‹ Aux embuscades de la vieChapitre 35 sur 42 · VOYAGE DE NOCES A TROIS · texte numérisé non relu

VOYAGE DE NOCES A TROIS

Assurémcnl, lorsque Octave de Boisgiron conduisit à raulel, il n'avait pas longuement exercé son esprit sur la question du mariage. Ses parents lui avaient présenté une jeune fille de sa classe, élevée au Sacré-Cœur « dans les idées qu'il faut avoir ». La dot était de poids, les espérances « fort belles » à cause d'un oncle alcoolique dont Tunique rejeton sombrait lentement dans l'épilepsie. Par surcroît, la fiancée se trouvait plus que jolie, et Octave qui venait de laisser quelques centaines de mille francs aux mains des filles du théâtre — ce fut même, d'ordre paternel, la cause déterminante du mariage — s'avisa qu'il y avait là pour lui un champ d'explorations « où l'on ne s'embêterait pas >.

Après quelques propos saugrenus entre les deux jeunes gens, il fut décidé qu'ils seraient unis, par les soins de l'Église, pour l'éternité : pas davantage. L'éternité c'est long. Mais qui donc y est allé voir? Berthe, pas plus qu'Octave, n'avait conçu l'idée de jeter dans l'Infini l'elTrayant coup de sonde. La question même, à l'heure où la candide fiancée s'engageait d'un cœur tranquille pour des temps sans fin, lui eût paru extravagante,, c'est-à-dire contraire aux convenances qui

accommodent si excellemment les règles du Ciel aux jouiss;inces de la terre.

lieux familles, principalement guidées par le souci d'intérêts pécuniaires ou d'arrangements de classe, décident d'unir pour toujours deux infortunées créatures jusqu'alors inconnues Tune à l'autre et n'ayant de commun que le bagage de préjugés et d'idées fausses propre à l'agrégation sociale des sottises dorées. La résolution n'est pas plutôt prise que voilà nos gens sous la fleur d'oranger — corolle blanche et fruit jaune, a-t-on plaisamment remarqué — sollicitant de Dieu lui-même la sanction définitive et sans retour des bas calculs d'intérêt, où, dans la plus horrible mixture, sentimenls, chair et pécune se trouvent afifreusement confondus.

Et le beau, c'est que Dieu, pour quelque répugnant marché qu'on lui demande la consécration de sa volonté souveraine, ne refuse jamais l'assentiment de sa Providence. Le bon magistrat municipal, qui n'est qu'un homme et ne fait rien que constater l'accord momentané de deux êtres faillibles comme lui-même, est déjà ridicule de prétendre lier les gens pour toute une vie. Que penser de l'universelle Prescience qui, par son prélre, joint et soude indifféremment pour l'infinité des temps cl venir tout couple survenant de hasard ! Que dire surtout de ces innocents, à qui l'engagement pour toute la durée d'une vie paraît chose médiocre, et qui viennent, avec toutes les apparences d'une résolution sérieuse, solliciter du ciel l'ajoutage d'une éternelle durée?

Ainsi que je l'ai dit tout d'abord, cette questions n'avait hanté ni les nuits ni les jours'dOctave de Bois-1 giron lorsqu'il s'agenouilla devant le maître-autel de la Madeleine pour f.iire indissolublement river la chaîne qui devait, jusqu'à la consommation des siècles, l'unir,

sans possibilité de rupture, à M"" Berlhe de La Palud. S"il avait pu se rencontrer quelque malotru pour leur proposer à tous deux de s'en tenir ii la cérémonie municipale qui ne les unissait que pour la soixantaine d'années dont pouvait se composer éventuellement leur avenir terrestre, ils y eus^^ent vu, de premier mouvement, le plus sanglant outrage. Et pourtant Octave, escomptant avec de petits soubresauts de joie les délices nouvelles dont les charmes de Berlhe étaient le gage, disait en toute sincérité de conscience à son ami René de Callians dont la raillerie Tajournaità six mois :

— Non, non. Tu méjuges très mal. Je me sens de la tidélité pour toute une année. Je me connais, peut-être. Deux ans même ne m'effraieraient pas.

Pour les prévisions de M'"" Berthe, on n'en saurait rien dire, par la décisive raison qu'une jeune fille « épousable » doit tout ignorer des réalités qu'elle affronte dans l'incompréhension noire de la vie.

En route pour l'Egypte, et en Egypte même, ^< on ne s'embêta pas » tout d'abord, suivant le mot d'Octave, mais il serait exagéré de dire qu'on s'amusa follement. Pour commencer, il se trouva qu'Octave, qui croyait apporter des révélations merveilleuses, n'aboutit qu'à heurter brutalement des partis pris d'ignorance, à provoquer des révoltes qu'il ne sut apaiser par aucune compensation. Vingt-quatre heures n'étaient pas écoulées que les deux époux se regardaient en adversaires.

— Quelle sotte! pensait Octave.

— Une brute! murmurait Berthe entre ses dents.

Les tentatives de rapprochement qui devaient s'ensuivre n'aboutirent qu'à demi par l'effarement de Berthe et la maladresse d'Octave. Malgré tout, le maître légal affirma ses << droits » et la femme asservie, pour sauver quelque chose d'elle-même, ne put que s'enfer-

mer silencieusement dans une forteresse d'apathie rési- };née. Cependant, le Ml déroulait l'enchantement de son ciel, de ses eaux, de ses rives. Les énigmaliques colosses, les temples millénaires surgissaient, monstrueux, des tendres lumières de l'aube ou se replongeaient dans la transparence des nuits.

