‹ Aux embuscades de la vieChapitre 31 sur 42 · UNION ASSORTIE · texte numérisé non relu

UNION ASSORTIE

Ils n'étaient pas bons. Ils n'étaient pas méchants. Ils n'avaient ni qualités ni défauts qui leur fussent particuliers, n'ayant jamais agi, n'ayant jamais parlé que pour se conformer à ce que faisaient, à ce que disaient les autres. De vouloir quelque chose en vertu de leur sentiment personnel, la pensée ne leur en était jamais venue. Rien ne les avait mis dans le cas de réfléchir sur eux-mêmes et de prendre un parti conformément à une idée, vraie ou fausse, qui fût le produit de leur individualité en dehors des « opinions reçues ».

Il était né dans les bouchons. Elle avait vu le jour dans les draps d'Elbeuf. L'arrestation d'un notaire, qui se trouva ne pouvoir disposer de quelques millions pour rembourser les gens à qui il avait fait dommage, réunit leurs parents dans un commun témoignage d'indignation contre les malfaiteurs désargentés. Au prétoire, sous l'œil du Christ qui recommande le pardon, et parmi les encouragements de l'hermine vengeresse, le liège et la laine tissée se rencontrèrent pour flétrir le tabellion malencontreux dont l'industrie se révélait criminelle, faute du succès qui lui eût fait une réputa tion de vertu.

280 AUX E.MBLSG.VDES DE LA VIE

Bouchonnier, drapier, faisant bruit de pertes légères, conçurent l'un pour l'autre une « haute estime » que les relations ultérieures convertirent en <■ amitié ».

L'héritier des bouchons avait vingt-trois ans.

— C'est une bonne pâte de garçon, disait son père. De fait, un être mou, flasque, indifférent. L'héritière du drap achevait sa vingtième année.

— La plus douce créature, bêlait sa mère.

En réalité, une inertie docile à tous les mouvements de son entourage.

On les maria après des promesses fastueuses entre les deux familles. Puis il se découvrit que le fabricant de bouchons était au bord de la faillite et que la draperie était passée depuis longtemps aux mains d'un associé. La fraude étant réciproque, l'affaire se passa sans reproches d'aucun côté. On demeura « bons amis », et des débris de l'ancienne splendeur on fit un petit capital qui permit d'acheler, pour le jeune ménage, un fonds de lingerie à Caen.

Les jeunes époux, qui auraient tout aussi bien fabriqué du beurre ou vendu des pierres à bâtir, se conformèrent scrupuleusement aux règles qui leur avaient été tracées, et par là, tirèrent de leur négoce un revenu convenable. Leurs parents moururent assez heureusement pour ne pas leur être à charge, après leur avoir inculqué tous les préceptes de morale publique et privée qui devaient leur permettre d'arriver sans heurts jusqu'au terme de leur carrière. Ils eurent deux filles qu'ils marièrent l'une « dans les rubans » , l'autre <• dans la quincaille », et moururent eux-mêmes « dans le linge » comme ils avaient vécu.

— Vies sans relief, diront quelques-uns.

Tout le monde ne peut pas écrire fJamlel ni découvrir la gravitation universelle. L'ordre présent de la

DANS LAMOLR 2bl

nature repose sur un fonds de créatures passives, d'où, par des rencontres dliércklilés séculaires, jaillit ([uelque ;i)ur le miracle du génie. Que de surprises si nous avions -itus les yeux la généalogie authentique de Shakespeare i>u de rs'ewton et pouvions admirer de quel amas de faiblesses leur force fut composée 1

A vrai dire, le processus de toute vie humaine n'est pas un moindre prodige. Seulement, d'en bas, nos yeux se portent d'instinct vers les hauteurs, et l'on ne peut contester que la critique psychologique de saint François d'Assise soit plus intéressante que celle du commun trafiquant. Cependant, si l'on vient à y regarder d'assez près, on découvre bientôt que le « grand homme » n'est pas d'une autre substance que le petit : la difTérence principale étant que les forces, dans l'un et l'autre cas, sont diversement ordonnées. Infinis, les types de transition entre les deux extrêmes. Tous dignes d'être soumis à l'analyse en qualité d'échantillons humains, capables de fournir, suivant les circonstances de temps et de lieu, des actes qui les tirent hors de la commune médiocrité.

