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MALUS VICINUS

Sainl-Juirs est le nom d'un village dans le canton de Sainte-Hermine. Couché au flanc du coteau, il domine un frais vallon de prairies plantées de peupliers, arrosées d'un ruisseau qui n'a pas de nom dans l'histoire. Une très modeste église romane hisse péniblement dans le ciel un lourd clocher de pierre parmi les ormeaux, les noyers. Les restes d'un vieux château, descendu de la dignité de forteresse au simple rang d'habitation rustique, attestent qu'en ce lieu, jadis, il se passa peut-être quelque chose. Mais les hommes l'ayant oublié et ne souhaitant point de l'apprendre, vivent dans l'indifférence absolue de ce qui n'est pas eux. Leur village leur paraît comme tous les villages, leur église, leurs maisons, leurs champs, leurs bêtes, comme toutes les églises, toutes les maisons, tous les champs, toutes les bêtes. Ils n'ont que vaguement l'idée d'autres pays sur la terre. Les journaux leur parlent de contrées inconnues, d'aventures étranges : il leur semble que cela soit d'un autre monde. Que leur importe, d'ailleurs, puisqu'ils ne se déplaceront pas, puisqu'il ne leur arrivera rien. Le passé est sans intérêt pour eux et l'avenir ne trouble pas la paix de leur sommeil. Le

présent c'est la récolte, le troupeau, le temps qu'il fait. Pour les choses du ciel, il y a le curé; pour les choses terrestres, le maire, le notaire, le gabelou, le percepteur : une simplification de la vie.

Les marchés et les foires pourvoient aux inquiétudes des esprits curieux des choses du dehors, mais aucun habitant de Saint-Juirs n'aurait lidée saugrenue de chercher dans son propre village la trace d'un événement digne d'être conté. L'amour lui-même y est sans drame, par la plaisante facilité des champs qui prévient les excès d'imagination en réduisant aux proportions d'un fait-divers la naturelle conjonction des créatures. On se dispute, sans doule, à Saint-Juirs, comme partout ailleurs, sur des droits de propriété, car le tien et le mien, fondement de « l'ordre social », sont, en retour, une cause permanente de désordre parmi les humains. Un délit de pâture, l'usage d'un puits, d'un chemin d'exploitation, une branche d'arbre qui dépasse l'alignement, une haie qui empiète sur le fossé, amènent des querelles, des procès, des dissensions (le familles dont l'importance n'est pas moindre dans le cercle du bourg que ne fut pour Vérone le conflit des Capulets et des Montaigus. Les siècles passent, l'homme d'autrefois, l'homme d'aujourd'hui se rejoignent par des manifestations inchangées de violence, auxquelles manque parfois l'excuse d'un intérêt enjeu, comme lorsqu'il arrive à Benvolio de tirer l'épée contre le bourgeois de Vérone qui s'est permis, en toussant dans la rue, d'éveiller son chien endormi au soleil.

Le paisible habitant de Saint-Juirs est étranger à de telles fantaisies. Cependant, une inscription latine au linteau d'une porte, sur la place de l'Église, atteste que, dans les temps passés, un érudit du lieu prit à cœur ces querelles du voisinage, au point d'en vouloir

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laisser la mémoire aux p;énéralions à venir. Une simple porte de pierre, qui donne accès dans un jardinet défendu par de hautes murailles. Derrière des buis, on découvre une maison trapue, qui parait remonter au siècle dernier, et ne se distingue en rien de ses congénères. Une servante sort, chargée de linge. Une femme coud à la fenêtre. Le battant se referme. Plus rien. L'œil machinalement se reporte à la pierre fendue en deux, où se lit, profondément entaillée, celte épigraphe savante : « Malus vicinus est grande malnm. »

Souvent j'ai passé là, et tout en reconnaissant ([u'un mauvais voisin est en elTel un assez grand mal, je me suis toujours demandé de quelles luttes épiques cette exclamation douloureuse était le témoignage. Était-ce la vengeance d'un impuissant, l'aimable ironie d'un philosophe résigué à l'inévitable ou le cri de triomphe d'un méchant, anxieux de donner le change en rejetant ses fautes sur l'être inofTensif qui ne sut que se taire?

