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LE TIERS CONSOLIDÉ

Qu'une douce et délicate vierge, encore toute murée de pudeur, qui, sur la foi des contes bleus, a mis ses plus beaux rêves dans Tamour, soit brusquement jetée par les « convenances sociales » aux bras du premier (I fêtard », et qu'il lui reste de cette brutale surprise, avec la honte d'une violation de son corps, la haine et le dégoût de l'hoaime auquel famille, amis, autorité civile. Eglise ont cérémonieusement remis ce pouvoir, cela ne peut manquer d'être assez commun dans une société qui veut la fiancée ignorante et consulte d'abord les intérêts de classe pour apparier les époux. Du premier choc une premîère blessure, qui parfois se guérit lorsque l'appât des sens apporte son secours, et souvent s'envenime quand l'cgoisme viril, abusant de « ses droits », accepte pour partenaire la soumission passive d'une esclave résignée. Avec les changements que le temps apportera dans les dispositions de chacun — l'homme fatigué, rebuté, sollicité d'autre part, tandis qu'en l'épouse délaissée l'heure viendra bientôt où la femme s'éveille — toutes ces choses auront des conséquences.

Le piquant de l'aventure que j'ai dite, c'est de voir

apparaître, dès le voyage de noces, et dans la bonne foi de loul le monde, rélément de disjonction réconcilialrice qui, d'après les usages, n'est admis qu'après un temps d'expérience à pacifier le conjungo. Mais il fallait une suite à riiisluire. Si la rencontre de Pliilœ fut le point de départ du voyage >de noces à trois qui devait se prolonger même après le retour au foyer parisien, et s'il semble fatal que le point de départ implique le point d'arrivée, les circonstances de la route ne sauraient être indifférentes. Le chemin est connu, dira-t-on. Moins qu'on le croit, peut-être. Li vivacité de l'attaque, la mollesse de la défense sont des péripéties souvent offertes par nos romanciers à la curiosité du vulgaire. Mais la vie a le droit de ne pas se conformer toujours aux règles de la fiction qu'il plaît au public d'accepter comme « réalité vraie ».

Dans le cas de Berthe et de René, le trait particulier du duel inconscient, c'est qu'à proprement dire il n'y eut ni attaque ni défense. René aimait Octave d'une amitié sincère, et la promiscuité des plaisirs parisiens ne l'avait pas encore dépravé au point de lui faire prendre aisément son parti d'une trahison délibérée. Pour Berthe, elle lui inspirait un sentiment complexe où se rencontraient, variablement dosés suivant l'heure et le jour, le respect, la crainte, l'attirance exquise, la reconnaissance infinie de l'homme qui, sans l'avoir cherchée, rencontre l'affection contiante d'une femme jeune, belle, toute de grâce et de charme. Sans s'analyser de trop près, René, de bonne foi, avait prononcé que ce n'était pas de l'amour, et, rassuré par cet arrêt, il se laissait aller au plaisir innocent de « la bonne amitié ». D'ailleurs, quelle insulte plus grave à son amie que de la croire capable d'ourdir, dès son voyage de noces, une intrigue d'amour adultère! Et pour lui-

même, comment concevoir sans déchéance morale, une telle pensée!

Berthe, cependant, ne s'embarrassait pas de méditations sur elle-même. Le peu qu'elle connaissait du mariage ne la sollicitait guère à tenter secrètement une expérience nouvelle. Ce qu'elle fuyait d'Octave, la ten- : talion ne pouvait lui venir, à celte heure, de l'attendre de l'homme auprès de qui sa rébellion même avait trouvé refuge. Tranquille donc, et sûre d'elle-même, comme tous ceux qui n'ont pas connu le péril, elle s'abandonnait sans contrainte au commerce amical qui lui avait été le salut depuis Philœ.

Sans doute on n'était plus « en pays sauvage », et « les bords fleuris qu'arrose la Seine » paraissent plus propices que les rives du Nil à la culture des paroles médisantes, mais, quand on n'a rien à se reprocher, de quel cœur ne commet-on pas toutes les imprudences? Aux premières observations que M"* de La Palud tenta de faire à sa fille, Berthe partit d'un tel éclat de rire que l'excellente sermonneuse en fut toute déconcertée.

— Oh! non, maman. Pas ça. Je vous en prie, faitesmoi grâce de ce discours. C'est assez d'un mari, vraiment. Pas deux. Pas deux.

Rassurée par ces paroles visiblement sincères, M"^ de La Palud allégua seulement l'utilité de se mettre eu garde contre les mauvais propos du monde. Mais celle prédication de sagesse bourgeoise fut repoussée de haut, non sans l'amertume violente d'un cœur déçu précisément pour s'être laissé conduire par les, règles du « monde ».

— Ah ! oui, le monde' Parlons-en, ma bonne mère, si cela vous amuse. Vous trouvez que votre religion du monde ne m'a pas fait assez de mal, et voire unique pensée aujourd'hui est de menlever le secours d'amitié qui

DANS LAMOLIl 33S

m"a tirée de rabîme insondable où le monde, par vos mains, m'avait de si bon cu'ur précipitée?