Quels événements eussent été nécessaires pour jeter dans la gloire nos deux marchands de linge, je l'ignore. Il me plairait assez de croire qu'un grand draine privé ou public eût été dans le cas d'extraire d'eux quelque action de dévouement sublime qui les eût illustrés dans l'histoire. Mais je ne saurais cacher que rien de leurs paroles ou de leurs gestes n'autorisa jamais cette espérance.

Je parle deux parce que je les ai rencontrés sur mon chemin. Jai pris plaisir à les observer comme curieux spécimens de cette humanité toute proche de la mentalité passive des bêtes de somme, mais encore assez remarquablement individualisée dans le repaire profond de la vie intérieure. Le bœuf a sans doute des

pensées de derrière la lête, comme il est manifeste lorsqu'on voit le troupeau, en souvenir des temps où les grands carnassiers pouvaient inopinément survenir, se distribuer, par muette entente, la surveillance de tous les coins de Thorizon pour ruminer, les yeux mi-clos, dans les champs où rien ne menace plus leur paix. Cependant, ils ne connaissent qu'une loi : l'aiguillon qui les pousse à la charrue ou à l'abattoir. L'homme-bœuf, prenant sa part, avec ou sans réflexion, d'une vie plus compliquée, développe encore, malgré le poids de son inertie, une sentimentalité, une activité personnelle importante, en dehors des règles d'action que la société — lois ou usages — lui impose.

Les deux lingers de Caen, à les regarder de la rue, offraient l'ordinaire apparence de ces millions d'êtres qui constituent le fonds de l'humanité vulgaire, et c'est en effet tout ce qu'ils représentaient. La faute principale des psychologues professionnels est de vouloir que l'homme soit un, pour l'avantage de leurs catégories. Il n'est pas étonnant que les arêtes vives des caractères appellent l'observation tout d'abord. Cependant les traits profonds des créatures « indéterminées » vaudraient d'aulant plus l'analyse qu'ils sont, par voie de combinaisons héréditaires, la source productrice des énergies caractérisées.

Qui n'aurait conclu de la passivité sociale de ce couple stupéfié dans « le linge » à une somnolence correspondante des activités intimes? Pourtant ces deux amorphes créatures, qui avaient subi sans une résistance l'empreinte des volontés ambiantes, vivaient d'une vie propre, loin du regard public, sentaient sourdre des profondeurs inconnues de leur être des passions intenses, violentes même parfois, qui faisaient le charme et le tourment de leurs heures.

Acheter, vendre du linge était devenu pour leurs organes comme une fonction de physiologie. Manger, boire, dormir et trafiquer de la toile, tout cela se trouvait au môme plan de leurs pensées. Homme et femme aimaient l'argent d'insliiict « parce qu'il en faut pour être honnête », avaient-ils coutume de dire — « l'honnêteté », pour eux, consistant à ne pas aller en prison — mais le pouvoir leur manquait des initiatives, même modestes, qui eussent accru leurs chances de gain. A mi-chemin du succès de leur négoce, ils vécurent dans un stable équilibre d'indifférence et de cupidité. En dehors des lois et des « usages », l'opinion « du commerce » les maintenait tout droits comme un corset de fer. Ils allaient à l'église parce qu' « on y va », ils donnaient même aux pauvres lorsqu'on les regardait, ainsi que font tant de chrétiens charitables. Puis, les portes closes, leurs « demoiselles » confinées au couvent de la Miséricorde pour les « belles relations de l'avenir », ils pouvaient enfin se consacrer l'un à l'autre.

