‹ Aux embuscades de la vieChapitre 33 sur 42 · LES AMANTS DE FLORENCE · texte numérisé non relu

LES AMANTS DE FLORENCE

La question de l'amour et du mariage est manifestement l'obsession de l'humanité. Mécontents, fiiut-il croire, des expériences de la vie, hommes, femmes, vieillards, adolescents, cherchent dans la fiction, dans le rêve, l'irréalisat^le ou l'irréalisé. La vie passe. Ceux d'entre nous qui sont capables de s'interroger sincèrement, au bord de la tombe, reconnaîtront que plus de chances de bonheur s'offrirent à leur inconstance qu'ils n'en ont su fixer.

Nos bons ancêtres de l'animalité « inférieure » se voient marquer un temps pour les joies de l'amour, et même dans la monogamie, comme je l'ai montré par l'exemple de mes pigeons, ne se piquent pas d'une « vertu » au-dessus de leurs moyens. Cependant, cette « perfection supérieure », dont témoignent nos paroles à défaut de nos actes, paraît nous condamner surtout à l'hypocrisie née du désaccord entre l'idéal et nos facultés de réalisation. Le mariage, quand on le juge en dehors des préoccupations du dogme, se découvre une assez redoutable gageure contre l'imagination vagabonde avant-courrière des faiblesses humaines. Protéger le faible, c'est-à-dire la femme et l'enfant, contre

ir

les caprices du fort est du devoir social, assurément. Mais qui voudrait soutenir que le mariage, tel que les lois l'instituent et tel que les mœurs permettent de le pratiquer, accomplit cet office d'une façon toléiable et n'aboutit pas le plus souvent au trioniphe juste ou injuste de la masculinité? I\'avons-nous pas vu, dans la discussion de la loi sur le divorce, l'un des chefs du parti w avancé » mettre son éloquence au service de la doctrine du m.iriage indissoluble, tandis qu'un radical fameux arguait bourgeoisement qu'il n'y avait point parité entre l'adultère du mari et TadultiTC de la femme, comme faute conjugale devant conduire à la séparation délinilive?

La folie est de proclamer, en principe, immuable ce qu'il y a dans le monde de plus instable, de plus changeant : la créature humaine en perpétuel devenir. Il faut, pour l'union durable, dans cet éclair de temps que nous dénommons pompeusement « toujours », le développement parallèle — combien chanceux! — de deux créatur'^.". que des hérédités diflerentes disposent le plue oouvent à de fatales divergences.

J'échangeais ces pensées, il y a quelques jours, avec une charmante femme qui, s'étant fait un renom européen par son art, a mis la plus grande dignité dans cette libre munificence de soi dont les hommes réclament audacieusement le privilège. KUe affirmait ingénument que l'acte, jugé sans conséquence par les hommes lorsqu'il vient d'eux, n'a d'importance pour la femme que par la charge éventuelle d'une maternité.

— Et c'est précisément, ajoutait-elle, de cette iniquité de nalure que les hommes osent se prévaloir, pour y joindre une injustice sociale correspondante qui ne nous laisse de choix qu'entre « l'honneur » et la liberté. Heureusement, la, vie est plus forte que les mots.

et toutes les femmes qui n'ont pas un tempérament d'esclaves auront toujours cette « revanclie prête » que la vanité masculine pimente si sottement de l'attrait du fruit défendu.

— Alors vous proclamez, fis-je avec quelque timidité, que toutes les femmes dignes de ce nom trompent ou doivent tromper leur mari.

— Oh! ma prétention est simplement que la plupart des femmes, étant trompées par leur mari, ont le droit de leur rendre la pareille. Et quant à celles qui trompent sans avoir été trompées, je ne vois pas pourquoi vous leur refuseriez la même initiative qu'aux hommes qui « font la fêle « tandis que leur épouse glacée file la laine ou mouche les enfants au logis.

— Cela ressemble beaucoup à ce que je disais. Toute femme qui se respecte...

— ... a les mêmes droits que l'homme qui ne se respecte pas...

— ... et doit en user?...

