‹ Aux embuscades de la vieChapitre 34 sur 42 · ACCIDENT DE CHASSE · texte numérisé non relu

ACCIDENT DE CHASSE

J'ai revu Taimable femme à qui je dois le récit des amours florentines que j'ai racontées.

— Quelles nouvelles de don Giovanni ? demandai-je.

— Je le rencontrai hier, par hasard. Il a bien voulu me confier qu'il ignorait la cause de son exil. J'ai doucement insinué qu'il y avait peut-être « du mari làdessous ». Cette idée l'a fait rire, et il m'a répondu un |?j « Tout excepté ça » qui m'a mise, moi-même en hila- if rite.

— Tous aveugles, alors?

— Résultat : la paix, le bonheur.

— Et la clairvoyance?

— La clairvoyance, c'est le drame tout simplement, chacun partant de ce point de vue que ses infidélités n'ont pas d'importance, pour aboutira cette conclusion inattendue que celles du partenaire sont des crimes inexcusables. Pas logique, mais très humain.

— Et vous ne pensez pas que la fidélité conjugale, aussi, soit humaine?

— Pardonnez-moi. J'ai eu soin de vous dire que je l'avais constaté une fois dans ma vie.

— Et l'histoire de ce cas unique jusqu'ici, peut-on la connaître?

— C'est un drame sans événements. Rien n'est moins romanesque que la vertu : vous devez le savoir.

— Pourquoi le bonheur serait-il dans le roman?

— Je ti'en sais rien. Peut-être parce que la réalité sera toujours inférieure au rêve. En tout cas, mes deux époux fidèles furent les plus malheureux que j'aie connus.

— Contez donc.

— Oh! ce sera très simple. Vous savez que j'ai été élevée en Angleterre, près de la petite ville de Dorking. J'y ai conservé des amis que je vais voir quelquefois, pour me reposer de l'Italie. Le Surrey est une contrée pittoresque, où les hautes collines boisées conduisent, en de larges vallées verdoyantes, des rivières paresseuses qui s'attardent aux herbages jusqu'à la mer. Partout des bois, des eaux, des ravins dominés d'ifs géants ou de chênes centenaires. Un ciel très doux, très clair, suspend un dais de nacre sur l'immense tapis d'herbe drue. C'est le pays de la chasse au renard, et je confesse humblement que, parmi les plaisirs de l'existence, il en est peu qui dépassent, à mes yeux, l'enivrement d'une course folle, sans but précis, où, de haies en fossés, de rivières en précipices, on risque cent fois le jour de se rompre le cou. Les gravures courantes vous donnent une idée passablement exacte de la fête. C'est une ruée à la chance d'arriver on ne sait où. Rien n'arrête, rien ne peut être une occasion de reculer. En avant, toujours en avant! Les chevaux eux-mêmes participent de l'universelle folie. Les accidents ne comptent pas. Cheval abattu se relève, cavalier désarçonné se remet en selle. Quelques-uns reviennent sur des civières. Le soir, on fait le compte des vaincus.

l]ii trois paroles brèves, leurs amis les plaignent d'être obligés d'attendre trois semaines avant de recommencer.

Il y a quelques années, dans un de ces tumultes cynégétiques, après un long temps de galop de mon coé, je m'arrêtai pour soufller. Je me trouvais sur un grand plateau de bruyères dominant la profonde vallée qui aboutit aux tlèches rouges de Dorking. La traîne argentée d'une rivière dont je ne sais plus le nom, de petits étangs clairs trouaient de pans de ciel la longue coulée de verdure fleurie. Une tour, fameuse dans le pays, se dresse à l'horizon, attestant la lubie d'un pieux personnage qui se fit enterrer là, tête en bas, pour se trouver debout au jour de la résurrection, où il parait que le monde sera sens dessus dessous.

J'admirais ce monument ingénu de la simplicité humaine lorsque derrière moi retentit le bruit d'une galopade furieuse. Avant qu'il m'eiU été possible de faire un mouvement, de pousser un cri, chasseur et bête affolée débouchèrent du bois, à portée de fusil, pour dévaler à fond de train du haut en bas de la pente abrupte coupée à pic par l'ouverture béante d'une ancienne carrière. Ce qui m'emplit d'un indicible effroi, c'esl que le cavalier éperonnait, cravachait désespérément sa monture, déjà impuissante à se retenir désormais dans sa course vertigineuse à la mort. En un clin d'œil tout paru s'engouffrer subitement dans le sol. Plus rien que le ciel et la terre se renvoyant l'impassible sourire des choses qui n'en finissent pas.

Enfin, je recouvrai l'usage de mes sens. Je m'élance, je saule à terre, et je ne sais comment j'arrive au fond de la carrière. Le cheval assommé sur le coup. Dans une mare rouge, l'homme fracassé, pantelant. Un vieil ami de ma jeunesse qui m'avait été bon à mes

débuts dans Dorking. Je l'appelai. 11 ouvrit les yeux.

