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L'ÉPREUVE DE PANTHÉA

La blonde Panlliéa, rivale de Myrto, ne faisait point montre de philosophie. C'était « une nature », comme on dit aujourd'hui. Une nature d'opulente vertu oîi la joie des nerfs et des muscles épuisait jusqu'aux dernières énergies d'un organisme de beauté. Elle était toute chair — « au sens noble du mot » — rectifiait-elle orgueilleusement, car elle n'admettait pas qu'aucune des conditions vitales de l'humanité pût nous être imputée à déchéance. N'est-ce pas assez d'être femme dans la pleine mesure? Pour en achever tous les caractères, il n'est pas sûr qu'une vie — même savamment employée — soit suffisante.

C'est pourquoi sans doute, Panthéa, se donna pour tâche exclusive le développement des perfections de vivre selon l'exigence des sensations de l'heure. Cela, non par doctrine d'idéalisme physique, ni même par simple vue de sociologie, mais d'instinct, de confiance impulsive en les commandements du désir. Elle ne s'embarrassajamais d'accommoder ses actes à une conception raisonnée de la vie. L'unité de son être lui apparaissait dans le constant elTort d'une volonté tendue vers les « satisfactions », immédiates de l'Etre. Ces satis-

raclions, sans doiile, n'étaient pas de celles dont h théorique sublimité nous illusionne si remarquablement sur la déception des actes purement humaiui qui s'ensuivent. Panthéa ne les en appréciait pa! moins, proclamant qu'elle y gagnait le rare privilèg» d'être exemple de mensonge.

Et, en effet, cet avantage fut sien, totalement. EIL ne mentait point, comme tant d'autres, lorsqu'un « J t'aime ! » brûlant s'échappait de ses lèvres. Tous sei serments d'amour furent vrais, tous ses élans de passion véritables. Mais, au contraire de ses compagnes^ d'humaine fragilité à qui le présent ne suffisait pas,elW ne connut jamais l'impérieuse faiblesse de se dunnerj « pour toujours », quitte à se reprendre tout à l'heure.j C'est que la plénitude du moment heureux se trouvaiti telle en Panthéa qu'il n'était point de place pour l'ombre d'un désir. Ainsi la vie de la belle courtisane fut-elle une succession heureuse de sincérités passagères. Ainsi ne connut-elle jamais le remords de la foi violée ni la douleur des perfidies, car nul ne put se vanter d'avoir reçu de ses lèvres une parole de lendemain, et son sourire d'incompréhension découragea toujours, innocents ou cyniques, les prometteurs d'éternité. Telle durent l'ac cepter les fortunés mortels qui subirent le charme d'un caprice passager. Son aimable inconstance fournit à beaucoup le thème de lamentations dislioguées, mais refroidies par l'impossibililé d'y joindre un reproche de trahison.

Je ne puis celer que les très belles dnmesdu « monde tout en chiffonnant un billet doux sous les rideaux de l'alcôve, accablaient de leur mépris Panthéa, « la belle bête », ainsi qu'elles affectaient, à tort, de l'appeler. Je dois dire en même temps que la hautaine amoureuse, toute à son culte d'Âphrodile, eut toujours le bon goût

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de tenir pour simples hommages d'envie la clameur injurieuse venue de l'adversaire.

— Qu'il me sérail aisé de retourner le reproche, disait-elle d'un ton d'indulgence. Ah I s'il suflisait de iiètre pas belle pour échapper à l'accusalion méritée de i -élise, combien les femmes d'honnêteté professionnelle auraient sur nous d'avantages! La perfection de

I créature est la plus rare chance qui soit dans l'unimts. Je consens que la beauté n'en soit qu'une partie. Encore cette » partie » est-elle si fort au-dessus du reste que de tout temps elle a gouverné le monde. C'est que de la beauté vient une provision supérieure de joies. Seulement, ces joies, l'homme prétend se les faire dispenser par nous, selon les règles que l'hypertrophie de son moi impose à ses victimes. Les femmes les plus belles sont les plus courtisées. Par cela même — si elles n'ont le courage de se libérer du préjugé qui les livre, pour la durée entière d'une vie, à l'exemplaire unique de virilité dont un choix hasardeux d'abord les gratifie — elles sont infailliblement les plus malheureuses. Des consolations de vanité, voilà ce qu'on leur laisse. Ce n'est pas assez pour moi, je l'avoue. Car j'aperçois sans peine que la règle sociale est une chose, et que la conduite privée de ceux mêmes qui font profession de s'y conformer est une autre affaire. Hommes et femmes, tout comme moi, en ont pris leur parti, et je suis loin de les en blâmer. Seulement, que me veut cette hypocrisie du corps qui place « l'honnêteté » là oili elle est n'a que faire? Qu'est-ce que cette «^ honnêteté », sinon le culte du mensonge?

