LE POINT DE VUE DE MYRTO
S'il est vrai, comme allègue Renan, que la beauté soit la vertu par excellence, la courtisane Myrlo fut certainement la plus vertueuse créature de son temps. Car Myrto fut belle au delà de tout ce qui s'était vu jusqu'iilors, et, par surcroit, voici qu'à tous les charmes de la forme et de la couleur elle s'avisa de joindre toutes les grâces de l'esprit. Fière d'une perfection souveraine, elle eut une assez haute estime delle-mêmc pour ne jamais tolérer des barbouilleurs de toile, des pétrisseurs de glaise, qu'ils esseyassent de reproduire tout ou partie de sa splendeur. La beauté, dans l'opinion de Myrlo, par la raison qu'elle réalise la puissance d'émotion la plus haute, est d'une si hasardeuse construction que l'homme n'y peut porter la main sans la défigurer tout aussitôt. Noli me tangere fut la devise, en apparence si mal appropriée, de cette professionnelle de l'amour.
— Je m'entends, disait-elle, quand on la plaisantait discrètement sur cette horreur des contacts étrangers.
Et si quelque malappris insistait :
— J'ai réglé ma vie, reprenait- elle, avec un sourire de dédain contenu, sur l'opinion que l'expérience m'a
3oû AUX EMBUSCADES DE LA VIE
fournie des hommes et des choses. Sans doute, il a fallu me résigner à ne tenir aucun compt*^ de ce que peut penser et dire la troupe des faibles d'esprit. C'est un sacrifice que j'ai fait. Je n'ose espérer qu'il m'en soit tenu compte. Et pourtant j'ai, comme tous les hommes et toutes les femmes, transigé avec les néces- ^ sites de la vie. On ne peut éviter certains « contacts », pour employer votre mot. La « loi » même les réglemente. Glorieux, quand précédés de certains rites, déshonorants, s'ils ne sont que l'expression naïve des entraînements de la nature, je les vois p;irlout l'objet d'un négoce plus ou moins fructueux pour l'une ou l'autre des parties contractantes. Dans le mariage selon le code du « monde » — noblesse ou bourgeoisie — l'homme est admis à chercher la « bonne affaire d'argent ». Dans la liberté de l'amour, soigneusement maintenue pour corriger les vices du mariage, c'est à la femme, au contraire, que l'usage destine la rémunération. Si je vous donnais un louis tout à l'heure et que vos amis vinssent à l'apprendre, vous seriez tenu pour un ruffian ' vulgaire. Mais si demain vous vous faisiez donner un , million de rentes par la fille de quelque milliardaire f; américain pour la gratifier, en entrant dans son lit, de ;■ votre couronne de vicomte, vous susciteriez de toutes *^ parts un mouvement général d'admiration et d'envie. Tel est l'aspect économique, dans notre société, de l'union des sexes. J'en ai pris, de nécessité, mon parti, comme vous-même, non sans mettre à profit l'avantage qui me pouvait venir des émotions esthétiques dont une tradition, que l'argent n'a pas encore tuée, fait une des forces constitutives de l'amour. J'ai la beauté, puissance d'attraction suprême, à qui je dois votre présence en ces lieux, n'est-il pas vrai, messieurs? Cette force est à moi. J'en dispose selon qu'il me plaît.
DANS L'AMOUR 'i'il
« opendant je garde un respect à l'heureuse mais fragile l'ncontre d'énergies naturelles dont vous voyez en moi 1 image, et je ne permets pas qu'un marbre maladroit, une brosse hésitante, une ignoble photographie me diminue jamais dans l'estime que j'ai de moi. Mieux vaut laisser un nom qu'une caricature. Qui ne m'aura l)as vue ne pourra pas se faire une idée fausse de Myrto. Nul ne me connaîtra vieille, pas même vous, philosophe échappé de l'Eglise, qui me faites la grâce de venir chez moi discourir de la morale après dîner, pour le plaisir de jouer Socrate chez Aspasie. A la première ride, le départ sans adieux. Dès maintenant, en un coin du globe que je sais, je me prépare des jours heureux encore, mais dans une autre conception de la vie, et sur des données conformes aux goûts qu'amèneru l'âge.