Je regardais la maison de Dieu à vingt pas de là, et je me demandais si ce latin de sacristie n'était point imputable à quelque homme d'Eglise. Quel autre pouvait connaître assez de la langue sacrée pour atlemdre à ce degré de platitude épigraphique? N'y avait-il pas dans le trait émoussé comme une saveur de séminaire? Un homme V7'ai, harcelé par un mauvais voisin, eût rendu coup pour coup. Un prêtre devait riposter par une sentence de bréviaire. Ainsi je pensais, interrogeant la pierre sans recevoir de réponse, et sans prévoir surtout que le hasard, un jour, m'apporterait la solution du problème.

Le hasard vint à moi, il y a quelques années, sous la forme d'un petit cahier de comptes, trouvé dans l'étude d'un notaire voisin, et tombé en possession d'un de mes amis par voie d'héritage. C'est un cahier manuscrit

dont les chiflrcs n'occupent qu'une douzaine de pages. Sur la couverture de parchemin ces deux mots me frappèrent : « Malus vicinus ». Feuilletantles pages blanches, je découvris que le livret avait été commencé des deux côtés. Les comptes au front du volume, des notes au revers. J'y rencontrai des informations de nature diverse sur des naissances, des morts, des héritages. En tète, la date de 1811. Je vis défiler sous mes yeux les noms bien connus de quelques familles de Sainl-Juirs. Puis le titre fatidique : « Malus vicinus y^, suivi d'une longue histoire terriblement embrouillée. C'était le secret de la porte qui m'était révélé. Affaire de curés, comme j'avais pressenti.

L'abbé Gobert et l'abbé Rousseau, tous deux natifs de Saint-Juirs, avaient été ordonnés prêtres au sortir du séminaire de Luçon, vers 1760. Le cahier ne donne aucun renseignement sur leur famille. Je les suppose tous deux d'origine bourgeoise. Chacun, manifestement, avait quelque « bien au soleil ». Grands amis jusqu'à l'ordination qui amena la séparation inévitable. L'abbé Gobert alla s'installer comme vicaire au Vieux- Pouzauges, dont le curé siégea plus tard à la Constituante parmi les partisans des « nouveautés », et l'abbé Rousseau fut envoyé à Mortagne-sur-Sèvres, au cœur de la future chouannerie.

De leur vie, jusqu'aux approches de la Révolution, nous ne savons rien, sinon qu'ils demeurèrent en relations d'amitié. Ils se rendaient visite souvent. La promenade de Pouzauges à Mortagne en suivant la crête des collines du Bocage est une des plus pittoresques de notre belle France de l'ouest, si féconde en beaux paysages. Les vallées sont riantes, arrosées de jolis ruisseaux clairs qui courent en bruissant sur des fonds de cailloux, partout diversifiées de haies vives

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d'où s"('lancent en rangs serrés les grands fiUs d'ombrages. Asile inviolable de la paix du labeur champêtre. Le paysan naissait et mourait là sans avoir jamais rien SOUi>çonné du monde extérieur. Il y a trente ans, des spécimens du genre se rencontraient encore. Pourtant, quand on s'engage dans les chemins creux, sous l'épais taillis des branches, après avoir péniblement gravi les hautes pentes, parmi les rochers de granit, les brousses touffues de genêt entremêlées des ronces que se lancent de l'une à l'autre les souches centenaires, tout à coup c'est le miracle d'un jaillissement dans le ciel d'où toute la terre se découvre. Jusqu'à la Loire au Nord, où se dressent les tours de Saint-Pierre de Nantes, vers l'Ouest jusqu'à la mer, c'est un immense jardin de verdure baigné dans la transparente lumière bleuâtre qui rejoint la terre au ciel et donne l'objectivité de la planète lancée dans l'espace infini. Aujourd'lmi même, hommes et bœufs contemplent du même œil indifférent le merveilleux spectacle.