J'ai dit qu'ils n'étaient ni bons ni méchants, pour indiquer qu'ils se trouvaient aussi incapables de malice inutile que de désintéressement. Mais pour n'être pas poussées jusqu'à l'acte, les dispositions morales peuvent n'en être pas meilleures. Conformément à ce qu'exigent la loi et les « convenances du monde », les deux époux vivaient indissolublement unis. Point de faute contre la foi jurée. L'épouse modèle était vraiment de trop inesthétique figure pour inspirer jamais au plus abandonné des mortels la tentation d'une pensée coupable. D'ailleurs, toutes ses préoccupations allaient, selon les préceptes de l'Église et du code, à son « légitime ». Quant à l'époux fidèle, il se garda toujours de l'adultère, durable ou passager, par la raison péreraptoire que ce « crime » était défendu par la loi, aussi

bien que « condamné parles mœurs » doctrinalement.

Ainsi gardées du dehors, il ne restait à des âmes si vertueuses qu'à s'orienter l'une vers l'autre, à chercher dans le contact intime des émotivités réciproques les satisfactions d'idéal compatibles avec leur nature. Ces satisfactions, d'ailleurs, ne leur furent point refusées. Elles ne pouvaient être d'amour. Elles se développèrent en une haine puissamment concentrée. Lorsqu'elle est le sentiment unique de la vie, l'exécration, dans un cœur convulsé d'impuissance, peut donner le plein des sensations violentes par lesquelles une humanité inférieure se voit réduite à remplacer les joies de l'amour.

Mari et femme se haïssaient voluptueusement, d'une férocité savante toujours en quête de blessures plus raffinées. Pourquoi ? Peut-être n'avaient-ils jamais cherché à s'en rendre compte. Un dégoût leur vint l'un de l'autre aux premiers jours de leur mariage, lorsque leur fut révélée la duperie réciproque des dots inexistantes. Plus tard, ils recoururent, d'accord, à d'identiques mensonges pour amorcer des gendres, mais ils n'en avaient pas pris moins de plaisir, dès le début de la vie commune, à se traiter réciproquement — tout bas — de voleurs. Puis, chacun gardant le vif sentiment de l'infériorité de l'autre, ils se méprisaient mutuellement pour la souveraine inertie qui n'arrivait à maintenir le statu quo dans leurs affaires que par la composante des flottements de leurs deux volontés.

Encore s'il leur était venu parfois le courage de se décharger du trop-plein de colère qui s'accumulait dans les bas-fonds de leurs âmes obscures ! Mais l'effort de donner libre cours au flot montant d'une détestation contenue n'était pas de ceux qu'ils pussent fournir. Ils ne savaient, ils ne pouvaient que se taire,

refouler le désir d'insulte qui leur crispait les lèvres el aggraver ainsi la sourde rage dont les bouillonnements faisaient Tàpre délice de leur vie. Passion trop forte pour des faiblesses impuissantes à la réprimer.

Faute do pouvoir dépenser en discours leur énergie croissante de haïr, ils trouvèrent dans l'acte secret d'agression la seule issue qui leur ftU laissée. Combien la joie de se nuire mutuellement — en dehors du commerce, cela va sans dire — l'emportait sur le vain plaisir des paroles au vent ! Alors, ils se connurent une raison de vivre. Alors, ils sentirent la force du lien puissant qui les rivait ensemble, dans l'unique passion pour laquelle ils étaient nécessaires l'un à l'autre.

11 faudrait un volume pour raconter la petite guerre qui marqua le début des hostilités. Ce fut d'abord une série d'escarmouches légères où les premiers coups auraient paru l'efTet du hasard si celui qui les recevait ne s'était trouvé, à ce même moment, en disposition de les porter lui-même. D'abord, la cuisine fournit une occasion propice aux attaques féminines. Trop de sel ou de poivre, viandes gâtées, potages froids, furent, aux premiers temps, de commune rencontre. Ce jour-là, par hasard. Madame n'avait pas faim, et Monsieur justement se trouvait mis en appétit par le repas plus que frugal qui avait précédé. Monsieur, cependant, n'était pas sans ripostes. Madame avait la *• poitrine faible » et redoutait, par-dessus tout, les courants d'air. 11 fallut bien qu'elle s'y accommodât el prit son parti de tousser, car une incroyable malchance voulut que toujours porte disjointe ou carreau cassé la fissent vivre dans une perpétuelle trombe de vent. En revanche, surpris par une averse. Monsieur trouvait son parapluie cassé, et rentrait morfondu. On se piquait au jeu. On inventait

