‹ Aux embuscades de la vieChapitre 30 sur 42 · UN BON MENAGE · texte numérisé non relu

UN BON MENAGE

Il y a de bons ménages, contrairement au dire des romanciers. Il y a des époux qui s'aiment et vivent heureux, dans la vie commune, jusqu'à la fin de leurs jours. Les conditions de cet accord, les circontances de ce bonheur ne sont peut-être pas toujours ce qu'un esprit uniquement préoccupé d'esthétique sociale pourrait recommander. Qu'y faire ? Depuis quelques centaines de siècles, il n'est pas une vertu en faveur de laquelle les plus nobles esprits n'aient lancé dans le monde des recommandations aussi belles de forme que sublimes de raison. En sommes-nous changés? Qu'estce que l'histoire d'autrefois, sinon l'histoire d'aujourd'hui?

Il y a de bons ménages. Il y en a de médiocres. Il y en a même de mauvais. « Je suis le seul à savoir où mon soulier me blesse », disait un célèbre Américain, complimenté sur son heureux foyer. Homme ou femme, beaucoup peuvent reprendre à leur profit le même discours, car la Providence ne parait pas s'être préoccupée de nous chausser tous à notre mesure. Toute la question est des actes qui s'ensuivent. Les conseils làdessus ne manquent pas, et cela est d'autant moins

r.-l Al X EMBUSCADES DE LA VIE

?urpronanl que nous avons expressément chargé tout un corps de célibataires de diriger les ménages en instruisant mari et femme à part sur les plus secrets détails d'une vie dont la connaissance pratique échappe professionnellement à l'instructeur.

La formalité de ces avis étant tout ce qui intéresse, chacun en prend à sa mesure et ne laisse pas d'agir selon son humeur. L'un crie, l'autre se tait. Celui-ci se résigne à boiter philosophiquement jusqu'au tombeau, celui-là se fait amputer suivant l'art, tout à l'espoir de trouver une commodité relative dans une jambe de bois. Qui a tort ou raison ? Le dise qui peut atteindre la certitude en de telles matières. Pour moi, tout ce que j'ose alléguer, c'est qu'une règle à cet égard est plus facile à formuler qu'à justifier, vu l'infinie variété des problèmes et la complexité de la psychologie qui en pourrait fournir la solution.

Qu'il me soit permis, à titre d'exemple, d'esquisser brièvement l'histoire, aussi simple que véridique, du meilleur ménage que j'aie connu. J'avoue ce n'est pas un récit à retenir pour quelque Morale en actions. Il est très rare que le fait tout nu, sans l'embellissement de la fiction, puisse illustrer authentiquement les préceptes que nous sommes enclins à recommander plutôt qu'à suivre. Le seul mérite du récit est qu'il est vrai d'un bout à l'autre. Je n'en retranche, je n'y ajoute rien. J'ai connu les personnages. J'ai pu les suivre de l'œil dans la route ardue qui les a conduits du crime à la parfaite félicité conjugale. Je n'entreprends de prouver aucune thèse. Je raconte ce que je sais, ce que j'ai vu.

La grande Adèle fut une belle fille, selon le sens esthétique des champs. Grande, forte, haute en couleur, avec une tignasse rousse emmêlée et des yeux

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gris de fer qui ne s'étaient jamais baissés devant homme au monde. Son père, Girard, le marchand de poissons, l'employait à son commerce. En une lamentable charrette disloquée, derrière un petit cheval cagneux, incapable d'une autre allure que le pas, Girard partait, au soir tombant, pour Luçon, la grande viile, et revenait à temps pour écouler sa marée avant le repas de midi. Aussitôt l'arrivée, le poissonnier, la poissonnière et leurs enfants, chacun chargé de son panier de coquillages, de mulets, de soles, de merlans sous le varech poisseux, se répandaient dans le village, dans les hameaux, dans les fermes, pour offrir leur marchandise.

En ce trafic on fait beaucoup de chemin et l'on voit beaucoup de gens. Hardie, plaisante à voir, Adèle était partout bien accueillie. Ni propos ni gestes des jeunes gars du pays n'étaient pour lui faire peur. Le paysan, qui n'est pas plus sot que le citadin, a noté depuis longtemps l'utilité d'une agréable créature dans le négoce humain, dont l'art est d'appâter les acheteurs. Tout cabaret de campagne qui veut prospérer doit d'abord sorner d'une jolie servante. Il y a de toutes parts une demande de ^Dcauté. Faute de mieux, les hommes se rabattent philosophiquement sur la laideur. La vie se charge d'accommoder à peu près tout le monde.