En ce temps-là l'évangélisalion du paysan — encore stupéfié de servage — par un clergé dont les chefs se piquaient d'incroyance, ne ressemblait guère aux abêtissantes mùmeries de nos jours. Lorsque l'abbé Goberl et l'abbé Rousseau, bras dessus bras dessous, s'arrêtaient dans quelque ferme, pour le repos de « la méridienne » après un frugal déjeuner, leurs libres propos edaroucheraient sans doute plus d'un séminariste aujourd'hui. Leurs vues d'avenir peut-être n'étaient pas très différentes. L'ardent libéralisme du bon curé de Pouzauges ne pouvait être étranger à son vicaire, et comment celui-ci, s'ouvrant aux idées nouvelles, aurait-il pu se soustraire au besoin de s'épancher dans le cœur d'un ami ?

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Cependant chaque jour poussait dune vague nouvelle .( le flot révolutionnaire. Sous la surface Irauquilie, des J forces inconnues s'accumulaient pour la dévastation ^ des prochaines lenipêtes. Enfin l'ouragan se déchaîna ] et vint bouleverser de ses trombes de fer et de feu le j paisible Bocage. Point de temps pour la réflexion. Chacun fut entraîné dans le conflit des éléments avant d"avoir pu se reconnaître. L'abbé Rousseau, de la Vendée blanche, ne pouvait refuser de suivre ses gars lorsqu'ils vinrent lui demander de les accompagner en proclamant qu'ils allaient se battre « pour le Bon Dieu ». L'abbé Gobert, de la Vendée bleue^ ne put rien trouver à répondre quant ses compatriotes lui dirent qu'ils se refusaient à faire cause commune avec l'étranger contre la France, et que la Révolution n'était autre chose que la réalisation de l'Kvangile sur la terre, en dépit des Pharisiens de ra'ncicn régime qui, au nom du ciel, s'appropriaient d'abord tous les privilèges dici-bas.

Les aventures de guerre des deux abbés n'ont point laissé de trace dans le manuscrit. Mention y est faite seulement du passage de l'abbé Rousseau à l'armée de Slofflet, sans autre explication. Plus loin, une note de trois lignes en style télégraphique nous révèle que l'abbé Gobert, « suivant la fatale pente », se défroqua, prit le fusil et fut laissé pour mort à la prise de Fontenay. Comment fut-il sauvé, on ne nous le dit point.

Le réducteur du cahier fait un saut jusqu'au Consulat, et nous apprenons que le « rétablissement du culte », au Concordai, eut pour résultat d'installer l'abbé Rousseau en qualité de desservant dans sa commune natale de Saint-Juirs. Trois ans plus tard, Gobert, « réfugié à Paris », oîi « il écrivait dans les feuilles », revint au pays où son bien venait de s'ac-

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croître de l'héritngede ronde Jean Renaud, propriétaire de la maison dont l'inscription latine fait aujourd'hui l'ornemiMit. La destinée, après avoir violemment séparé les deux hommes, après les avoir mis aux prises dans une atroce guerre, les replaçait soudainement face à face au foyer commun pour l'inlerrogation désintéressée des consciences, les juslilications, les réconciliations peut-être avant la mort...

Le lendemain de son arrivée, Gohert se trouva face à face ave'C Tabbé Rousseau sur la place de l'Eglise. Il alla droit à lui, sincèrement joyeux de le revoir, et les deux mains tendues. L'autre, qui n'avait pas eu le temps de se mettre en garde, ne put se défendre aussi d'un élan d'amitié. Les deux hommes se questionnaient terriblement des yeux, mais toute parole dangereuse fut soigneusement évitée. L'abbé, du reste, abrégea l'entrelien, alléguant qu'il était attendu au chevet d'un malade. On se dit au revoir, mais deux jours après, Gobert, allant h l'abbé qui passait, reçut pour toute réponse un froid salut, sans même une parole de banale courtoisie. Celait la rupture. La rencontre de l'oint du Seigneur avec le « défroqué » avait l'ait scandale dans la communauté des fidèles, et maître Pierre Gaborit, le président du conseil de fabrique, était allé chapitrer son curé de la belle manière. Un prêlre des armées du roi pouvait-il se donner en spectacle avec un suppôt de Satan, un r'^négat vivant dans les souillures de l'apostasie, un homme qui avait dansé la Carmagnole, disaiton, au pied de l'échafaud!