mille traquenards de préparation compliquée. Madame, un soir, se trouvant seule au lit, eut les jambes brûlées par la boule d'eau chaude dont le couvercle se défit tout à coup. Monsieur regretta « l'accident », car il fallut travailler double au magasin, tandis que Madame, sans une plainte, attendait la guérison. A peu de temps de là. Monsieur, sautant du lit, se coupa le pied sur un morceau de verre. A lui de boiter maint2nant !

Ainsi la surenchère alla croissant. Madame semblait avoir une faiblesse pour l'aînée des deux filles. La cadette fut la préférée de Monsieur. Un beau terrain de lutte où chacun se faisait des blessures à travers l'innocente victime. Les deux mariages devinrent l'occasion d'une persécution savante, qui aboutit à la commune douleur de sentir la bonne arme échapper de la main du bourreau.

Demeurés seuls, face à face, les deux époux, tout leur arsenal de traîtrises épuisé, se regardèrent dans la stupeur d'un paroxysme de haine qui les trouvait impuissants pour une action de guerre nouvelle. Que faire? Il fallait inventer quelque chose. Ce fut Madame qui fit la première trouvaille. Monsieur, subitement assailli de coliques violentes, en une nuit passa de vie à trépas. Des soupçons lui vinrent au dernier moment. Une odeur d'allumettes s'exhalait de sa tisane. Il souffla la bougie et vit le verre phosphorescent. Mais à ce moment, la crise finale le tordit d'une convulsion suraiguë. Il ne put que montrer à sa femme le corps du délit, avec ce seul mot, accompagné d'un affreux rire :

— La guillotine I La guillotine!

Il mourut en le répétant. Folle de terreur, Madame s'évanouit. Elle ne reprit jamais connaissance. Le nom

terrifiant de la machine de mort s'exhala de ses lèvres avec le dernier souffle de vie.

La beauté tragique de celte fin excita ladmiration de toute la ville.

— Gomme ils s'aimaient', dit-on. Une union si bien assortie !

SULPICE ET CELESTIN

Cicéron a écrit sur l'amitié des pages dont quelquesunes ont fait l'ennui de ma jeunesse. Il ne men est rien resté qu'une crainte de rouvrir le livre, car, pour l'élude psychologique de l'homme, j'estime que le moindre fait d'observation personnelle vaut toutes les disseriations du monde, fussent-elles du plus beau phraseur. On m'excusera donc si, pour célébrer l'amitié, dans l'une des formes que m'a présentées le spectacle du monde, je me borne à narrer la véridique histoire de deux amis parfaits, plus que parfaits même, pourrais-je dire.

Sulpice et Célestin furent de mes compagnons d'éludé et de paresse au lycée de Nantes. Ils étaient dans la « classe de commerce », et je ne saurais dire combien mon De Amicitia m'inspirait de mépris pour les malheureux réduits à la culture de la langue française. Mais comme ils semblaient n'avoir pas le sentiment de leur « infériorité », et qu'ils se montraient « bons camarades » envers tous, aussi bien dans la cour de récréation que dans les bagarres du cours Saint- Pierre oii soldats et lycéens s'essayaient tour à tour aux jeux de la guerre, ils réussirent à fondre progrès-

DANS L'AMOUK 289'

sivement noire jeune morgue bourgeoise el à s'installer dans reslimc des ca/îc/"M d'arislocralie litléraire. Au sortir des classes, parfois, nous fai^^ions un bout de route ensemble. Quand on avait médit des pions et du terrible censeur, mille questions venaient naturellement aux lèvres sur la vie familiale, l'emploi des vacances, les projets d'avenir. C'est ainsi que j'entrai peu à peu dans la confiance des deux amis. C'étaient des âmes simples, étrangères à toutes les conventions du monde, déjà merveilleusement emboîtées l'une dans l'autre, rivées, soudées au point de ne pouvoir plus se déprendre au choc des accidents de la vie.