Ainsi parlait la courtisane Myrto, douée de la plus grande vertu de beauté, et prudente autant que belle. Comme elle tint parole et qu'un jour elle plongea, sans rien dire, dans l'océan délicieux de l'oubli, il ne reste rien de ce miracle d'humanité accomplie qu'un souvenir qui va s'efTaçant chaque jour. Le soir, au Club, après le bridge, des vieux au chef branlant évoquent la mémoire de l'ancien temps, rappellent la Myrto des grands jours, manifestant par des exclamations ce qui subsiste de l'ancienne extase.
Des amis! la belle courtisane en eut tout ce qu'il lui plut d'en avoir: souvent même davantage. Amants, amis, elle ne distinguait guère, ne donnant d'elle-même que ce qui était stipulé tacitement au contrat et n'y attachant aucune importance. Elle n'aurait pas dit comme Ninon : « Ça me donnait si peu de peine et ça leur faisait tant de plaisir », car l'idée de donner de la joie k qui que ce fut de son entourage lui était totalement
étrangère. Elle voyait simplement dans l'homme un égoïsme monstrueux à satisfaire, et acceptait de se mettre à son service pour la satisfaction finale d'un égoïsme supérieur. Lutte implacable de deux volontés dominatrices pour la maîtrise de l'être de qui vient l'assouvissement des désirs. C'est ainsi que Myrto paraissait concevoir « l'amour ».
J'ignore s'il lui vint jamais une révélation d'autre chose. Ce que l'observateur le plus superficiel pouvait aisément découvrir, c'est que Myrto avait éliminé de ses préoccupations ordinaires la recherche plus ou moins ardente des passagères épilepsies de la volupté. Ce « jeu », comme elle disait, ne pouvait suffire à l'ambition de souveraineté despotique dont son âme était possédée. Ceux que la faiblesse de la chair ou la vanité lui livraient, elle les tenait pour serfs dont un droit divin, qui valait celui de la monarchie, la faisait propriétaire. Quoi qu'ils pussent mettre à ses pieds, elle devenait créancière de tout ce qu'ils pouvaient garder de leurs biens ou d'eux-mêmes. Non qu'elle fût avide. Non qu'elle se plût au luxe dont il était de sa fonction d'éblouir ses contemporains. Ses goûts étaient de simplicité. La nature l'avait créée si belle que tous les ornements du cadre lui faisaient injure. Ajoutez que la prodigalité à outrance était le meilleur de ses joies.
— L'argent me coûte assez cher, avait-elle coutume de dire, pour que j'aie le droit de le jeter par dessus les moulins.
Et vraiment elle ne s'en fit pas faute. Son orgueil était de régner moralement, si j'ose dire. Elle se voulut d'abord supérieure à tous — telle Aspasie, son modèle — et rêva d'un Périclès. Puis, découvrant que la supériorité de beaucoup d'élus a pour fondement principal la commune manifestation de l'infériorité ambiante, et,
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d'ailleurs, ne rencontrant point de Périclès, elle se contenta de quelques vagues Alcibiades et du Socrate qui se plaisait à lui fournir une philosophie indulgente d'elle-même avec des raisons pércmptoires de mépriser le monde et le pharisaïsme de ses lois.
De ce monde, pourtant, notre Socrate pouvait se vanter de Paire intégrante partie à plus d'un titre, et son respect des puissances établies n'avait d'égal que la virtuosité de dialectique par laquelle il excellait à détruire en souriant tout ce qui fait leur raison d'être. S'il n'avait si fort scandalisé tant d'àmes pieuses, le philosophe de Myrto eiU pu se révéler mondain à sa manière. Cependant, les mépris venus de « la société » n'étaient pas sans lui causer quelque secret orgueil, et la seule vengeance qu'il en tira jamais fut de plaider la cause du monde et de ses préjugés dans le salon d'Aspasie. Le jour même où il me présenta, j'eus le régal d'un débat savoureux sur « les femmes du monde ».
Myrto, ayant parlé avec quelque dédain de cette catégorie sociale, pourtant aussi honorable qu'une autre, l'excellent philosophe entreprit chevaleresquement de défendre les belles dames dont il ne savait rien sinon qu'elles étaient, suivant son mot, « officiellement décoratives ». Il se fit un point d'honneur d'examiner (< le sujet » ?ous tous ses aspects, et d'en « faire le tour », à son ordinaire. Quand il eut doctement établi que les femmes du monde « faiblesses et vertus compensées, » étaient des femmes tout simplement, et quand il eut catalogué leurs vertus, et quand il eut décrit leurs faiblesses, il parut assez difficile de conclure si les critiques de Myrto étaient détruites ou renforcées.