— ... et peut en user à sa guise sans l'ombre d'un remords.

— D'oîi pleine liberté aux deux époux de se tromper l'un l'autre.

— Proclamez cette maxime ou ne la proclamez pas, on n"a pas attendu que vous la formuliez pour la mettre en œuvre.

— Et vous croyez qu'en fait la plupart des femmes trompent leur mari?

— Je crois qu'en fait la plupart des maris trompen leur femme... et leur maîtresse encore, aussitôt qu'elle se réclame d'un devoir — même non écrit — plutôt que de la libre attraction du sentiment et de la chair. Je crois que la plupart des femmes qui trompent leur mari trompent leur amant dans des conditions

analogues, c'est-à-dire aussitôt que l'amant s'impose à titre de mari mural, si l'alliance de ces deux mois ne vous parait pas choquante. Bien plus, à mesure que l'odieuse habitude peu à peu déguise l'amant en époux, la maîtresse en épouse, l'ancien époux, qui fut amant légal aux premiers jours du mariage, et la première épouse, maîtresse légitime au sortir de l'église, reprennent leurs avantages.

— Trop tard.

— Pas toujours. Voyons. Les femmes trompent plus ou moins l'amant avec l'époux. Cela est classique pour les bons ménages.

— Je l'entends dire. Mais comment fail-on pour avoir une certitude?

— Que de cas je pourrais citer avec faits à l'appui. Voulez-vous que je vous dise une récente histoire?

— Faites, je vous en prie.

— Eh bien! c'était le mois dernier, dans une ville d'Italie...

— Florence, naturellement. J'ai remarqué que vous y faites de fréquents séjours.

— Florence, en effet. Un peintre de mes amis, mari d'une femme que vous ne diriez peut-êlre pas belle, mais qui est toute grâce et charme, en vérité, s'est fixé là il y a trois ans. Dans mes voyages, jamais je n'ai manqué l'occasion d'une visite, car nous sommes de très vieux camarades. Songez : nous fûmes jeunes ensemble pendant une demi-année. Il me dit tout, et je lui raconte beaucoup de choses.

Philippe, je le désignerai sous ce nom, si vous voulez, a fait un mariage d'amour qui s'est trouvé un mariage de convenances. Ce fut le couple le plus épris pendant tout près de quatre années. Cela compte. Il y a dix-huit mois, à l'un de ces séjours florentins qui ont appelé

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votre allenlioa, je découvris sans peine que la femme de Pliilippe avait un amant. Un adolescent, seigneur italien de grand nom, de petite bourse, beau comme un jeune fauve à lafrût, élégant sans trop de discrétion, avec un joli l;dent de statuaire dont il avait le bon goût de ne jamais parler. L'art avait rapproché les deux hommes, et Alice, — appelons ainsi la femme de Philippe à tout hasard — avait subi, je ne sais comment, l'attraction nouvelle d'une énergie dont la puissance allait croissant à mesure que le temps émoussait, par la monotonie de l'habitude, le charme autrefois suprême du mari.

De son côté, Philippe était insensiblement revenu à ses amours d'atelier, se donnant pour excuses des recherches de formes, d'attitudes, de couleurs, dans les brusques délentes de la chair qui sont à la pose du modèle ce que la vie est à la mort. Il m'en fit l'aveu sans trop de façons, visiblement satisfait que sa femme, dont il me vanta « l'angélique douceur » et le « tact », voulût bien laisser le champ libre à ses fantaisies.

— Je l'aime toujours, fit-il sincèrement. Seulement, il y a le métier, n'est-ce pas?