Le père de Sulpicc était grainetier en gros. Le père de Célestin, riche vannier. Les deux magasins, contigus sur le quai, mêlaient fraternellement leurs étalages. Tantôt les pois chiches sautaient du sac dans les corbeilles, tantôt les paillassons protégeaient amicalement le millet ou l'avoine contre le soleil ou la gelée. Je n'ai jamais rien su des familles, sinon qu'elles vivaient étroitement unies. Depuis la première enfance, Sulpice et Célestin ne s'étaient pas quittés.

Comme il ne convient pas d'introduire une psychologie fantaisiste dans une histoire vraie, j'avouerai simplement que mes facultés d'observation manquaient de la pénétration suffisante pour qu'il me soit possible aujourd'hui d'essayer une droite analyse de ces deux caractères. Par quels défauts, par quelles qualités, par <[u.e\ correspondant ensemble de sensations et de pensées Sulpice et Célestin se trouvaient-ils si merveilleusement appropriés l'un à l'autre, je ne pourrais faire là-dessus que des conjectures. Il me souvient de deux êtres doux, bienveillants, laborieux, capables de volonté à la seule condition que leurs volontés fussent parallèles. Le pronom possessif au singulier leur était

2di) AUX E.MULSGADES DE LA VIE

inconnu. Chacun, pour parler de soi, disait « nous ». Ils se concevaient à deux comme une unité d'existence. Le spectacle de ces belles unions damitit^ dans la jeunesse n'est pas très rare. Mais la vie et ses combats ont bientôt fait, le plus souvent, de séparer des hommes qui se sont crus inséparables.

Tel ne fut pas le cas de Sulpice et de Célestin, soit que leurs liens d'aflfection fussent d'une qualité particulière, soit, plus simplement, que le seul hasard des circonstances leur ait ménagé la continuai ion du tête à tête. Tous deux fils uniques, ils héritèrent, chacun à son tour, l'un des paniers, l'autre des sacs de graines, et continuèrent, dans la monotonie de la prospérité nantaise, le commerce de leurs parents. Des chances diverses en affaires auraient pu les dissocier pour un temps. Il arriva que, n'ayant point le goiU des grandeurs, et trouvant au-dessus de leurs moyens dk dépenses la fortune qui leur était échue, ils prirent simultanément, au bout de quelques années, la résolution de vendre leur fonds, pour jouir, sans aucun tracas vdes « douceurs de la vie ».

Il faut dire que cette idée ne leur vînt pas d'euxmêmes. La première « douceur de la vie » dont ils s'étaient avisés avait été le mariage. Sulpice avait épousé une adorable blonde. Célestin venait de convoler avec une brune savoureuse. Deux mariages d'amour. Sulpice et Célestin aimaient. Sulpice et Célestin étaient aimés. Tant de bonheur n'avait pas été sans ébranler dans leur esprit les joies venues de l'osier et de la graine de chanvre. Leurs femmes étaient riches. Ils ne cessaient de dire : « Même s'il nous vient des enfants, nous avons trop de bien. » De là à quitter le commerce pour vivre de leurs renies, il n'y avait qu'un pas. Les deux jeunes femmes, qui voulaient « s'amuser», les.

DANS I/AMULH '2''1

poussèrent gentiment, dun commun accord, et nos deux « rentiers » s'installèrent en deux iiuteis du boulevard Delorme naturellement contigus. Une porte de communication réunit les deux demeures. Il ne s'agissait plus que de trouver des occasions de plaisirs.

Cela parut facile d'abord, car les deux jeunes femmes, ayant les mêmes goiltsque leurs maris, tous deux semblables, s'accordaient à souhait. Toutefois, quand les premiers amusements de l'installation furent passés, quand il ne fut plus question de meubles, de tentures, de tapis, « d'objets d'art «achetés à la mesure des vides î\ remplir, on se prit à chercher des motifs de sensations nouvelles.

