FLAGRANT DELIT
Joseph Herbin, sous-inspecteur adjoint des monuments souterrains, aimait passionnément la belle Eudoxie Laviron, épouse légitime du fameux directeur des monolithes français, auteur du mémoire établissant que dolmens et menhirs sont les vestiges d'une humanité disparue.
Eudoxie Laviron, née Depierre, avait vu le jour dans la plantureuse verdure de la vallée d'Auge, en un joli hameau, prochain de Dives, où les parents de Joseph Herbin, par l'élevage d'un modeste bétail, arrivaient à vivre péniblement. Huissier à verge en dépit de l'envie, Baptiste Depierre considérait de très haut l'humble gent agricole vouée aux durs travaux dont l'humanité supérieure consent à tirer sa subsistance. Depuis Sully, l'agriculture est officiellement l'une des mamelles authentiques de la France. Pourquoi en rejaillit-il plus de considération sur le grand propriétaire que sur le laboureur? Il suffit aujourd'hui de constater que Baptiste Depierre, sans tirer plus d'orgueil que tout autre du fait d'appartenir ù « la grande famille judiciaire », n'aurait jamais admis la pensée d'une alliance — sauf le cas d'une certaine étendue de
« biens au soleil » — avec des paysans, de tous points semblables, d'ailleurs, à ceux dont il était lui-même sorti.
Cette pensée n'était certes pas étrangère à Mlle Eudoxie, élevée, selon le rite bourgeois, au couvent du chef-lieu. Mais, sans avoir jamais envisagé la ridicule possibilité de devenir un jour M"" IIerl>in, elle n'avait pu se défendre d'un penchant très vif pour le jeune gars Joseph, que le père Ilerbin, toujours sous la menace du papier timbré, avait donné gratuitement comme petit clerc à l'huissier de Dives, dans l'espérance de l'apprivoiser. Il faut dire que celui-ci n'était pas un méchant homme.
— Malgré mon nom, je ne suis « pas de pierre », avait-il coutume de dire.
Et si le client avait l'astuce de goûter follement la plaisanterie, s'il riait aux éclats et jurait qu'un tel mot d'esprit n'était pas payé trop cher d'un exploit, l'homme de loi s'humanisait et ne faisait de frais que ce qui était nécessaire pour ^< ne pas mourir de faim ».
— Est-ce ma faute, ajoutait-il en conclusion de philosophie, si lorsqu'un homme ne peut pas payer cent francs, la « justice » déclare qu'il faut lui en arracher cent cinquante, ou même, en cas d'obstination, deux ou trois cents?
On devine quel écho trouvait ce langage au cœur des justiciables.
— Ce bon M. Depierre, répétaient-ils, il a raison, ce n'est pas sa faute. Et ils ne lui avaient pas plus tôt payé deux ou trois fois le montant de leur créance, qu'ils se trouvaient les amis de l'huissier, tout prêts à assommer eux-mêmes d'une addition de « frais » exorbitants tout débiteur qui, selon leur propre exemple, n'aurait pas fait « honneur à sa signature ».
Ainsi sélablirent les relations de la famille Herbin avec l'huissier de Dives. Le petit Joseph, devenu le saute-ruisseau de M® Depierre, resserra les liens que protêts et saisies avaient depuis longtemps formés. Puis, sans qu'on y prît garde, l'enfant se trouva homme un jour, ou à peu près. Et, comme M"" Eudoxie avait quitté le couvent, et comriie le jeune Ilerbin ornait d'un premier poil sa lèvre adolescente, leurs yeux se rencon- Irèrent et il en résulta le même trouble et les mêmes délices que dans l'aventure de Candide et de Cunégonde, sans le fâcheux accident des Bulgares.
Comme Ihuissier de Dives, Eudoxie n'était pas « de pierre », et les circonstances firent qu'elle en donna un commencement de preuves à Joseph Herbin, dès les premières rencontre? que le <' hasard » amena dans le fourré du bois prochain. Les senteurs de l'herbe et des frondaisons humides de rosée, l'enivrement des fleurs sauvages ouvrant leurs corolles virginales aux impudiques parfums de l'amour, sont réputés depuis les premiers âges pour le danger de leur enseignement. Comme ses sœurs de tous les temps, Eudoxie subit le charme, et Joseph, effaré de sa propre audace aussi bien que de la faible résistance, se refusa le moins possible de ce qu'une fortune inespérée lui mettait sous la main. Déjà il avait des raisons de se croire en possession de la belle, lorsqu'au dernier tournant Eudoxie, d'un vif soubresaut, se dégagea de l'étreinte amoureuse et raffermit soudainement, par un puissant effort de volonté, l'énergie défaillante d'une jeune vertu en suprême danger.