— Peut-être, ma belle amie, répliqua le prince, à qui s'adressait ce discours. Cependant, permettez-moi d'observer, puisque vous mettez le propos là-dessus, que, dépouillée de ses conventions, de ses mensonges,

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pour employer votre mot, la société serait si près de la nature que le plus beau de notre civilisation se trouverait menacé de disparaître. Il arrive que le juge fausse délibéremment ses balances. Le mensonge de la justice ; est encore un hommage à la justice même...

— Et un encouragement à la continuation de l'iniquité, interrompit Panlhéa en éclatant de rire. Comment vous remercier de votre aveu que mensonge et société sont une seule et même chose? Ne protestez pas. Vous • voulez distinguer l'idéal, qui est dans les mots, de la réalité que les actes humains nous découvrent. Sans vanité, je me crois accessible à l'idéal autant que vous- . même. L'idéal élève une élite très haut. Mais que . d'apaisements nous offre, pour la pleine liberté de nos actes, la satisfaction de nous être mis en règle avec les nobles pensées par une adoration purement intérieure. Votre monogamie éternelle est un idéal. Mais votre culte proclamé, vous implorez de Panthéa ou de Myrto J la grâce d'un sacrilège. Et si vous faites à votre vertu ' cette concession que Myrto, Panthéa, sont, par là même, idéalement diminuées, vous n'en restez pas moins supérieur à toute déchéance dans votre propre estime et dans celle de l'universalité de vos contemporains qui vivent comme vous.

— Ma toute belle, s'écria le prince, vous me parlez comme à un sot. Croyez-vous que je sois dupe...

— Dupe ou complice, mon cher prince, vous pouvez choisir. Apprenez que le mensonge est un idéal aussi. Et quand vous m'objectez, avec un magnifique dédain, que la sincérité de la vie nous met trop près de la nature, je ne vois rien de si plaisant que cette pudeur Quoi, prince, vous voulez faire l'ange vous aussi ?J'au rais cru que Pascal vous aurait dégoiUé de cette pré somptueuse entreprise. Si, au lieu de vous magnifi

absnrdement en votre rêverie, vous faisiez TefTort de vous juger vous-même — dans les autres, pour la plus grande liberté d'esprit — vous garderiez un simple et fier contenlement de la belle nature dont nous sommes les enfants gâtés.

— Ma chère, je ne suis pas de force. Je dirai comme vous voudrez, fit le prince.

— Alors reconnaissez que les rapports de l'homme et de la femme, dans notre société dite civilisée, reposent sur le mensonge...

— Je le reconnais.

— ... Que la monogamie, principe du mariage, ne se rencontre que par accident comme le mouton à cinq pattes ou le veau à deux têtes...

— C'est la vérité.

— ... Que les hommes se moquent des femmes quand ils leur recommandent, comme suprême, la « vertu » à laquelle ils ont soin de se refuser.

— J'en fais l'aveu.

— ... Qu'il faut des femmes abêties par une discipline appropriée pour être dupes d'une hypocrisie qui ne prend pas même la peine de se cacher...

— Je le constate, sans avoir le courage de le déplorer.

— ... Que la principale différence entre la femme socialement « régulière », et celle qui vit dans « l'irrégularité » se caractérise par l'asservissement de l'une et la liberté de l'autre. J'écarte la question de lucre qui se rencontre dans les deux cas.

— Je ne conteste rien de tout cela.

— Mais je ne vous tiens pas quitte à si bon compte. Les femmes asservies, après s'être fait un point dhon*neur de leur servitude, pour mieux se tromper ellesmêmes, en viennent tôt ou tard à nous envier secrètement. Enfin, après une lutte intérieure plus ou moins

longue, le plus grand nombre se libèrent, mais à L condition dégradante de se cacher, c'est-à-dire d'ai cepler au regard des femmes vraiment libres l'infério-' rité du mensonge.

— Eh bien?