L'attrait des œuvres de bienfaisance et des cérémonies religieuses dont elles sont l'occasion était depuis longtemps épuisé. Une machinale routine de piété tient trop souvent le « bienfaiteur » à dislance des malheureux qui reçoivent ses dons, supprimant ainsi le contact des cœurs dont l'émotion est la plus belle récompense de la bonté. La loge au grand théâtre occupait des soirées, mais la journée souvent paraissait longue. Le boulevard Delorme est d'aristocratique bourgeoisie. Malheureusement les ormeaux séculaires y font l'obscurité, et l'on peut passer des heures aux fenêtres sans découvrir un sujet de conversation. Il y a bien les visites avec les ressources infinies de la médisance Mais ni la femme de Sulpice ni la femme de Célestin, ne se séparaient volontiers de leur mari. Enfin elles ne trouvaient nul plaisir à traîner le prochain sur la claie. De quitter Nantes, de voyager, nul n'y pouvait songer. La province enchaîne solidement les hommes à ses murailles. L'idée leur est odieuse de laltache rompue qui les livre aux remous du monde, comme autant d'épaves parmi de périlleux écueils.

Pourtant il fallait trouver « quelque chose ». On en causait à quatre, à deux même, suivant l'occasion. Puis, quand on en eut causé, soudainement, on n'en parla plus. Bien que les occupations d'inactivité ordinaire n'eussent en rien changé, un grand calme se fit dans les deux ménages. La joie d'une satisfaction, muette mais profonde, apparut aux visages naguère vaguement inquiets. Et, sans aucun échange d'explications apparemment superflues, un de ces bonheurs, si parfaits qu'ils n'ont même pas besoin de s'exprimer, prit possession des demeures amies de Sulpice et de Célestin.

Je suis bien obligé d'avouer maintenant qu'en cherchant « quelque chose », on avait fini par trouver. Et même je puis dire que ce fut sans trop de peine. Sulpice, qui avait en tête le plaisir de Céleslin, se prit h échanger des vues avec la femme de son ami sur le genre de vie qu'il conviendrait d'adopter pour le contentement de chacun. Et Céleslin, dont le principal souci était la satisfaction de Sulpice, soumettait et demandait, pendant ce temps, des idées à la femme de son ami en vUe du bonheur commun. Les deux femmes, aimant tendrement leur mari, se donnaient un fort grand mal pour aboutir, et les deux hommes, comme on pense, n'épargnaient rien de leur côté. On faisait des projets. On discutait des surprises. Quand Célestin voyait sa femme en conversation particulière avec Sulpice : (( Bon, pensait-il, ils vont inventer quelque amusement où j'aurai la meilleure part », et tout aussitôt il entraînait la femme de Sulpice dans le salon voisin pour payer son ami de retour.

J'ai hâte de dire que la femme de Sulpice était vertueuse bien au delà de l'ordinaire. En revanche, la femme de Célestin, sous des apparences correctes,

cachait, sans en avoir pleine conscience, un appélit de la chair, qui, plus lard, dans un autre milieu, eût pu dégénérer en dévergondage. L'amour sincère qu'elle éprouvait pour son mari, joint aux bons exemples, l'avait sans peine jusquc-k\ maintenue dans le devoir. Qui pouvait supposer que la femme de Sulpice, parangon de pudeur, serait la première victime d'une surprise des sens?

. L'accident vint précisément de la confiance inébranlable en soi qu'une pratique méticuleuse de la vertu peut inspirer aux faibles créatures. Célestin, devisant avec la femme de Sulpice sur la meilleure manière d'assurer la félicité de son ami, s'abandonnait, dans la chaleur de la démonstration, à de vifs mouvements de tendresse (pour son ami) qui étaient accueillis par son aimable partenaire avec la naïveté d'un cœur exempt de toute pensée mauvaise. Quand la femme de Sulpice montrait une compréhension trop lente, Sulpice devenait plus pressant, quitte à se trouver pressé lui-même lorsque son esprit se rencontrait en faute.

