‹ Aux embuscades de la vieChapitre 6 sur 42 · GEDEON DANS SA TOMBE · texte numérisé non relu

GEDEON DANS SA TOMBE

Toute la H<dle aux Draps de Cracovie se souvient encore de Godéon-/^-/?icAe, fils de Manassé, qui excella dans le commerce des étoffes et mourut dans les voies du Seigneur. Ce n'est pas seulement p;ir sa prospérité que Gédéon lut notable. On le tenait universellement pour « un caractère », et le fait est que l'homme avait' reçu du ciel un ensemble de qualilés — bonnes ou mauvaises, mais curieusement équilibrées — qui le sortaient du commun troupeau.

D'aspect aimable et même jovial, Gédéon était un gros petit juif tout rond, avec une face blanche et rose où deux grands yeux bleus attendris, qu'on eût dits j toujours prêts à lui tomber sur les joues, mouillaient de passions généreuses ses moindres pnrules, qu'elles fussent de pii'té ou d'affaires. Juif or/A'^f/or^, il portait naturellement la longue lévite noire sous laquelle se dissimulaient les fr;inges de laine traînantes. Son abondante chevelure grise rejoignait une barbe soyeuse, vierge du fer, par le moyen de deux longues paillés, mèches cabiilistiques dont Jéhovah aime à voir battre 1 les tempes de ses fidèles. Le chef surmonté d'un chapeau haut de forme aux reflets impeccaMns, quand Gé-

il' on apparaissait sous les voûtes de la Soufcinilza. il se taisait un silence, et chacun attachait ses rogards à la

iiMl)le hou|t|M'lande — drap ou soie, suivant la saison — dont le.s poches offraient un asile sur aux arcanes du négoce universel.

Ne croyez pas qu'une telle autorité fût venue de liisard ou par quehiue coup de surprise. C'était le fruit il un long efïbrt, toujours heureux, parce qu'aucune entreprise, aucune combinaison ne fut jamais tentée que sur de laborieux calculs où toute chance, favorable on adverse, entrait en ligne de compte, Manassé avait a( quis un très petit bien dans le commerce des vieux habits, et l'on sait que les « vieux habits » des juifs polonais ont pour jeunesse Tâge où le reste de Ihumanité les ju^^e liors d'usage. En ce trafic, on ne peut ninasser bi aiicoup. C'est pourquoi Gédéon, à la mort de ^fanassé, vendit le fonds paternel, et alla sinstaller,

lis parade, dans la plus modeste échoppe de la Halle ■iir Draps.

(»n n'y fil pas attention d'abord. Les boutiques, en 'G lieu, sont de simples armoires à trois corps. Les deux portes de côté se rabattent en étalages. Le propriétaire s'installe au centre, sur une chaise, et je vous défie de passer sans qu'il soit tombé sur vous une averse de raisons pour acheter précisément tout le contenu des étagères. Gédéon, sortant de lantre noir qu'éclairaient seulement, tout au fond d'orbites décharnées, les deux grandes prunelles ardentes de sa mère, immobile pendant des heures sur un tas de chiffons, se 2rut dans le palais des rois. Emerveillé, mais calme, il sut disposer heureusement ses soies voyantes et tenter e passant. D'autres courent après l'acheteur, le solicitent, rinipcrlunent. Le modeste étalage, qui ne *!'omptait que sur l'agrément de sa marchandise, obte-

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nait la faveur. <( Ce sera meilleui- marché )>,pensail-on, , et l'on se laissait faire. Co fut le commencement d'une i grande destinée. ;

Vingt ans plus lard, Gédéon, déjà nanti de son surnom « Le Riche », avait femme et enfant? et occupait ; cette famille sous les arcades bourdonnantes qu'égayé | rarc-en-ciel des soies aux Ions d'Orieni. 11 avait gardé . l'humble comptoir et n'en voulut jamais changer. Mais il ne s'y montrait plus que rarement, occupé ailleurs j des grandes opérations machinées dans le silence de a ses nuits. Rachel et ses deux fils, Daniel et Nathan, le représentaient à la Soukinitza où il ne venait plus qu'à certaines heures pour s'informer des commandes. Là, c'étaient des bavardages sans fin avec les paysans, aux jours de marché, pour rabattre quelques kreutzers d'un foulard en toile d'araignée. Il n'y a pas de petits profits. C'est ainsi que se font les bonnes maisons. Cette con-'i duite excitait l'admiration de tous. D'ailleurs, comment marchander les hommages à Gédéon quand on le voyait distribuer les florins par centaines aux écoles, aux synagogues, à toutes les institutions de charité? |