L'abbé Rousseau déconfit, écoutait, secouait la tête :

— Je l'ai connu autrefois, très bon, au séminaire. l*eul-èlre en n-l'û moins fait qu'on ne dit. Je pensais le ramener.

— Ou ne ramène pas le diable, répliquait violem-

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ment Gaborit. Vous ne voulez pas être une pierre de scandale, monsieur le curé ?

— Non, non, reprenait l'abbé, qui se voyait déjà dénoncé, excommunié, maudit.

De ce jour, les relations du prêtre et de son ancien camarade se bornèrent à un échange de coups de chapeau, car jamais l'abbé ne trouva le courage de refuser le salut au « renégat «, comme l'aurait voulu Gabarit. C'est pourquoi celui-ci conçut le projet de prévenir un retour éventuel de faiblesse en suscitant entre Thomme de Dieu et l'homme du diable tout co qu'il se pouvait d'inimitié.

L'abbé Rousf-oau était propriétaire de la maison contiguë à celle de Gobert, et Gaborit l'avait prise en location pour y loger son fils nouvellement marié. Un mur mitoyen, un puits commun, des prés qui se touchaient, des droits de passage dans les champs, c'était plus qu'il n'en fallait pour des contestations de tous les jours. Après quelque résistance, l'abbé Rousseau, sous prétexte qu'il ne pouvait avoir « rien de commun avec Satan », se laissait convaincre qu'il devait refuser tous « droits d'usage » à « l'ennemi ». Les réclamations de Gobert n'obtenant nul eCfet, des procès s'ensuivirent. Un seau de chaux fut jeté dans son puits. Les arbres de son verger furent tailladés à coups de serpe. Ses poules disparurent. Constat d'huissier, arrivée de la gendarmerie qui d'abord alla prendre ses instructions au presbytère. Moyennant une pièce d'argent, le domestique du « maudit » laissa courir la vache « révolutionnaire » dans la luzerne du clergé. L'abbé Rousseau, celte fois, ne put faire moins que de dénoncer le crime en chaire. Toute l'histoire de la révolution y passa — plutôt défigurée.

Gobert qui, peut-être, comme Talleyrand, son con-

l'vrve on défi-oculion, aurait lini dans les br.is de ri'gliso s'il avait eu l'illustration néci'ssaire pour solliriter le zèle d'un Diipanloup, concevait de tous ses liacas plus d'étonnement que de colère. Ce qui lui causa le plus dé surprise fut de trouver la justice injusie. Devenu philo^^ophe, il arriva pourtant à en prendre sun |i;irti. Seule l'amitié perdue lui était une douleur. Il tinit par soupçonner les manigances de Gaboril cl ( lierclia {)lusieurs fois à s'en expliquer avec r.cbbii liousscau lui-même, mais il ne rencontra que sileuce "bstiné, fin de non-recevoir.

C'est alors ([up, pour s'adresser, malgré tout, h l'ancien condisciple dans la langue qui leur était familière à tous deux, il lit graver au linteau de sa porte l'inscription qui dénonçait (îaborit comme la cause de leur commun malheur. Tous les jours, sortant du presbytère, l'abbé [lousseau pouvait lire l'appel touchant qui rejetait ainsi sur autrui ses propres fautes. Mais la w gloire de Dieu » ne lui permit pas d'y répondre comme, au fond de son cœur, il aurait voulu.

Il mourut le premier. Au grand scandale de tous, Gobert, « l'excomnmnié », l'accompagna jusqu'à sa fosse. Dès le lendemain, il donna l'ordre d'enlever l'inscription qui maintenant n'avait plus d'objet. Les maçons se mirent bientôt à l'œuvre et un coup de pioche maladroit avait déjà fendu la pierre en deux quand l'ex-abbé lui emporté soudainement par une fièvre pernicieuse. Les choses restèrent en l'état où l'on peut les voir aujourd'hui. Gobert s'en vint chercher, sans oreinus, le repos du cimetière non loin de son ancien ami. Ils sont encore voisins, mais bons voisins cette fois, et pour longtemps.

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