La faute initiale de la courtisane, disait-il, pouvait trouver son excuse dans la révolte d'aspirations plus.
OU moins légitimes aux prises avec la situation cruelle qui n'offre, pour échapper à la misère, que l'insuffisante ressource de l'atelier ou le trafic, d'abord beaucoup mieux rémunéré, de la cliair. 11 arrive, en revanche, que les belles protagonistes du décorum se laissent parfois tenter par des curiosités malsaines... Elles allèguent quelles sont si mal mariées... C'est leur richesse qui le veut ainsi, tout comme le dénuement de l'autre catégorie explique et parfois même justifie cette même facilité de soi qui théoriquement paraît si regrettable. Si bien que les deux extrémités de la fortune se rejoignent pour conduire, par des voies également sûres, à l'ordre de promiscuité aussi fortement établi dans l'État qu'universellement condamné.
Vous raisonnez le mieux du monde, observa Myrto doucement, et votre analyse aboutit, si je la comprends bien, à cette conclusion que les différences des créatures sont moins d'humanité que de condition. Vous voulez dire, apparemment, que nous nous valons, toutes et tous. Je le crois volontiers. Il n'en est pas moins vrai que la condition peu à peu modifie la créature et met en relief, suivant le cas, ses qualités et ses défauts. L'avantage de la courtisane, même lorsqu'elle se livre à faux poids, c'est la franchise d'une situation où l'égoïsme masculin trouve heureusement son compte. Les arrangements extra-conjugaux sont flétris par les « honnêtes femmes » du nom de « marché », comme si le négoce était absent du mariage, La supériorité du contrat à terme, c'est que l'homme, ses engagements exécutés, se tient quitte de toute servitude supplémentaire, et, parce qu'il a payé — pour dire crûment le vilain mot — juge qu'il est dégagé de tout devoir envers l'autre partie : d'où cette liberté d'esprit cl de « cœur » que le mariage lui refuse, d'où l'aisance
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.1 porterie lien qu'on peut rompre ii toute heure, tandis i|ue la chaîne sans fin pèse d'un poids si lourd. Fondé sur régoïsme, le bonheur de l'homme a chance de durer. Kst-il besoin de constater que, dans le système d'épousailles à temps, les garanties de la personnalité éminine sont équivalentes? Donnant, donnant. On paye, on est payé, on ne se doit plus rien que les communs égards entre gens bien élevés. Quelle sûreté plus grande pour chacun? Comparez avec les tourments du joug éternel, à mesure que la passion d'un jour s'use et se perd, si la chance veut qu'il y ait jamais eu amour. Comparez avec lincessante tension d'esprit et de corps du malheureux <' amant » sur qui une épouse « coupable » possède, exploite jalousement dos « droits » qui ne ?onl jamais périmés. Elle lui a « tout sacrifié » — c'est la formule courante — à lui de reconnaître ce sacrifice par des sacrifices correspondants qui jamais n'acquitleront la datte consolidée. A lui les soins de toute heure, à lui les raffinements d'attentions, à lui la charge de tout prévoir, de tout combiner, de satisfaire les exigences de la femme et de les concilier avec les exigences du mari, sans compter la crainte perpétuelle de la sotte figure des flagrants délits. Où est la part de l'égoïsme en cette alTaire? Où celte liberté de la personne, la plus hautejoie de la vie? Comment linforluné ne regretterait-il pas le temps où, « aimé » pour un prix débattu, jouissant, en somme, des mêmes apparences, et n'ayant cure des réalités profondes — toujours plus ou moins douteuses — il vivait dans la paix de ses désirs satisfaits ou de la libre recherche de désirs nouveaux à satisfaire?
— Il y a lamour, dit quelqu'un.
— Qui le nie? répliqua Myrto avec un énigmatique sourire. L'amour passager, l'amour d'autant plus vif
qu'il est plus éphémère! Pourquoi ne se rencontrerait-il pas aussi bien dans une combinaison que dans Taulre? Certaines amours de courtisanes sont demeurées fameuses. Il faut être un peu sot pour s'en étonner. L'art de se faire aim3r est, pour la courtisane, la condition même de la vie. Comment du bonheur jailli d'elle ne pourrait-il lui venir une tentation d'être heureuse à son tour? Je sais bien que les « femmes du monde », qu'on a drôlement baptisées les « cocottes du pauvre », proclament que « l'argent gâte tout ». Je n'ai garde d'y contredire. Mais j'ai reçu trop de confidences pour ne pas savoir que la note du couturier finit par arriver de toutes manières aux mains de celui qui en tire vanité. Imprévu de la masculine candeur dans « la '( société », ce qu'on dénomme Yaccidcnt se trouve, aux mains de la courtisane, mathématiquement régularisé : voilà toute la dilTérence.