— Ma fille, vous perdez le respect.

— Mamère,ai-je rêvé que vous m'avez jetée dans les bras d'un homme que je ne connaissais pas, alors que je ne pouvais rien soupçonner de la vie, et que votre unique raison fut que les convenances du monde et les intérêts d'argent commandaient que notre corps et nos âmes — pour ne rien oublier — fussent unis éternellement?

— Certes, il m'appartenait de peser toutes les conditions qui peuvent assurer l'heureuse durée d'une union...

— Et parmi ces conditions vous ne vous êtes pas demandé quelle garantie de bonheur ce pouvait être de livrer votre enfant au.\ caprices dépravés d'un coureur de filles?...

— Mais je n'ai jamais entendu dire...

— Vraiment? J'en suis fâchée pour vous... Cherchez donc votre gendre ce soir, au sortir du cercle, et nous pourrons causer demain.

— Je lui parlerai. Je te le ramènerai.

— Me le ramener? Ah! non, laissez-moi rire. Tout plutôt que cela. Vous ne comprenez donc pas que ces demoiselles me sauvent de lui, et que s'il pouvait négliger ses maltresses d'un jour, c'est moi qui les lui rappellerais?

— Tu m'épouvantes? que faire ?

— Rien. Nous sommes, grâce à vous, unis pour rélernité. Car il paraît que cette vie ne suffit pas, et que dans l'autre monde...

— Tais-toi. Tu vas blasphémer. N'as-tu donc rien dit à ton directeur?

— Mon directeur? Parlez-vous sérieusement? Mon

« directeur », comme vous dites, m'a unie à Octave comme il m'aurait unie à tout autre que vous lui auriez amené. Il m'a unie pour toujours en m'avertissant que je ne pouvais avoir pour le temps éternel que ce seul époux, ce qui n'empêche pas ma tante, votre propre sœur, de s'être mariée trois fois avec la bénédiction de 1" Eglise.

— Le Père de TÉtang t'expliquera...

— Oui. Je sais. Il m'expliquera tout. Mes propres explications d'abord. Ma tante, votre sœur, a trois maris pour rétcrnité. Et le monde, par la seule raison qu'ils sont succepsifs — et non simultanés, comme ils seront nécessairement dans l'autre vie — sanctionne l'arrangement béni du prêtre. Moi, je me contente d'un mari et je n'en demande pas d'autres, je vous jure. Je ne sais pas ce qu'il en sera là-haut. Mais ici-bas, comme ledit mari m'est étranger sur cette terre, j'accepte la société d'un ami, avec ou sans la permission du monde. Mon ami est mon ami. Rien de plus, rien de moins, llonni soit qui mal y pense. D'ailleurs, s'il faut tout vous dire, la mauvaise pensée qui aurait pu nous venir, à moi et à René de Callians, et qui, j'en suis certaine, ne lui est pas venue plus qu'à moi-même, c'est vous qui me la suggérez en ce moment. Après tout, pourquoi pas? Si vous lui aviez amené René, le Père de l'Étang m'eût jointe à lui comme à l'autre. Nous serions époux maintenant. Je serais à lui, il serait à moi, et peut-être n'aurais-je besoin de l'aide de personne pour supporter la vie. Le mal est fait. N'en parlons plu?. J'ignore si ce que vous paraissiez redouter tout à l'heure arrangerait les choses. En tout cas, je vous le dis franchement, ce qui me défend mieux que toute votre prédication de convenances, c'est moi-même ou, si vous aimiez mieux, les souvenirs que m'ont laissés les « justes noces » que je vous dois, ma mère.

DANS L'AMOUR ni

M"* de La ralii.l, affolée, qui jamais ne s'était posé tant de questions en soixante ans de vie, ne sut répondre que par des pleurs et des gémissements. Contre toute raison, elle entreprit de sermonner son gendre, et même tenta, par quelques épigrammes, de susciter sa jalousie. Octave en rit de bon cœur.

— Cherchez dans le monde parisien, dit-il avec tranquillité, vous ne trouverez pas une femme plus lu'ureuse que Berthe. Vous avez, je ne sais comment, provoqué sa mauvaise humeur. Elle vous a dit je ne sais quoi. Cela n'a pas d'importance. Je sais, moi, que je la vois tous les jours riante, toute en jeune gaieté. Elle s'amuse de rien. Jamais une plainte, un regret. A peine ai-je manifesté un désir qu'elle s'en accommode sur l'heure, et moi, de mon côté, je n'ai d'autres soucis ijuc de lui plaire. Cherchez, vous dis-je, un plus heureux mén.'ige. Pour René, c'est le plus sûr des amis. Il subit le charme de Berthe, comme tout le monde. S'il pouvait s'oublier, je vous promets que Berthe — que je connais mieux que vous — le ferait promptement rentrer dans le devoir. Ce serait une grande erreur, voyez-vous, de prendre Berthe pour une amoureuse...