Giovanni, comme il est naturel, admirait fort le talent de Philippe et ne s'en cachait pas. Pour Alice, il n'y avait pas moins, au compte de son époux, que du génie. Le fâcheux est qu'on ne fait pas sa part au génie : pas plus au génie qu'on a qu'à celui que l'on croit avoir. Mécontent de son œuvre, f^hilippe était, à proprement parler, insupportable. C'étaient des grognements, des plaintes, des accès de colère suivis d'un long affaissement. Avait-il réussi à se satisfaire, c'était pis encore, car il fallait subir alors tout le récit de l'affaire, jusqu'au moindre détail de composition ou d'exécution, si insignifiant qu'il pût être. On écou-

DANS LA.MOLU .Jll

tait d'abord avec plaisir ou tout au moins avec bienveillance. Puis la faslidieuse répétition du matin au soir lassait tout le monde, exaspérait môme quand une puérile insistance sollicitait des répliques, des contradictions, pour mieux confondre l'interlocuteur. Giovanni, docile, Alice, admiratrice sincère, soffraient en victimes résignées, mais lorsque des jours et des jours avaient été donnés à celte gymnastique de patience, tous deux, épuisés de l'elTorl devaient être conduits à chercher, pour le repos du corps et de l'esprit, une distraction plus ou moins conforme aux règles sociales courantes. Celle distraction, ils se l'ofifrirent l'un à l'autre, comme il était à prévoir, et dés ce moment une paix d'amour tranquille descendit sur l'heureux foyer.

Quand j'eus la révélation des amours d'Alice et de Giovanni, au cours d'une visite à Fiesole où je les surpris dans une telle plénitude de confiance abandonnée qu'ils ne levèrent même pas la tète au bruit de mes pas, je jugeai que la passion battait son plein. Ils ne se cachaient guère, et. si je n'avais pris garde, lennui d'une rencontre trop clairement révélatrice ne m'eût pas été épargné. Je me lirai d'affaire par de fréquentes visites à l'atelier de Philippe, où une importante peinture était sur le chantier, et je pus partir sans avoir troublé l'heureuse quiétude de ces âmes.

A mon retour, un an plus tard, il me sembla d'abord que rien n'étant changé dans les arrangements dont j'avais le secret. Pourtant Philippe me parut moins absorbé dans les préoccupations de son art. Maintes fois je surpris ses yeux obstinément fixés sur sa femme (jui, tout en détournant les siens, semblait gênée sous l'obsession de ce regard. Avait-il des soupçons? Je ne m'arrêtai pas longtemps à celte idée, car il me parla

d'Alice avec tant de chaleur que je ne pus me défendre dune exclamation de surprise.

— Dieu me pardonne, Philippe, m'écriai-je, vous êtes amoureux. Et de voire femme encore! Qu'cst-ildonc arrivé.

— Rien, dit-il. Je n'ai jamais cessé de l'aimer.

Et de confidence en confidence, j'appris qu'il y avait un flirt en règle entre les deux époux. Depuis plus d'un an ils vivaient, chambres séparées. Les portes avaient pu s'entre-bâiller d'abord, puis elles s'étaient définitivement verrouillées. Un jour, on ne sait comment, Philippe s'était demandé pourquoi. 11 n'avait pas trouvé de réponse. Alice, interrogée par lui, ne trouva rien à dire, sauf des « Pas maintenant... Plus tard » qui ne pouvaient tenir lieu de raisons. Qu'un autre eût pris ce cœur qui était sien, Philippe n'en pouvait pas concevoir la pensée. Mais son esprit, et sa chair aussi, s'obstinant, le sentiment finit par se trouver de la partie. Si bien que l'inconstant époux, féru d'amour, commença le siège en règle de l'épouse infidèle.

Alice me sembla flattée de cet hommage, mais encore retenue par le sentiment du devoir envers son amant. Giovanni, lui, confiant dans la durée de son empire, s'amusait de ce manège où sa vanité ne voyait qu'un jeu innocent provoqué par Alice pour le tenir en haleine. C'était Philippe maintenant qui encombrait de fleurs le salon d'Alice, et non plus Giovanni. Celui-ci m'en fit plaisamment la remarque avec la belle confiance de l'homme sûr d'aulrui. Il aimait Philippe, après tout, et le plaignait de tant de peines perdues.