Car Gédéon était double, comme beaucoup d'entre j nous, mes frères. En afTaires, son art sutttil d'absor- i hante rapacité n'aurait pas laissé diminuer son profit de la rognure d'une pièce de cuivre. « Ce n'est pas pour moi que je travaille, disait-il, c'est pour les pauvres. » Et comme c'était presque la vérité, on avait honte, en lui résistant, de montrer un mauvais cœur. On se laissait prendre à la bonne humeur souriante, à la bonté familière des propos, et l'on n'était pas trop dupé, puisque Gédéon, vainqueur dans l'âpre lutte pour la vie, avait pour principale joie de tendre une main fraternelle aux vaincus. Tels ces milliardaires américains, dont l'enrichissement démesuré couvre le sol de

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ruines autour d'eux, et qui s'en([uièrent à loul venant de l'usage humanitaire auquel il conviendrait d'alTecter la fortune ainsi accumulée. A Carnegie, cet ogre niais qui arrête les gens au coin des rues pour leur deinander ce qu'il doit faire de son argent, je connais quelqu'un qui a répondu : « Le rendre aux gens à qui vous l'avez pris. »

Gédéon ne pouvait envisager la question de ce point de vue. L'idée ne lui pouvait venir de demander conseil à quiconque, soit pour amasser soit pour rendre. Sa pensée principale, serrant de près les desseins de irafic, était de religion. La poésie du judaïsme l'enflammait dune ardeur qui ne se pouvait satisfaire que par le sentiment d'une collaboration efl'ective à l'œuvre traditionnelle de ses pères. Les dons de charité n'étaient pour lui qu'une simple conséquence. Son but était l'accomplissement de « la Loi ».

Daniel et Nathan, élevés dans cetle leçon, vivaient dans le respect muet de l'autorité paternelle. Depuis les patriarches, le chef de famille en Israël, comme chez tous les peuples d'Orient, est demeuré un souverain sans contrôle. Les fils de Gédéon ne pouvaient donc concevoir aucun regret des générosités de leur père. Comme à celui-ci, le service de Jahveh leur paraissait suprême. D'ailleurs, dressés par lui, initiés à toutes les combinaisons d'échanges qui consistent à recevoir plus pour donner moins, ils se sentaient au cœur une invincible puissance de conquête.

— Ils ont mieux que de l'argent, disait Gédéon : ils savent en faire.

Sur un seul point, peut-être, on eût trouvé quelques ferments de controverse dans la famille. Gédéon metlait son orgueil de richard à vivre modestement. Jamais il ne voulut admettre plus d'une servante dans la mai-

son. Les jeunes gens, vaniteux d'une autre pùte, eussent trouvé plaisir à éblouir les douze tribus. Comme on ne leur en fournissait pas le moyen, ils prirent le parti d'essaimer. Pendant les longues soirées de tout un hiver, il ne fut pas question d'autre chose. Gédéon ne chicanait point sur une mise de fonds importante, sachant très bien qu'il faisait à coup sûr une très bonne affaire. Un ennui seulement lui venait de lancer sa progéniture « dans les villes de l'Occident ». Sous peine de se fermer les voies du succès social, il fallait quitter la lévite orthodoxe, couper les deux mèches en tirebouchon sur les tempes. Sans attacher plus d'importance qu'il ne faut à ces signes extérieurs, Gédéon s'affligeait de ce qui lui semblait une humiliante concession.

— Père, dit Daniel, les juifs orthodoxes de Russie sont obligés de se couper les cheveux suivant ledit du tsar. Même sans paillés, Jahveh les reçoit dans son sein, car c'est un cas de force majeure.

— Oui, c'est cela, force majeure, répondit Gédéon avec un signe d'assentiment. Ma seule crainte c'est que j'ai toujours vu qu'une première concession était l'engrenage d'une autre. Où vous arrêterez-vous? Peutêtre, un jour, pour le « succès social », penserez-vous à vous faire chrétiens?

— Cela, jamais ! s'écrièrent tout d'une voix Daniel et Nathan, au comble de l'horreur.

— Oui, oui. Je sais que vous n'y pensez pas. Vous êtes pénétrés, comme moi, de la grandeur de notre race, et vous admirez, comme moi, le miracle de sa destinée. Par leurs livres saints, les juifs ont conquis l'Occident. C'est sur notre pensée que s'est modelée la pensée de nos dominateurs. Sachez que, tout au fond, c'est pour cela qu'ils nous maudissent, sentant qu'ils

iTont à leur sorvico que la force brutale et qu'ils vivent lie noire génie. Vaincus, nous tenons nos maîtres asservis. Jusque dans leur hérésie — une hérésie juive — ils proclament la supériorité tlu peuple élu de Jahveh. (Juand leur Dieu a voulu s'incarner dans 1 homme, il a fait choix dune Juive. Il est né Juif. Il a promis l'accomplissement de la Loi. Ses apôtres sont Inifs. Entrez dans leurs temples, vous n'y verrez que des statues de Juifs qu'on adore à genoux. Quelle douleur, quand éclatent de toutes parts tant de signes de notre grâce, de voir les premiers d'entre nous par la richesse rechercher l'alliance des aristocrates barbares l^ar qui nous fûmes subjugués! Quelques-uns, demeurés juifs, font dos donations aux églises du Christ pour conquérir la faveur des peuples ou des rois. D'autres -(^ résignent k la tache du baptême. Daniel, et toi, Xathan, si vous étiez capables d'un tel crime, vivant, je vous maudirais; mort, je me retournerais dans ma tombe.