Adèle, n'étant point de ces jeunes personnes qui font fonction de pis-aller, fut de bonne heure la bénédiction de sa famille. Le poisson de son panier semblait sauter tout seul dans la poêle à frire, bien que l'habile enjôleuse mît son orgueil à vendre au delà du prix fixé. Toute rencontre sur les chemins lui devenait une occasion de marché. Un baiser souvent était l'appoint. Quelquefois davantage. Ce qu'elle gagna, ce

qu'elle perdit à ce jeu serait aujourd'hui d'un compte difficile à faire. Aux dimanches, aux foires, elle se montrait belle en ajustements, en parures : c'était le profit. Son nom courait de bouche en bouche, accompagné d'histoires oîi la malignité publique n'avait pas toujours besoin de recourir au mensonge : c'était le déchet. Mais, loin de s'émouvoir de la chronique scandaleuse, elle en triomphait avec insolence, alléguant que les laiderons curieuses auraient eu trop de joie si elle avait pu trouver quelque occasion de médire d'elles à son tour.

— Quand on aura fini de jaser, on s'arrêtera, avaitelle coutume de dire.

Et il en arriva ainsi, en effet. Si bien qu'un jour, comme il ne restait plus à la grande Adèle qu'à se marier pour étonner les gens, on apprit qu'elle allait devenir l'épouse légitime d'Hippolyte Morin, le cordonnier.

Je dois dire que l'événement fut accepté par tous comme la fin décente d'une jeunesse tourmentée.

— Elle va donc être battue, pensaient les femmes en voyant Morin féru d'amour.

— Ce mari-là ne sera pas gênant, se disaient les hommes tout bas, en considérant le cordonnier, jaune malingre, débile, quoique rageur.

L'approbation publique fut donc unanime. L'histoire du mariage était très simple. Girard devait cinq cents francs à Morin et ne pouvait venir à bout d'en payer l'intérêt. Voyant son créancier rôder, avec des yeux de flamme, autour de la grande Adèle, il proposa le quitus pour prix du conjungo, et le cordonnier ravi de posséder, à lui tout seul, une telle merveille, avait conclu joyeusement le marché. Pour Adèle, elle avait dit oui, comme à beaucoup d'autres et sans plus de façons.

Hippolylc, d'ailleurs, avait de la terre au soleil. C'était un beau parti.

On fit de belles noces, et, pendant toute une demiannée, le bonheur parut régner dans le nouveau ménage. Six mois de constance n'était-ce pas, pour Adèle, une concession suffisante aux recommandations de M. le maire? Bientôt les amoureux reparurent : de quoi Morin conçut le plus vif déplaisir. La grande Adèle fut battue, comme la voix publique avait prédit. Mais les jeunes gars, bien musclés, ne s'en gaussèrent pas moins du mari, cliétif adversaire, ainsi que la même voix publique avait prophétisé. Le diable est que l'incommode cordonnier regardait ses rivaux d'un œil mauvais en promenant sur la pierre polie la lame aiguë de son tranchet. Coups de pied, coups de poing, cela ne fait pas peur au village. Mais on n'aime pas que le fer entre en jeu. Aussi, lorsque la croyance s'établit qu'un jour Morin « ferait un malheur », l'ardeur de la troupe en rul commença de s'éteindre. Chacun s'éclipsa peu à peu, et ce fut au tour de la grande Adèle de ressentir le plus violent dépit contre son farouche seigneur.

Trois ans se passèrent ainsi en querelles, en batailles de toutes les heures. Point d'enfants. L'herbe ne pousse pas aux grandes routes, observe Michelet. Un malin, on apprend avec surprise que Morin est gravement malade, puis qu'il est à la mort. La veille, il avait fait une partie de boules sans donner aucun signe de malaise. Le médecin, mandé, hoche la tête et déclare qu'il a besoin de parler à la grande Adèle en particulier. Au sortir de l'entretien, les assistants remarquèrent qu'Adèle restait cachée tandis que le docteur, sans mot dire, versait en un pot le contenu de la soupière et l'emportait dans son cabriolet. Le soir venu, deux gendarmes arrivaient pour arrêter « la femme Hippolyte

Morin », accusée d'avoir empoisonné son mari. Ce soir-là, on ne s'ennuya pas à la veillée.

L'instruction fut courte. Les éiytres bleues de cantharides, nageant parmi le pain et les pommes de terre, ne permettaient pas la dénégation. Adèle avoua que, passant sous un frêne, et voyant quelques-uns de ces insectes morts dans l'herbe, elle en avait ramassé « pour faire une farce à son mari ». Plus lard, stylée par son avocat, elle finit par dire que les qualités aphrodisiaques attribuées au coléoptère étaient l'explication naturelle de la « farce » matrimoniale. Mais comme il fut prouvé que de ce côté-là ses ressources extraconjugales paraissaient plutôt faites pour lui susciter l'envie de se débarrasser d'un gêneur, l'histoire ne trouva pas crédit. Morin, qui n'avait pas voulu mourir, fut le seul témoin à décharge.