Octave disait vrai. Toutes les apparences du bonheur étaient à son foyer, et même quelque chose des réalités. 11 s'était détaché de Berthe sans rancune, par ennui de lui appliquer toujours le mol terrible de Mithridate à Monime :

Même en vous possédant, je ne vous devrai rien.

Mais il navait point de malice, et, trouvant ailleurs ce qu'il ne rencontrait pas chez lui, il ne s'en croyait pas moins tenu de remplir toutes ses obligations de galant homme envers celle que la société lui avait assignée pour épouse. Berthe, de son côté, l'aimait presque

depuis qu'il n'exerçait plus les fonctions du mari. Ils étaient, en somme, plutôt contents l'un de l'autre et prenaient plaisir à se le marquer. Les bons offices de René qui, d'abord, avaient rendu la vie conjugale possible, la firent peu à peu tolérable, puis facile et même charmante. Octave avait cent fois raison d'alléguer que Berthe donnait tous les signes d'un contentement parfait. Entre Octave et René, il ne lui manquait rien, et, ne contrevenant point aux règles établies et n'ayant point du tout la pensée d'y contrevenir, elle ne pouvait connaître ni inquiétude ni remords. Equilibre heureux, mais fragile, comme le démontra l'événement.

Les propos de sa mère avaient agncé Berthe, comme on a pu le voir par sa réponse, mais surtout l'avaient laissée rêveuse en présence de questions qu'elle ne s'était jamais posées et qui de ce jour l'obsédèrent. De l'ami à l'amant, était-il donc vrai, comme l'affirmait M""' de La Palud, que la pente fût si glissante? Elle ne pouvait le croire. Au vrai, ses souvenirs d'épouse l'éloignaient si fortement de cette pensée qu'il lui semblait que la sécurité de son affection pour René venait précisément de ce qu'il ne s'y mêlait rien de « marital ».

Cette constatation la rassurait pleinement à certaines heures. Mais, en dépit de ses haussements d'épaules, l'aiguillon d'une obscure énigme demeurait en son esprit hanté du vague sentiment qu'il lui échappait encore certains éléments du problème. Parfois elle en venait à soupçonner René, à se demander si tout au fond de son esprit, à son insu peut-être, ne se trouvait pas, obscurément cachée, l'espérance d'une catastrophe ou l'ami lié sombrerait dans l'amour. René, mis en observation, dérouta toutes ces suppositions mauvaises. Il n'avait rien d'un niais, pas davantage d'un roué. Le sentant simple et vrai, Berthe eut honte

d'avoir douté, et par un redoublement d'affectueuses prévenances chercha l'expiation de sa « faute ».

Puis, soudainement une affreuse pensée lui vint. Malgré sa beauté, son esprit, son charme, était-elle donc incapable d'inspirer l'amour? Après tout, l'amour n'étail-il pas le plus haut couronnement de la vie, chanté par tous les poètes? Pas une parole discordante là-dessus dans les livres. Qu'est-ce que ce pouvait être d'aimer? Sûrement pas ce que lui av.iil apporté le mariage. Sûrement pas ce que permettaient d'entrevoir les propos de grossière flatterie que les gens du monde décorent du nom de cour. Alors, quoi? Un homme, à n'en pas douter, l'aimait d'un sentiment sincère, et voilà que, sans effort, il s'arrêtait à l'amitié, tandis que tant d'autres femmes, moins belles, inspiraient de l'amour. De là à vouloir troubler René dans son calme imperturbable, à tenter de lui arracher un geste, un cri, un mot qui trahit la passion violemment refoulée, il n'y avait qu'un pas. Si peu experte qu'elle parût être 'aux coquetteries, Berthe réussit sans peine à déconcerter son ami par des attaques imprévues auxquelles il se trouvait fort embarrassé de répondre, incapable de discerner la cause profonde de ce jeu cruel, et craignant par-dessus tout d'aboulir à la rupture dont la seule pensée mettait en lui les alîres de la mort.

Enfin Berthe, mécontente d'elle-même, irritée de n'aboutir qu'à des malentendus, effrayée du trouble de René — avant-coureur possible d'une crise d'adieux — résolut de tout remettre au point par une explication loyale qui lui parut la plus simple du monde. Sans aucun embarras, sans avoir môme le sentiment d'une difficulté à vaincre, confiante en ses droites intentions, comme en la haute conscience de son ami, elle entreprit, pour bien se faire comprendre, de lui raconter

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comment M°"= de La Palud, sous prétexte de conseils maternels, avait apporté le trouble à l'heureux foyer de sa fille. Elle dit tout, courageusement, et, les yeux dans les yeux, donna le sens de ses réponses.

— Quoi, interrompit brusquement René, en lui prenant les deux mains, vous avez dit que nous aurions pu être l'un à l'autre et que cela eût été mieux ainsi?

— Oui. N'est-ce pas la vérité?

Pas de réponse. Un long silence entrecoupé de soupirs, de sanglots, au bout duquel, cette fois, ils furent l'un à l'autre pour toute leur vie.

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