Du pont de la Dcnjabieh, Octave et Berthe'regardaient sans voir, sans savoir, sans comprendre. (Jue leur voulaient ces restes d'un monde disparu dont ils ignoraient tout!

— Ce n'est jamais que des pierres, s'exclamait Octave avec mépris.

— J'ai vu, répondait Berthe, de'plus beaux couchers de soleil à Paris, derrière l'Arc de]|Triomphe.

On s' « embêtait » décidément. On s' « embêtait », en gens bien élevés qui n'ont rien à se dire et possèdent toutes les formules d'usage pour masquer le vide des pensées, mais on ne pouvait songer sans terreur au mortel écheveau des jours restant à dévider pour achever les joies d'un voyage de noces réglé suivant les sacro-saints usages.

— Comme nous serions bien avenue de Friedland ! Telle était l'unique pensée des deux jeunes époux,

obsédés l'un de l'autre, et le jour n'était certainement pas loin où ils allaient céder à l'irrésistible désir d'une proposition de retour, lorsque, sous les colonnes de Philse, ils se trouvèrent face à face avec René de Callians qui semblait absorbé,dans les problèmes les plus ardus de l'archéologie. Les naufragés de la Méduse, voyant arriver le secours!

— Que fais-tu là? s'exclama Octave avec un cri de joie.

— Voilà deux ans que je te parle de ce voyage, répondit l'autre. Je vous croyais en Italie.

— Nous allons jusqu'à je ne sais plus quelle cata-

racle, dit Berihe avec empressement. Ce voyage est merveilleux. Nous vivons dans l'extase. Il faut que vous veniez avec nous?

— Y pensez-vous, madame? fit René, stupéfait de la proposition.

— Berthe a raison, répliqua Octave avec autorité. Nous ne sommes pas égoïstes. Nous n'allons pas te laisser en panne au milieu de celte eau pour recevoir un de CCS chapiteaux sur la tète.

— Voyons. Ce n'est pas possible.

— Tu crains de nous gêner? La Dayabcih est trop grande pour nous deux, mon cher. Tu es mon meilleur ami. Je compte bien que lu seras l'un des bons amis de ma femme. Commençons dès aujourdliui l'apprentissage damitié. Dans quelques semaines la grande ville nous aura repris. Tu seras la transition.

— Merci. Je ne puis pas, dit fermement René, qui trouvait la position ridicule.

Mais Berthe vint à lui, la main tendue, et, à mi-voix,comme implorant une pitié suprême ;

— Je vous en prie, dit-elle simplement.

— Alors, j'accepte, répliqua-t-il, vaincu.

— Bravo, ma chère! s"ccria joyeusement Octave, à vous l'honneur d'avoir décidé ce sauvage. Notre voyage va être charmant.

— Mais il l'était déjà, je suppose, fit René en riant.

— Je crois bien, dit Oclave, prompt à se corriger^ mais c'était autre chose. Nous allons passer de la rêverie à la conversation, à la discussion... Berthe et moi, nous sentons si bien de même, nous sommes tellement d'accord sur toutes choses que parfois nous n'éprouvons pas le besoin d'exprimer nos pensées...

La jeune femme, à ce mot, eut une conlraclion nerveuse de la lèvre que René surprit au pa'^sage.

— Quoi! pensa-t-il. Déjà?

Et le voyage jusqu'à la cataracte innommée prit pour lui tout à coup l'intérêt d'un curieux problème.

Cette fois on ne « s'embêta » plus sur le pont de la Dayabeih. Manifestement il avait manqué jusque-là quelque chose au voyage de noces, et ce quelque chose une chance providentielle l'avait mis heureusement sur le chemin du jeune ménage. On se leva plus tôt, on se coucha plus tard. On parla de Paris. On ressassa mille contes du boulevard. Il n'était pas jusqu'à l'Egypte elle-même qui ne fournit parfois des sujets de conversation. Berthe, au hasard, posait une question, et voilà que la réponse de René évoquait d'étonnants tableaux du passé, lui suggérait des aperçus du monde qui tenaient son imagination haletante et l'émerveillaient d'inconnu, tandis qu'Octave, tout au balancement de son rocking-chair, poussait vers le ciel des tourbillons continus de fumée.

Depuis que René l'avait délivré du poids du tête-àtête, Octave rentrait peu à peu en possession de ses moyens. Souvent sa femme même fut étonnée de lui trouver de l'esprit. Sans se réconcilier absolument avec lui, elle le trouvait moins odieux, et commençait vaguement de comprendre que leurs deux vies pussent s'écouler, en des voies parallèles, l'une' à côté de l'autre. Elle s'en trouvait plus indulgente, et le sourire ingénu d'une jeunesse qui ne pouvait pas renoncer au bonheur, sans inquiéter Octave, lui faisait entrevoir au moins les jours d'accord paisible oii s'accrochait son espérance.

René, lui, voyant ses amis heureux, ne comprenait pas très bien ce : « Je vous en prie » de Berthe, qui l'avait irrésistiblement cloué sur le pont de la Dnyabeih. Bien vite, il découvrit que tous ses efforts de discrétion

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