— Vous ne m'aimez pas, cria l'autre avec désespoir.
— Je vous aime.
— Alors...
— Pas maintenant. Plus tard.
DANS L'AMOUR :iltl^
— Quand?
— Plus tard. Xous avons le temps devant nous.
Prudente parole d'une vierge qui sait que les officielles prémices de sa beauté sont dues, selon la loi, à l'époux légitime. L'amour de Joseph Herbin? Soit. Non le mariage. Les rendez-vous n'en suivirent pas moins les rendez-vous, toujours pour le même refus de conclure, malgré les supplications de l'amoureux dont les désirs s'irritaient au contact de cette luxuriante fraîcheur.
Cependant Depierre instrumentait de toutes parts pour arrondir la dot de sa fille et même cherchait un époux. Eudoxie, avisée des projets paternels, n'en avait que plus de raisons d'inviter le pressant Joseph à l'ajournement de ses espérances. L'infortuné dut luimême arriver à la compréhension de son cas, lorsqu'il vit arriver à Dives M. Laviron, alors simple commis principal à l'inspection des monolithes, mais officier d'académie et pourvu de tous les charmes que procurent dix bonnes mille livres de rentes placées en fonds d'Etat. Désireux de ne point s'engager légèrement, Laviron avait pris pour prétexte l'inspection du monolithe qui annonce à l'univers que Guillaume le Conquérant partit de Dives pour nous annexer l'Angleterre. En dépit de cette ruse, il fut bientôt évident pour chacun que l'inspection de Mlle Eudoxie tenait beaucoup plus de place que l'examen du monument dans les préoccupations de l'honorable fonctionnaire. Tout bien considéré, le jugement fut favorable de part et d'autre.
Dot et fiancée furent trouvées désirables par l'épouseur, et M"° Eudoxie, comme frappée du coup de foudre, avoua en rougissant que M. Laviron, officier d'académie, devant qui s'ouvrait la plus brillante carrière dans
radininislration de son pays, répondait de tous points à l'idéal qu'elle s'était fait d'un mari.
Ce fut de la bouche même de la trop aimable fiancée que Joseph Ilerbin, déplorable, apprit la grande nouvelle. Au premier mot, son indignation éclata, comme on peut croire. Mais Eudoxie, d'un geste souverain, apaisa la tempête.
— Voyons. Pas d'eafanlillage, dit-elle en lui donnant ses lèvres. Tu n'as pas un sou vaillant. Si mon père te renvoyait demain il te faudrait retourner à retable d'où il t'a tiré. Tu ne peux pas prétendre que tu vas m'épouser en légitimes noces avec ce seul bagage. Laisse-moi donc assurer l'avenir pour loi, comme pour moi-même. Je m'installe à Paris. Avant six mois je te trouve une bonne place dans les bureaux de mon mari. Allons, voilà ton bon sourire. Tu m'as comprise. Je réponds de tout. Laisse-moi faire.
— Oui, mais l'autre pendant ce temps...
— Penh! Il en prendra pour son grade. C'est la loi qui l'exige. Mais c'est toi, grand nigaud, qui auras le meilleur. Si j'ai su résister à tes prières, si j'ai gardé à mon mari son droit, n'est-ce donc pas dans la pensée de te réserver la plus belle revanche ! Aie confiance en moi, te dis-je. Six mois de patience et tu seras content.