Les hommes se taisaient, perdus dans des souvenirs. Seul, le bon philosophe crut que le devoir s'imposait à lui de rompre encore une lance en faveur des « femmes du monde ».
— Notre belle amie a sans doute raison, commençat-il onctueusement. Pour être juste, toutefois, il faut bien avouer que le privilège de l'éducation...
— Arrêtez- vous, cher savant, s'exclama Myrto, vous allez dire une sottise. Il est des grandes courtisanes qui sortent des mêmes couvents que leurs rivales du « monde ». Ce ne sont pas les moins raffinées de langage ni de manières. Apprenez, philosophe excellent mais naïf, que toute femme moyennement douée se fait' d'instinct à l'ambiance et s'y adapte bientôt au pointd'en pouvoir déterminer elle-même les usages. Qui donc, je vous prie, fait l'éducation des courtisanes dignes de ce nom? Les « hommes du monde » apparem-
mont. Or, ce que vous ne semblez pas savoir, et ce qui "st précisément, c'est que les « hommes du monde » se liennent beaucoup mieux dans le « demi-monde » que
lans leur propre « monde ». La raison en est simple. La courtisane, étant supposée « le vice », doit donner [)0ur tâche à son ambition de sauver ce qu'il se peut liapparences par le moyen d'un décor de décence. Dans une certaine disposition d'esprit, elle pourra sourire dune plaisanterie douteuse : elle ne tolérera pas une inconvenance qui la ferait déchoir à ses propres yeux, ("est la seule gène qu'elle impose à ?on entourage, et, loin de s'en plaindre, ses amis lui en savent gré, car le
ui de la bonne compagnie rehausse à leurs propres \oux le vagabondage de leurs plaisirs. En revanche,
[ue trouvent-ils chez leurs « égales », au pays dit de la * vertu »? Interrogez-vous, messieurs, et reconnaissez
[ue la curiosité du « vice » hante déplorablement la [»Iuparl des âmes vertueuses dont vous avez connu le
ond. Le goût du piment peut entraîner fort loin les
irganismes débiles. Je m'arrête. J'en aurais trop à dire.
— Cependant, il serait bon de prouver, objecta timitlement Socrate, désireux de savoir.
— Faut il, répliqua Myrto, vous rappeler l'histoire de ce dîner du « Café Anglais » qui eut lieu l'an dernier? l'rois « très grandes dames », comme on dit à la Tour lie Nesles, obtinrent de leurs amis qu'ils les tissent dîner avec truis ctmcurrentesde l'amour libre. Il s'agissait naturellement, non d'un désir de pénétration des deux sociétés, mais d'une étude de mœurs. Où peut mener la passion de la psychologie? La difficulté fut de Irouver trois aimables personnes à qui le visage des <' princesses » ne fût point familier par les rencontres (lu Bois et de l'Opéra. On y réussit, et les trois « honnêtes femmes » furent présentées comme des« cocottes
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de Bruxelles «, ignorantes de Paris. HtMas! le plaisir ne fut pas ce qu'on s'était promis. Car au bout d'une demi-heure, les pudiques courtisanes, scandalisées, se levèrent et quittèrent la partie, non sans avoir vivement reproché aux organisateurs de la fêle de les avoir mises en rapport avec « des filles si mal embouchées ». La vertu s'était proposé pour plaisir de jouer le vice au naturel, et, faute de savoir, lavait trop bien joué.
— Je connaissais l'histoire, dit Socrate. Ce fut un amusement hardi, je l'avoue, sur lequel il peut convenir de jeter un voile. Vous avez tant d'avantages, belle Myrto, qu'il ne reste à vous souhaiter qu'une couronne d'indulgence. Tout ce qui esta sa raison d'être. Femmes du monde et courtisanes se complètent dans Tordre établi. Qu'est-ce qui les sépare?
— Une question sociale, dit Myrto.