‹ Aux embuscades de la vieChapitre 38 sur 42 · LA REVANCHE DU MARI · texte numérisé non relu

LA REVANCHE DU MARI

Dès que Berthe et René eurent franchi le grand pas, un bonlieur plus que parfait s'installa dans le ménage d'Octave.

Rien ne contribue davantage à nous fausser l'esprit que l'idée communément répandue du vice puni et de la vertu récompensée. Cet a priori fâcheux nous cache le sens de la vie au point que nous l'avons, de décret humain, prolongée par delà les siècles pour le seul avantage de la couronner de rémunération ou de châtiment. Pour moi qui n'ai point le moyen de poursuivre les gens au delà de notre humble glaise planétaire, je borne mon office à la constatation du fait terrestre qui, dans le cas dont il s'agit, fut la récompense superlative des deux « coupables », ainsi que de l'homme même auquel ils étaient supposés porter dommage.

Qui pouvait nier que Berthe et René fissent « le mal » au sens légal, au sens mondain du mot? Pris en flagrant délit, il n'y eût eu dans la « société » qu'une voix contre eux. Amenés dans le prétoire, une impeccable magistrature les eût bel et bien condamnés. Juges et gens du monde, il e?i vrai, ne se gênent pas pour

inscrire chaque jour, d'un cœur léger, le même manquement à leur propre compte. Le grand point est de n'être pas pris, « l'ordre social » se composant surtout des désordres qu'on n'avoue pas.

Berthe et René, d'ailleurs, n'envisagèrent pas un seul moment cette question de philosophie. Ils s'aimaient innocemment, légitimement à leurs propres yeux, et n'éprouvaient, dans le cynisme ingénu de leur amour, le sentiment d'aucune faute. Tout le mal qu'il pouvait y avoir en cette affaire, ils le mettaient, sans hésiter, au compte de M"* de La Palud et de la société dont la mère de Berthe n'avait fait que suivre les règles universellement admises. Si le monde organisait absurdement l'union de l'homme et de la femme, en laissant à chacun le soin de réparer les mensonges du foyer conjugal par les mensonges de l'adultère, qu'y pouvaient changer deux jeunes amoureux qui subissaient, sans en être responsables, la commune destinée?

Il semble généralement, à chacun, en pareil cas, que le plus simple est de composer avec les convenances au lieu de les heurter de front, et de s'accommoder de « ce qui est », surtout quand <■ ce qui est » présente une somme appréciable d'avantages. Pour toutes ces raisons, Berthe et René qui, la veille encore, se croyaient destinés à donner l'exemple de la plus innocente amitié, s'installèrent confortablement, sans transition de remords, dans le plein de leur « crime ».

En fait, il leur sembla que, de ce jour, et de" ce jour seulement, les choses étaient comme elles avaient été fixées par un immuable destin depuis l'origine des temps. Qu'ils eussent jamais vécu dans un autre ordre de choses, ils l'oublièrent bientôt, pour jouir, dans la plus douce quiétude, du bonheur défendu par les convenances du monde aussi bien que par les législateurs

et les juges. Et voici que, par chance, ce bonheur illicite— succédantau maiheurtrèslicite où avait failli, dès le premier pas, sombrer lo mariage de Berllie et d'Octave — produisit soudainement la conséquence « immorale » que j'ai dès l'abord signalée : l'universelle félicité des coupables et des innocents, supposé qu'il y eut, au >ens strict du mot, des coupables et des innocents en cette afîaire.

D'abord Berlhe et René, ayant quelque chose à cacher, se gardèrent, commirent moins d'imprudences, cessèrent de donner prise aux propos médisants. Octave leur en sut gré, convaincu que l'heureux changement était imputable au juste sentiment des égards qui lui étaient dus. Kn dépit de sa réponse confiante aux insinuations de M""" de La Palud, il avait cru devoir,

par mesure de précaution superflue «, faire surveiller discrètement sa femme et son ami. Il ne lui fallut pas longtemps pour acquérir la preuve que tout était « dans l'ordre », suivant son expression, c'est-à-dire que le loyer conjugal était exempt de reproches sauf en ce qui le concernait lui, le mari, d'abord. M""= de La Palud, avisée des résultats de la surveillance, déclara qu'elle n'avait jamais douté de la <» vertu » de sa fille, et lit ■dater son indignation de ce que son gendre eût osé livrer une La Palud à de « mi-:érables mouchards ». Au !ond, elle se sentait désormais pleinement rassurée, comme Octave lui-même. Il leur semblait à tous les deux que l'épreuve d'un jour fût valable pour tous les temps futurs, et l'idée ne leur vint jamais, à quelques jours de là, lorsque Berthe et René leur donnèrent la satisfaction de s'amender en apparence, que la situation pouvait être changée.