Un jour, tous deux, n'ayant que Sulpice à la bouche et dans la pensée, s'échauffèrent si fort que Célestin oublia qu'il était Célestin et que la femme de Sulpice s'aperçut beaucoup trop tard que ce n'était pas Sulpice qui venait d'obtenir d'elle ce qu'elle destinait à Sulpice lui-même tout en le donnant à Célestin. Jamais le danger d'un excès de vertu chez les âmes candides ne reçut démonstration si frappante.

Le premier étonnement passé, il fallut bien prendre son parti de l'affaire. Les deux innocents — car le mot de coupables serait ici bien déplacé — s'interrogèrent en conscience et ne se trouvèrent ni regrets, ni remords. Ils admirèrent d'accord, dans l'acceptation d'une fatalité. Avec toute autre que la femme de Sulpice, la sensation

294 ALX K.MBUSCADi:S DE LA VI K

de Célesliii eût été d'un crime abominable. Avec tout autre que Célestin, la femme de Sulpice se fût trouvée eu proie à une telle honte qu'elle eût couru tout droit se jeter dans la Loire. Mais Tassocialion de Sulpice et de Célestin était telle dans sa tète qu'elle ne pouvait être irrémédiablement choquée de la voir transférée dans le cœur. De Sulpice à Célestin le passage était insensible. Elle n'y observa que la différence d'un agréable raffinement.

Cependant Sulpice et la femme de Célestin étaient aux prises. Les mêmes discussions intimes, la même vivacité d'afîection pour Célestin, leur zèle commun de s'employer au bien de Thomme qu'ils aimaient, les rapproch;iient au point que s'éveillaient en eux les mêmes ardeurs qui avaient jeté Célestin et la femme de Sulpice dans les bras l'un de l'autre. Les mêmes raisons que j'ai dites plus haut, transportées au second couple interverti, devaient agir de même pour faciliter de part et d'autre la même répercussion d'amitié en actes surafTectifs d'où toute préméditation était absente. Seulement, l'enlhousiasme sensuel de la femme de Célestin se révéla d'abord avec une violence telle que Sulpice eut le sentiment d'un notable service rendu à son ami.

— Qui sait! pensa-t-il, elle eût été capable quelque jour de se réveiller femme adultère. Sans moi, peutêtre elle trompait son mari.

Ce malheur fut évité, le vice et la vertu ayant produit des deux cotés, par excès de candeur, une même harmonie croisée dont l'efTet fut d'assurer, pour toute la durée de leur existence, le bonheur tranquille de deux ménages aussi parfaitement unis qu'il se peut i concevoir.

Tout à sa joie particulière, chaque couple du chassé

DANS LA.MULIl 29o

croisé ne sut jamais dans quplle mesure y contribuait la sali-faction do l'autre. Ils étaient trop heureux pour se poser jamais la (lueslion. Ils vécurent dans le plein contentement d'une vie achevée, et n'eurent pas d'enfants : ce que l'égoïsme de leur unique puissance d'aimer considéra comme une fortune heureuse. Jeunes, ils gouttèrent simultanément les Joies permises et les joies défendues sans connaître jamais les reproches d'une conscience gênante. Vieux, ils savourent encore la joie tranquille des souvenirs.

Je n'ignore pas que des moralistes pourront trouver matière à juste blâme dans l'irréne.xion d'un enchevêtrement passionnel qui n'est pas sans éveiller des souvenirs de primitive sauvagerie. C'est que nous sommes des descendants de sauvage, pithécanthropes, hélas ! par trop de points. Les classifications d'actes et de sentiments q^ui sont le propre de notre civilisation, et d'où nous viennent tant de joies et tant de tortures, ne sont pas encore entrées dans l'esprit de tout le monde. Je gagerais qu'en y regardant bien, les moralistes euxmêmes... Que celui qui se sent irréprochable jette la première pierre dans le jardin de Sulpice et de Célestin.

Page 1