— Puisque vous savez, monsieur le maire, pourquoi ne pas assurer le plein bénéfice de l'institution aux classes dirigeantes? Mon S3'Stème me permet de déployer des splendeurs pour attirer et retenir tous ces messieurs qui m'encouragent. C'est la paix conjugale dans les hautes classes.
— Nous verrons, nous verrons...
La porte se referma et je profitai du bruit pour clore doucement le battant indiscret qui m'avait mis en tiers dans Tofficielle conversation. Mon ami me trouva lisant le journal, ainsi qu'il m'avait conseillé. Comme il s'excusa de m'avoir fait attendre :
— Affaire de service, sans doute? répliquai-je.
— Oui, dit-il en riant, affaire de service municipal. Tu ne saurais imaginer tout ce qui rentre dans mes attributions.
Et d'un trait il me narra l'aventure que je dus feindre d'ignorer pour lui laisser le plaisir du récit. Notre conclusion fut, avec la matrone philosophe : « Le décor, il n'y a que ça. » Et nous nous en allâmes par les rues, laissant prendre nos yeux aux artifices de toilette dont se rehaussent les créatures, sans que la pensée nous vînt des réalités travesties sous rajustement.