— Comment? Ce n'est pas liai! s'écria-t-il. Vainement je linlerrogeais.

— Ce n'est pas fini, ce n'est pas lini ! répétait-il avec désespoir. 11 va falloir recommencer.

Ne sachant que dire ni que faire, je remonte, j'appelle. Un paysan accourt. Avec mille peines on installe le blessé dans une charrette. Par miracle, il n'avait aucune lésion mortelle. Deux mois après, il était en pleine convalescence. Il soupçonna bientôt que je l'avais surpris se jetant à l'abime, et mon embarras lorsqu'il m'interrogeait sur les circonstances de notre rencontre au fond de la carrière ne pouvait que le conlirmer dans cette pensée. Un jour, il n"y put tenir.

— Vous ne croyez pas à un accident, vous? me dit-il, en plantant tout droit ses yeux dans les miens.

— Que voulez-vous dire? répliquai-je, pour éluder la question.

— Je veux dire que j'ai dû passer tout près de vous en route vers la carrière.

— Oui, c'est vrai, fis-je, résolue tout à coup à dire la vérité.

— Vous avez mon secret. Je sais, ma chère enfant, qu'il sera bien gardé. La mort n'a pas voulu de moi. Je vivrai. Mais puisqu'il est un être humain en qui maintenant je puis verser le trop plein de mes souflrances, et comme cet être c'est vous, pour qui j'ai, depuis longteinps déjà, la plus tendre amitié, je vous dirai tout.

— Un autre jour. Plus tard...

— Non. Laissez-moi parler. D'abord, rassurez- vous, il n'y a aucun crime dans ma vie.

— Quelle idée!

— Non, je suis simplement malheureux, et mon malheur est de ceux pour lesquels il n'estpas de remède.

Il VOUS semble que j'ai tout, n'est-ce pas? La fortune, les joies de la famille. J'ai des enfants que j'aime. Ma femme, j'en suis sûr, vous paraît...

— La meilleure du monde.

— Sans aucun doute. Et pourtant c'est elle qui fait mon supplice précisément. Elle m'aime et je la hais. C'est affreux.

— Voyons. Vous ne haïssez pas votre femme. C'est impossible.

— Je la hais, vous dis-je. J'ai fait, comme on dit, un mariage d'amour. J'étais épris, alors, car elle était très belle. Elle a été fidèle épouse. Elle est bonne mère. Quel reproche alléguerais-je contre elle, sinon de s'être confinée machinalement dans la pratique étroite de ses devoirs et d'avoir fait que nous soyons devenus étrangers l'un à l'autre? Est-elle au-dessus ou audessous de moi? Qu'importe! Nous ne sommes pas au même plan de pensées. Je trouve à mes côtés un être inerte, soumis, avec une douleur exaspérante dans les yeux. Car, sans avoir jamais formulé de plaintes, c'est sur moi naturellement qu'elle fait retomber la responsabilité d'une mésintelligence qui jamais ne s'est exprimée par des mots. Vous me regardez sans comprendre. Vous me jugez fou, n'est-ce pas? Voulez-vous que je sois plus clair? Eh bien 1 je ne l'aime plus. Voilà l'afTaire en deux mots. Peu à peu, l'habitude, la plate banalité de son esprit me la firent indifférente. A quoi bon lui chercher des torts? Que la faute en soit imputable à l'un ou à l'autre, je me détachai d'elle. Quel recours pour tous deux contre le fait brutal? Je l'aimais, et puis je ne l'aimais plus. On n'aime pas par ordre du sherifF ou de la Bible. C'est comme si vous me reprochiez, ayant été blond, d'avoir des cheveux blancs aujourd'hui. Qu'avez-vous à dire?

— Rien du tout, mon cher et malheureux ami, Si vous voulez que je vous parle francliement, l'idée que j'ai eue, c'est que le déplaisir qui vous venait de votre excellente femme pouvait avoir sa source dans le plaisir que vous apportait, peut-être à votre insu, la compagnie d'une autre.

— Votre imagination devance les événements. Vous pensez bien que je n'ai pas fini. Puisqu'il vous faut immédiatement un aveu, sachez que, rigidement élevé dans la discipline de l'Eglise, je suis arrivé au mariage dans l'état de parfaite pureté que la morale chrétienne recommande. Sachez encore que, pour quelque raison que ce soit, ignorance de stratégie, timidité, crainte d'une diminution de moi-même, je suis demeuré sans le plus léger manquement à la loi draconienne du mariage. Je n'aimais plus ma femme, mais j'étais son mari, son mari fidèle. Les tristes faiblesses contenues dans ce mot, vous les devinez sans peine, suivies d'un retour de honte et d'une répulsion que, malgré tous mes etïorts, je ne parvenais pas à dissimuler.