— Ben sûr que c'était une farce, répétait-il stupidement, à preuve qu'elle me l'avait dit.

— Et vous avez pris ce poison de bonne grâce ?

— Puisque c'était une farce, monsieur le juge.

Le jury, qui absout volontiers les maris dont le revolver fut trop prompt dans la direction de mesdames leurs épouses, se montre toujours résolument hostile aux femmes qui cherchent à se débarrasser de leur maître légitime. Deux ans de prison furent considérés par les représentants de la société comme la juste rétribution d'Adèle, en même temps qu'un encouragement topique à l'exercice de la vertu dans le ménage.

Morin revint à ses souliers, bien marri d'être séparé d'Adèle pour un si long temps.

— Tout ça, disait-il, c'est des affaires entre nous. Est-ce que ça regardait les juges?

E[ nombre de gens étaient de son avis. Beaucoup de bruit pour une « farce ». Adèle était trop bonne fille

DANS L'AMOUR 2'n

pour avoir suscité contre elle de véritable Iiaines. Dès que Morin prenait sa défense, quelle raison de se déchaîner contre elle? Les maris, regardant leur femme, les femmes regardant leur mari, s'abstinrent générale- , ment de commentaires. Morin, d'ailleurs, sûr maintenant de la fidélité de son épouse, au moins pendant deux années, se répandait en éloges sur la grande Adèle, proclamait qu'il avait des torts...

— A qui qu'elle a jamais fait du mal? demandait-il à tout venant.

— Pas à moi, pas à moi, répondait chacun.

Cet homme avait reçu le don d'une haute philosophie, ou plutôt il avait le sentiment obscur que de toutes ces « histoires » un grand bien pourrait naître

lur sa femme et pour lui.

— Quand elle sera revenue, répétait-il, ce ne sera plus comme autrefois.

— Bien sûr, disaient les gens, ça donne de la raison d'avoir un peu de malheur.

— Deux ans, c'est pas une affaire, répliquait Morin, qui comptait les jours.

Cependant Adèle cousait des chemises en silence et songeait vaguement. L'idée de se plaindre ne lui serait pas venue. Elle trouvait même quelque contentement de ce repos après une jeunesse agitée. Tranquille, elle attendait la libération qui la rendrait à son village ami, à ce brave Morin qui l'aimait et qu'elle aimait aussi, malgré « ce que les juges avaient fait pour les contrarier », comme elle dit après sa condamnation.

Toute la somme d'argent compatible avec le règlement, Morin, dès le premier jour, l'avait versée au compte de la prisonnière. Mais elle n'en avait fait que rarement usage, et lorsque, dans ses visites, il l'incitait à la dépense :

— Je n'ai besoin de rien, disait-elle. Garde çà pour loi, mon homme. Il ne faut pas que lu sois malade quand je serai dehors.

Et celle allusion au passé les faisait rire tous deux de belle humeur.

Vint enfin le jour de la liberté. Morin était accouru pour chercher sa femme, comme on pense. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, en riant aux éclats, faute de pouvoir manifester par des mots leur bonheur. C'était un dimanche. Adèle et son mari arrivèrent juste au sortir de la grand messe. En un clin d'oeil, ils furent entourés de la foule, fêtés, acclamés en triomphateurs. On s'embrassait, on pleurait de joie, on échangeait mille questions absurdes pour le seul besoin de parler et de se témoigner le plaisir qu'on avait de se revoir. En arrivant chez elle, Adèle trouva la table servie, où vingt convives prirent place pour célébrer dignement son retour. Un beau festin qui dura jusqu'au jour. Au dessert, les amis vinrent, et les indifférents entraînés par le mouvement d'universelle sympathie. Bouteilles sur bouteilles furent vidées. On choqua les verres. Les femmes embrassaient Morin, les hommes Adèle. Il n'y eut pas dans leur vie de plus beau jour.

Et pourtant, de ce moment, les beaux jours se succédèrent sans relâche. Adèle demeura gaie, accueillante, prompte aux lestes propos, mais Morin avait son cœur, et jamais acte ou parole ne fut mis à son compte dont le mari le plus soupçonneux eût pu concevoir quelque ennui. L'époux, très fier de sa conquête, jouissait avec délices d'un bonheur bien gagné.

Ce fut, quarante années durant, le modèle de l'union parfaite. Autour d'eux, combien, ayant un passé sans reproche, pouvaient se vanter d'un si rare avantage?

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