Ce que la femme veut, les dieux l'inscrivent dans la destinée. Joseph eut beau grincer des dents, prendre le ciel à témoin de son malheur et menacer Laviron de mille maux, en des soliloques tragiques à la clarté des étoiles, la noce eut lieu avec un grand concours de peuple, qui emplit Dives de sa joie. La mariée, belle en chair, haute en couleur et très suffisamment virginale d'aspect, obtint le suffrage de tous. En dépit du ruban violet, Laviron fut trouvé maigriot, chafouin, « insuffisant pour sa lâche », se disait-on à l'oreille. Sous le
DANS LAMOLU 30 1
regard d'Eudoxie, Joseph fil assez bonne contenance. Mais, le soir venu, lorsque le moment arriva de conduire les époux à la gare, il se sauva chez ses parents et ne reparut pas de deux jours. Depierre qui maintenant payait son m maître clerc » un bon prix, le gronda doucement de sa « débauche », puis lui pardonna « eu l'honneur de Laviron ».
— Il ne serait pas juste, dit-il, qu'il n'y eut de bon temps que pour celui-là.
Eudoxie, pénétrée de ce principe, s'occupait déjà de pourvoir aux conséquences. Des lettres de « bonne amitié ■ entretenaient Joseph dans le chaud de ses désirs. Seulement les six mois s'allongeaient démesurément. Une année se passa. Eudoxie ne cessait d'annoncer pour un temps prochain la « bonne place » attendue. Les protecteurs de Laviron, de qui dépendait l'affaire, ne semblaient pas manifester pour l'ami d'Eudoxie une bienveillance hâtive. La patience est la vertu des forts.
Pour venir au secours de Joseph. M""^ Laviron fit quelques voyages à Dives, appelée par « le devoir filial ». Il n'y avait plus de raison pour ajourner le couronnement de l'amour. Le viatique n'était pas superflu, car une autre année finit avant que Joseph Herbin pût entrevoir l'aube du jour qui devait « régulariser » son bonheur.
Laviron, d'ailleurs, mettait ce temps à profit de toutes manières. Successivement promu officier de l'instruction publique et sous-directeur des monolithes, il voyait avec fierté sa femme s'installer dans les bonnes grâces de ses chefs hiérarchiques empressés à le servir. Enfin le jour de Joseph Herbin arriva. Il entrait d'emblée, par faveur inouïe, dans l'administration, tant enviée, des monuments souterrains, en qualité d'aide
contrûloiir de quatrième classe avec un bel appoint « pour frais de déplacements sédentaires ». Il réussit d'ailleurs incroyablement dans ces difticiles fonctions et fut la gloire de sa nouvelle carrière.
Je n'ai point à narrer l'histoire des amours d'Eudoxie et de Joseph. -
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines,
chacun peut se l'imaginer en interrogeant, suivant l'âge, ses espérances ou ses souvenirs. Par chance singulière, les félicités de l'amour et l'avancement et les honneurs marchaient de pair au double foyer d'Eudoxie. Son mari « décrochait « le ruban rouge à la suite d'un mémoire « très remarqué » sur « le Monolithisme dans la nature », et devenait directeur des monolithes français, place enviée du Muséum et de l'Institut. Pour Joseph, il n'en progressait pas moins rapidement dans l'estime de « la haute administration », comme le prouva le grade de sous-inspecteur adjoint des monuments souterrains où il était parvenu, sans même avoir jamais eu l'idée de demander une carte pour visiter les catacombes.
Tous les héros de cette histoire, dans la paix des' désirs satisfaits, goûtaient donc un parfait bonheur lorsqu'un destin jaloux les surprit lâchement de sa foudre. La belle directrice des pierres phalliques n'avait pu marcher de succès en succès sans exciter l'envie. Un rival évincé par Laviron découvrit le secret des rendezvous de Joseph Herbin et se hâta d'en informer, par voie de lettre anonyme, « Monsieur le directeur ». Celui-ci, touché au vif, douta d'abord, puis suivit Eudoxie et bientôt tint sa preuve.
Les deux amoureux, enfermés depuis une heure, t jouissaient, si j'ose m'exprimer ainsi, des délices du 1
DANS L'A. MU Lit 303
lùte-àtête, lorsque leur quiétude fut troublée par la venue du commissaire suivi du mari Laviron, correct mais douloureux. Après sommation au nom de la loi, à travers l'huis, un serrurier requis fit céder tout obstacle et mit en présence les vivantes contradictions du « devoir » et de l'amour.