J'allai passer six mois à Rome, et, retournant à Paris, je m'arrêtai huit jours à Florence. Dès mon arrivée, je pus constater, sans doute possible, que l'adultère légitime était consommé. L'amant Giovanni, aveugle, était

DANS L'AMOUR dii

cyniquement trompé. Alice était dcvennc la maîtresse de son mari. Je dois dire que si les facteurs se trouvaient intervertis, la somme de félicité paraissait la même. Le bonheur continuait de régner au foyer de Philippe comme il n'avait cessé, depuis le mariage, grâce aux trois combinaisons successives. Je jugeai même que, cette fois, il avait des chances d'être durable, car Philippe ne nous assommait plus de ses tableaux, uniquement préoccupé de plaire à sa femme pour qui le mystère à l'égard de Giovanni mettait dans l'amour conjugal un fin ragoiU de perversité. Giovanni, voyant Philippe amoureux, en trouvait rehaussé le prix de sa conquête, et admirait en paix son œuvre dans le contentement parfait du ménage. Il commençait même à regarder autour de lui et je ne fus point trop surprise quand je le vis en disposition de me faire la cour. Les destins étaient scellés. Le divorce de Giovanni et d'Alice — qui existait déjà de fait, je suppose — serait bientôt formellement prononcé.

J'avais l'habitude, au jour tombant, d'aller m'installer dans la Loge des Lanzi pour voir rentrer Florence, car c'est à la place de la Seigneurerie — depuis combien de siècles? — que toute la cité vient aboutir, .l'ai fait là souvent des observations curieuses. Après avoir donné un coup d'oeil au Persée j'allais me blottir au plus haut des gradins qui forment dans la longueur du mur latéral comme des sièges d'amphithéâtre, et II, cachée dans l'ombre, masquée des survenants par le groupe fameux de V Enlèvement des Sabines, je regardais, je rêvais, j'attendais du hasard une inspiration rebelle ou la rencontre amie qui m'arrachait à mes pensées.

Un soir, je m'étais attardée dans mon refuge. L'obscurité était venue. Le Neptune d'Ammanati, le

Cosme, de Jean Bologne, peuplaient la nuit d'immo biles fantômes dans le silence de la vie. Tout à coup uni groupe surgit des arcades, homme et femme enlacés, j Ils glissèrent, chuchotants, jusqu'à la Sabine qui se débat voluptueusement dans les bras de son nouveau maître, et là, dérobés aux rares passants, maiss'ofFrantj au plein de mes regards, ils s'unirent dans un long baiser. Enfin les visages m'apparurent. Je ne pus rete-j nir un sursaut. C'était Alice et Philippe qui, chassés de] la demeure conjugale par Giovanni, venaient se cacherj sur la place publique pour s'aimer. !

« — Giovanni doit être étonné, disait Philippe, d( ne pas nous avoir trouvés à la maison. Aussi, c'est Iropj dindiscrétion. I

« — Sais-tu ce que tu devrais faire? reprit Alict! après un silence. Tu devrais lui conseiller un petit | voyage à Rome... ou ailleurs.

M — Bonne idée. Je n'y manquerai pas. »

— A quinze jours de là, Giovanni m'arrivait à Paris et me proposait de m'aimer. Je ris encore de sa mine déconfite à ma belle révérence. Cela se passait il y a trois jours. Que dites-vous de mon histoire?

— Il faudrait en connaître la fin.

— Rien ne finit. Tout continue.

— Eh bien! c'est une exception : voilà tout.

— Je veux bien. Mais avec quoi fait-on des règles, s'il vous plaît? N'est-ce pas avec des exceptions, lorsqu'on les trouve assez nombreuses? J'apporte ma contribution. Vous devriez bien, en retour, me dire une belle histoire de fidélité monogamique absolue.

— Cela peut se rencontrer.

— Certainement. J'en ai connu un cas. Jamais êtres ne furent si malheureux. Toute leur vie ne fut qu'une longue bataille.

DANS L'AMOUK 3J5

— D'où VOUS concluez?

— Que nous sommes lous des >< exceptions » mon .lier, et que chacun ne proclame que pour les autres ses grandes lois intangibles, étant bien entendu qu'il reste libre, lui, d'en prendre et d'en laisser à sa guise, lionne chance. Au revoir.

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