De cette insuffisante perspicacité jaillit la source continue du bonheur. Octave, très sensible aux reproches

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de sa bclle-mcre, se blâmait gravement d'avoir douté de sa femme, de son ami, de les avoir fait espionner comme de vulgaires malfaiteurs. Cette honte lui pesait. Aussi n'épargna- t-il rien pour se faire pardonner de ses deux « victimes o. Naïvement il alla jusqu'à leur prodiguer sa présence. Mais il comprit bientôt, la conversation languissant, qu'on le traitait en visiteur et qu'il était un obstacle — selon sa propre formule — au « libre abandon des propos ». Aussi bien ces « séances » lui étaient fastidieuses, alors que les plaisirs « bien parisiens », dont il s'était fait une habitude, le sollicitaient de tous côtés. Heureux de se laisser reprendre par ce qu'il appelait « le courant de la vie », il n'en demeura pas moins attentif à remplir tous les devoirs de la plus sincère affection envers sa femme et son ami, dont le tranquille accord, tout en lui donnant la pleine liberté de ses heures, compensait d'une régularité accessoire, mais précieuse encore, le principe irrégulier d'une vie conjugale selon l'ordre des lois corrigées par l'usage.

Jamais entente plus parfaite entre trois créatures humaines. Pour la vie commune, quand toutes les conditions d'accord sont réalisées, quand il s'ensuit le contentement parfait de tout le monde, quel fou voudrait troubler de sa <■ vérité » un si rare bonheur sous prétexte qu'il a pour fondement l'illusion, le mensonge? L'illusion seule peut corriger le mal des réalités, sociales que décrète l'homme pour son malheur. Parle puissante vertu de l'illusion trois malheureux furen^ heureux. Au lieu de se haïr, au lieu de se torturer cruel-j lement l'un l'autre, au lieu de prendre plaisir à s'entre-^ déchirer, ils vécurent dans la paix, ils s'aimèrent lurent l'un à l'autre un secours dans les sombres défilés de la vie.

Car ils s'aimèrent en toute sincérité de cœur, tous trois : mari, femme, ami, sans que jamais passât sur leur soleil l'ombre d'un nuage. Peu à peu, l'iiabiiude les laçonna doucement, accommoda esprits et caractères à lunion parfaite, si difficile à réaliser entre deux êtres ilivers, impossible à trois, pouvait-on croire. Une joie de se faire des concessions quand on se dit tout bas qu'on a peut-être des torts à réparer. Octave, sans doule, tenait de bonne foi sa femme pour responsable de la vie de « plaisirs » dont le dégoût lui venait à certaines heures. Pourtant il ne se dissimulait pas qu'il ne pouvait aspirer au titre de mari exemplaire, et ce sentiment suffisait à susciter en lui un constant désir de racheter, par un acquiescement systématique à tous les désirs de sa femme, les torts « éventuels » qu'il pouvait avoir. Berthe et René, comme j'ai dit, n'eurent jamais la pensée qu'ils fissent tort à Octave, contempteur du fojer conjugal, mais la confiance sans bornes qu'il leur témoignait causait parfois une gêne tout au fond de leur conscience, et, pour se libérer de cet ennui, souvent ils rivalisaient de bonne grâce à son égard et mettaient une coquetterie à ne point abuser de celte candeur au delà du nécessaire. Berthe prêchait d'exemple et volontiers reprenait son ami.

— C'est mal, lui disait-elle gravement. Je vois bien que vous n'aimez pas mon mari.

René protestait hautement. Il alléguait des preuves, car Berthe ne refusait pas d'entendre raison. Puis, il en venait à se gourmander lui-même, à se reprocher la tiédeur de ses sentiments pour l'homme dont l'affection précieuse avait fait le bonheur de sa vie. Dans cette rivalité de cœurs, Berthe et René devaient falalemeat avoir l'avantage. Us étaient deux pour déverser leur trop plein d'amitié sur un seul. Tout ce qu'Octave

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pouvait faire, c'était de retourner à cliacun la plus généreuse mesure de son propre fonds de senliracntalité. De René ou de sa femme, qui lui était le plus cher, il n'aurait pu le dire. Pourtant entre Bertlie et lui, depuis les temps de la Dayabeih, le même mur d'incompréhension se dressait toujours, tandis qu'avec René, l'ami « sans défaillance » il n'avait même pas le souvenir du plus léger malentendu. Entre l'amour et Tamitié, René n'avait point l'embarras de se prononcer. L'amour de Berthe l'emportait sur tout, mais Octave n'en obtenait pas moins une part importante du cœur et des pensées. '•-