Il faut bien reconnaître que, dans cette rencontre, les représentants du devoir avaient au moins l'avantage d'une haute dignité décorative sur le couple ultradévètu qui figurait la victoire d'Eros. Le commissaire, railleur et curieux, le mari, pâle, muet, tremblant comme un coupable, le serrurier lui-même, amusé, mais participant d'un prestige autoritaire, faisaient le plus piquant contraste avec le désordre classique des flagrants délits. Mais personne n'eut le temps de s'arrêter aux détails savoureux de l'adultère, car Eudoxie, sautant du lit avec un grand éclat de rire, fil une révérence comique à son mari dans un envolement de chemise :
— J'en suis fâchée pour vous, mon ami, dit-elle. C'est la fin de votre carrière.
— iMalheureuse adultère, clama Laviron tragiquement, ètes-vous donc tombée si bas...
Eudoxie ne riait plus.
— Je vous défends de me parler ainsi, s'écria-t-elle en agitant .«on corset sous le nez de son époux. L'adultère, comme vous dites, vous a fait monter haut, monsieur mon mari. Ce n'est pas à vous de vous en plaindre.
— Je ne comprends pas, répliqua Laviron ahuri.
— Ah! vous faites l'innocent. C'est plus drôle. Vous voudriez faire semblant de croire que c'est le premier, dit-elle, en montrant du doigt Joseph aux prises avec un caleçon rebelle...
L'amant heureux, à ces mots, ne fit qu'un bond de sa chaise. Mais le mari, prenant à son compte le reproche sanglant qui allait jaillir des lèvres de l'autre.
— Pas le premier! balbutia-t-il. Alors... Mais non, c'est impossible.
— C'est impossible, murmura Joseph, insconscient' écho.
— Vous mentez, Madame, reprit Laviron, furieux d'être ainsi traité devant M. le commissaire. Vous vous vautrez, pour le plaisir, dans le déshonneur.
— Elle ment, pensa Joseph, elle se vautre pour le plaisir...
Il n'eut pas le temps d'achever car Eudoxie, toujours || agitant son corset comme le fanion d'un chef de |i guerre :
— Le déshonneur de qui ? s'écria-t-elle rageusement. Pourquoi, ne m'avez-vous pas fait suivre par vos mouchards, comme aujourd'hui, lorsque, pour gagner vos grades ou votre croix — ce signe de « l'honneur », mon cher — je délaçais ce corset... ou un autre? Rendezvous la place et le ruban, si je vous le prouve? Vous avez beau être plus bête que vos monolithes, personne ne voudra croire que vous ayez pu jamais attribuer à vos propres mérites un avancement scandaleux, des distinctions inexplicables.
Laviron, atterré, s'était affaissé sur une chaise. Battant le vide de ses mains, comme un homme qui se noie, il cherchait des mots et ne trouvait que des râles de suffocation où semblait éclater un commencement de folie. Joseph, incapable de maîtriser plus longtemps la révolte du caleçon, s'effondrait sans un geste, sans une parole, dans le fauteuil qui avait reçu le dépôt de la robe d'Eudoxie.
— Je vous demanderai la permission de me retirer,
dit le commissaire après un silence. 11 est visible que madame vous fait marcher, monsieur, ce qui prouve qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Vous vous expliquerez. Je serai toujours à vos ordres si vous avez besoin de mon ministère.
Ayant ainsi parlé, le magistrat, suivi de son serrurier, gagna la porte vivement.
— Oh! là! là! fit le Montmartrois au trousseau de clefs, dès qu'ils furent dans la rue.
— Oh! là! là! répondit le commissaire.
Cependant, Joseph et Laviron avaient vaguement
recouvré quelque chose de leurs esprits. Joseph, empêtré dans des jupes traînant à terre, courut à Eudoxie.
— Ce n'est pas vrai! dit-il tout bas, ce n'est pas vrai? Dis que ce n'est pas vrai.
— Grand béta. Je nous sauve. Disparais au plus vile. C'est bien le moii^ que je ramène cet imbécile à la maison.
— Parole? ^
— Parole...
— Ah! tu fais de bonnes farces, toi. J'ai manqué y être pris moi-même.
Laviron, de ce jour, cessa de rechercher la société des commissaires, et Joseph Ilerbin, pour prix de sa confiance amoureuse, bientôt reçut la décoration à son tour.