— Eh bien! Il ne vous reste plus qu'à confesser que la nature — si méprisable à vos yeux — prend une assez belle revanche des violences que vous ne craignez pas de lui faire. Tout ce que vous avez gagné à substituer le gynécée moral aux murailles de pierre, c'est que votre tyrannie, en multipliant, en mettant à la portée ^ de toutes les facilités le mensonge, fomente peu à peu la grande révolte qui aboutira quelque jour à la libération définitive. M

— Il se peut. Après moi, que m'importe? *

— Je reste donc dans les choses d'aujourd'hui, et je vous mets en demeure de déclarer que celles-là seules d'entre nous sont « honnêtes », c'est-à-dire dignes d'être honorées, qui ont la force de vivre dans la vérité v d'elles-mêmes ainsi que les hommes s'arrogent le droit de faire. Reconnaissez que le troupeau docile au joug n'a droit qu'à la commisération de ma plainte.

— Toute vérité sociale a besoin d'un tempérament d'indulgence.

— Dites cela, cher prince, aux belles dames de votre <| monde », si promptes à la censure.

— Ce serait temps perdu. X'est-ce point assez du triste rôle où votre orgueil me relègue avec tout mon sexe infortuné?

— Je ne saurais en bonne conscience vous répondre par la protestation que vous semblez solliciter. On a dit depuis bien longtemps que l'homme ne peut abaisser la femme sans s'abaisser lui-même. Or, il a mis la femme: très bas...

— Et c'est pour me dire cela, chère amie, que vous m'avez conduit en ce boudoir, et que vous me tenez cloué sur ce fauteuil par réloqucnce de votre prêche?

— Non. J'avouerai sans détour qu'en vous amenant ici j'avais un dessein différent.

— Qu'est-il donc arrivé?

— Vous le savez fort bien. Lorsque vous avez découvert autour de vous tous ces portraits, avec dédicaces poétiquement enflammées, vous n'avez pas su réprimer un mouvement de dépit. Sans doute, rien ne vous donne encore le droit de vous rendre ridicule en me demandant des comptes. Mais il vous déplaisait que Panthéa ne prît pas la peine de vousmentir. Vous avez jugé cette parade vulgaire. Cependant je sais quelques portraits féminins qui font l'ornement de votre fumoir, et quand on a célébré la beauté des « sujets » votre vanité prend plaisir aux flatteries qui s'ensuivent. Eh bien, j'ai fait de même à votre intention. J'ai jugé bon qu'avant de prendre rang dans cette galerie, le souvenir vous fût offert de quelques hommes célèbres de mon temps par qui je fus aimée. Je ne révélais aucun mystère, puisque tous sont vos amis et que la discrétion n'est pas la qualité virile par excellence. Ma curiosité fut de savoir comment vous supporteriez le choc déplaisant pour la superbe de votre sexe. Non contents d'imposer fi vos « femmes du monde » le mensonge qui a au moins le mérite de vous tromper en apparence, vous êtes devenus à ce point insatiables de fourberie que vous exigez et que vous obtenez vraiment des femmes hors de la convention sociale — c'est le plus drôle — le mensonge parallèle qui ne peut vous abuser en aucune façon. Ce mensonge, je vous l'ai refusé, cher prince, et l'éclair du dédain que j'ai vu passer dans vos yeux m'a obligée, à mon très grand regret, de vous classer parmi tout le

monde. J'espérais mieux de vous, je ne m'en cache pas. Si à cette insolente affirmation d'un orgueil de ma«^ i liberté vous aviez répondu par un orgueil égal, s'il vous | était monté au cœur une folle ambition de tout effacer-' de ma vie, ne fût-ce que pour un jour, par une volonté , souveraine de laisser sur votre passage une marque ^ ineffaçable, Panthéa, conquise, pouvait se donner. Mais il arrive que vos sentiments sont de la foule, et je ne saurais aimer qu'un caractère. Vous n'avez sans doute pas remarqué mon sourire quand vous m'avez exprimé la crainte que Tordre conjugal suivit de « trop près la nature ». C'était la réponse anticipée de mon indifférence à l'involotitaire dédain de votre regard tout à l'heure. Ce sentiment passager qui fut le vôtre à mon égard, souffrez que je le retourne pleinement à cette ,. heure et de façon plus durable. Nous n'irons pas plus loin.

— Mais, chère amie, vous vous êtes méprise...

— Mon amitié pour vous ne va pas jusqu'à feindre de le croire. Quand ma beauté s'envolera, je ne dispa- . raîtrai point comme Myrto, car ce serait avouer une défaite. J'aurai un salon où vous rencontrerez la fleur de l'esprit parisien. Gardez-moi donc une fidélité, cher a prince. En ce temps là, vous m'aimerez moins, mais ' mieux, car vous aurez appris à me connaître, et, pour ^; vous donner votre revanche, je suis capable même alors, de vous faire honneur.

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