Pas d'hisloire de ce bonheur. Vingt ans passèrent comme une journée. Vingt années d'une joie parfaite, comme n'en ont pas connu peut-être des ménages cités en exemple pour l'éclat de leur oflicielle vertu. Fortune enviable qui peut paraître aux regardants de longue durée. Mais l'échéance inévitable arrive où toute parcelle de vie heureuse se doit payer. Les trois amis semblaient défier le sort, quand la foudre jalouse s'abattit sur eux en pleine sécurité. Avant qu'Octave et René eussent pu seulement concevoir la. pensée d'un malheur, la fièvre scarlatine mettait Berthe au tombeau. L'atroce déchirement des adieux leur fut épargné, mais les deux hommes hébétés ne s'éveillèrent d'une longue stupeur de mort que pour tomber en pleurant dans les bras l'un de l'autre.

Incapables de déshonorer leur douleur par des formules vulgaires, ils restèrent des jours et des semaines côte à côte sans se parler, n'ayant pas besoin de paroles pour se comprendre. Et quand la vie, lentement retrouvée, les reprit de ses griffes nouvelles, ils sentirent d'instinct que, séparés l'un de l'autre, ils n'avaient plus de raison d'être, et qu'ils n'avaient de chance de prolonger

.lU delà de la mort un peu de l'heurt^ux passé qu'en devenant plus étroitement unis s'il était possible. La [)ensue leur pirut si simple qu'ils n'eurenl pas besoin de l'exprimer pour être sûrs qu'elle leur était commune. L'évidence pour eux s'imposait.

— Sans Octave, pensait René, je n'aurais pas accepté de survivre d'une seconde à celle que j'ai aimée, que j'aime encore, que j'aimerai toujours. A nous deux nous la garderons vivante. Je pourrai vivre encore des débris de mon rêve.

— Ce bon René, pensait Octave, c'est tout ce qui me reste de Berthe. Comme il m'aime I Que serait-il de moi sans lui ?

Une haine de Paris les tenait. Ils avaient hâte de quitter le cadre — devenu odieux — de leurs souvenirs. Pour le monde oîi il avait vécu jusqu'alors, Octave n'en voulait rien savoir. La vue de ses amis, et particulièrement de ses amits, l'exaspérait en faisant revivre à ses yeux le temps où ses plaisirs avaient l'heurense contrepartie d'un loyer accueillant, toujours prêt à lui faire fête.

— Quand partons-nous? fît-il un jour, comme si le départ eût été concerté.

— Quand tu voudras, fut la réponse.

— Je crois que le plus tôt sera le mieux.

— C'est mon avis. Où allons-nous?

— Cela m'est égal. Il y a Boisgiron?

— Y peuses-iu? Avec ton équipage de chasse, et des châteaux partout pour nous relancer?

— C'est absur. le. Tu as raison. Que proposes-tu?

— J'ai dans la Creuse une propriété, au milieu des bois, parmi les rochers. C'est une entreprise d'y aborder en voiture. Rien que des paysans pour voisins. Pas de visiteurs. On est en plein pays sauvage.

— Parton?-nous demain?

— C'est dit.

Le surlendemain, les deux amis s'installèrent dans

les ruines confortables d'un antique manoir dominant delà crête d'un roc, le cours sinueux de la Creuse. Ils y vécurent, retranchés du monde, seuls avec leurs pensées, heureux du moins de s'entr'aider dans l'achèvemenl de leur destinée. On ne les vit jamais l'un sans l'autre. Leur unique divertissement était des marches forcées, comme s'ils avaient pour propos d'arriver d'urgence quelque part. Mais ils allaient sans autre but que de « fatiguer la bête >>. Après le jeu d'échecs ouïe billard, le soir, ils parlaient d'elle ou ne parlaient pas. Ils épuisèrent ainsi tout près de douze années sans plainte, sans parole amère, goûtant lun par l'autre des restes de bonheur. Puis une attaque de goutte au cœur emporta soudainement Octave. Quand René, qui jamais n'avait prévu ce dénouement ni aucun autre, se trouva en face du cadavre roidi de l'homme par le moyen de qui s'était réalisé pour lui le drame du plus bel amour, quand il vit s'abîmer dans la nuit cet inconscient témoin de celle dont un dernier reflet disparaissait avec lui pour toujours, il lui sembla que la morle mourait une seconde fois. Il leva les yeux et fut surpris de voir, dans une glace, son image. Quoi! C'était vrai? Il était vivant, quand la mort venait d'anéantir tout ce qui lui était une raison de vivre?

— Pourquoi vivre? dit-il tout haut. Pourquoi? M Etrépétantla question, et ne trouvant pas la réponse, ■

il monta dans sa chambre, prit un poignard d'une panoplie et se le planta dans le cœur.

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