Je songeai à partir pour un long voyage. Un ou deux ans aux Indes auraient pu, je le supposais du moins, me ramener à celle dont chaque minute d'une vie commune m'éloignait chaque jour davantage. Mais elle, sans comprendre, dressa devant moi l'objection formidable. Les enfants avaient besoin de ma surveillance.

— Emmenez-nous, dit-elle, stupidement.

Le sort en était jeté. Nous demeurâmes rivés tous deux à chaque bout de notre chaîne, affreusement tiraillés, l'un par l'autre, aiguisant à chaque soubresaut de douleur notre mal et celui de notre compagnon de fers — elle, angélique toujours; moi, déséquilibré, bizarre, insupportable, je n'en peux pas douter. Qui sait? si sa nature l'avait permis, un éclat de tonnerre entre nous

eût pu dissiper les électricités contraires, ramener une paix d'un jour. Mais non. Deux ennemis toujours pr.èts à en venir aux mains, sans jamais la détente d'un geste ou d'une parole de bataille. J'étais à bout de nerfs quand survint l'inévitable roman.

— Vous êtes encore laible. Restons-en là pour aujourd'hui.

— Non. Le hasard a forcé ma confidence. Finissons^ en. Après quoi, je ne veux plus qu'il y ait une parole entre nous là-dessus. Le roman, vous l'avez deviné, c'était la jeune tille aimable, rieuse, un peu folle de ses vingt ans, douée du charme exquis dont l'illusion avait parée ma fiancée de jadis que j'en voyais aujourd'hui si misérablement dépourvue. Que vous dire? J'aimai cette enfant et j'en fus aimé. Je parle naturellement d'une passion idéale, très douce et très pure, qui ne comporte point de remords. Le récit que j'en pourrais faire vous paraîtrait puéril. Il n'enferme pas moins les deux plus belles années de ma vie. Deux ans, le temps d'un éclair. Deux ans de muettes délices pour aboutir, un jour, aux paroles décisives. Et, sitôt ces paroles prononcées, leffroi du crime entrevu, le recul efîaré dans l'abîme du désespoir. L'unique baiser que nous échangeâmes fut d'éternel adieu.

Je demeurai plus déchiré, plus sanglant dans la chute effroyable, que vous ne m'avez trouvé sur les rochers de la carrière. Elle partit, et, pour ne vous rien cacher de l'horrible vérité, elle est maintenant consolée, mariée à un rustre qui, dit-on, apporte le bonheur à son foyer. Pourquoi me ferais-je autre que je ne suis? Souvent j'ai regretté Ihéroïsme imbécile qui, pour sauver cette volage créature, a fait de moi le jouet d'une atroce destinée. J'ai eu pitié d'elle, et j'en meurs, tandis qu'aux bras de son portefaix... Ne me jugez pas mal. J'ai souf-

fert. Elle avait juré de m'aimer toujours. Elle est heureuse, et moi, moi, qui pouvais la prendre, la briser, faire de son malheur éventuel la fulgurante félicité d'une preuve, je n'aurais pas le droit de la proclamer indigne de ma sotte pitié! Je la maudis et je l'aime toujours.

Et ma femme, ma femme irréprochable, qui a tout deviné, j'en suis siir, et qui m'a pardonné, soit par incapacité de ressentir l'outrage, soit par une commisération insultante, ma femme à qui je dois [le malheur de ma double désillusion d'amour, ma femme qui me torture en dépit d'elle-même, et que, sans dessein prémédité, je supplicie cruellement à mon tour, je l'exècre, je la hais de toute l'énergie de ma misère. Coupable d'avoir cédé à l'entraînement d'un jour, je lui fusse revenu peut-être par la satiété du bonheur, par le désenchantement, par le remords...

Au plus profond du malheur, je ne lui pardonnerai jamais les yeux chargés de souffrance muette qui me sont un coup de poignard. Je ne lui pardonnerai jamais la résignation, la soumission tranquille qui, avec la diversion de ses devoirs, lui rendent acceptable l'affreux tourment de notre vie. Que l'idée me soit venue cent fois de courir l'oublier dans la mort, elle n'en doute pas, je vous assure. Elle n'a pas été plus dupe que vousmême de l'accident de chasse de Dunlf^ij-BiU. Jamais un mot ne sortira de ses lèvres qui le fasse soupçonner. Elle s'offre en holocauste, et ce sacrifice magnanime, qui met le comble à mon malheur, avive à toute minute l'intolérable angoisse du contact quotidien. Je n'aime plus la femme qui m'aime. J'aime toujours celle qui ne m'aime plus. Je suis sans crime, sans faute même. Oserez-vous dire qu'avec des occasions de remords, je n'eusse pas rencontré des peines moindres, peut être des chances de bonheur?

La narratrice, songeuse, avait arrêté brusquement son récit.

— Et qu'avez-vous répondu? demandai-je.

— J'ai répondu que la douleur s'use coname la joie, qu'il est de notre condition que la vie non réalisée suscite de longs regrets par le contraste de l'autre. J'ai répondu que la vertu suprême est la patience de vivre.

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