Saisis d'effroi à cette horrible menace, Daniel et Nathan se levèrent, et d'un même élan jurèrent, en invoquant le Seigneur, de vivre « en bons Juifs », comme leurs aïeux.

— C'est bien, dit Gédéon, je reçois votre serment. N'oubliez pas que, si vous y manquiez, je me retourne nerais dans ma tombe.

Daniel et Nathan acquirent de grandes richesses par tous les moyens que les lois tolèrent. Gédéon retourna à'ses ancêtres. Par testament, il avait distribué la plus grande partie de sa fortune en aumônes. Une somme considérable restait encore à chacun de ses fils, avec une lettre où sa tendresse avait consigné de suprêmes conseils. Le dernier mot était : « Si jamais l'un de vous devenait chrétien, répudiait la foi pure d'Abraham pour

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l'idolâtrie chrétienne, je me retournerais dans ma lonil)o. »

La vie passa. Daniel et Nathan, comblés de richesses, ne se connaissaient que des amis ù la ville, à la cour, et surtout parmi ces grands seigneurs qu'un service dargent oblige quelquefois dans le désordre de leur magnificence. Daniel voulut se marier. La fille d'un prince pauvre se trouva tout à point. Mais il fallait se convertir. Le Vatican lui conférait un titn-'. De la simple classe des manieurs d'argent, le fils de la Halle aux Draps s'élevait aux spTières supérieures de la politique du monde. Daniel n'hésita pas. Son frère absent le trouva comte chrétien au retour.

Entre les deux fils de Gédéon, il n'y eut point de scène violente. Nathan comprenait tout. Une pensée, toutefois, le tenait en tourment.

— Je reconnais avec toi, disait-il, que les chrétiens ne sont qu'une secte d'Israël, des fils de la synagogue, et que tu restes dans l'esprit de notre foi, agrémentée seulement de superfétations discutables. Mais il n'en reste pas moins que nous avions juré à notre père... Il n'avait que trop bien prévu ce qui arrive. Et tu sais ce qu'il avait dit"? « Je me retournerais dans ma tombe. »

— On parle comme ça...

— Gédéon, fils de Manassé, n'était pas homme à parler pour ne rien dire. Songes-y, Daniel, si nous soulevions la dalle funèbre, et que, à nos yeux...

— Nathan, ne dis pas cela, je t'en prie. La seule pensée me glace d'effroi.

Les deux frères, jadis indissolublement unis, s'éloignèrent peu à peu l'un de l'autre : Daniel, oublieux, plutôt gai, gentilhomme non exempt d'arrogance, aimablement trompé par son épouse chrétienne, mais, avec ou sans ce secours, faisant souche de grand sel-

,^I1o^l^ ; Nalliaa, morose, inquiet, sourdement envieux d'un honlieur payé, jugeait-il, au delà de son prix. Quand une question d'intérêt les rapprochait pour un jour, Nathan finissait toujours par revenir à son thème :

— Notre père a dit: « Je me retournerai dans ma tombe ».

Et Daniel, ne trouvant pas de réponse, brisait l'entretien là-dessus.

Puis Nathan, tout à coup, de triste devint joyeux : de sévère, indulgent; de sermonneur, souriant aux fautes d'autrui. Le changement frappa Daniel d'autant plus vivement que doux fois il avait r-encontré son frère sans que celui-ci lui dit un mot de leur père et de sa parole terrible. Enfin, il eut le mot de l'énigme : Nathan avait reçu le baptême à son tour, et devenait l'heureux époux d'une veuve dépourvue de ressources, qu'un acte du souverain autorisait à reporter sur son nouvel époux un litre féodal menacé de tomber en quenouille. Par gratitude, Nathan avait promis que Daniel et lui « veilleraient » au prochain emprunt.

— Alors, s'écria Daniel, furieux, en apprenant la grande nouvelle, c'est donc pour devenir chrétien à ton tour que tu m'as méchamment tourmenté, à toute occasion, en me parlant de notre père qui, à cause de moi, s'était « retourné dans sa tombe » ? Et moi qui avais dos remords I Oui, j'avais l'air heureux, n'est-ce pas? Eh bien ! mes nuits étaient troublé<^s. Je ne savais plus que faire. Il y avait des moments où la pensée se présentait à moi de revenir à la synagogue. Eh bien! si c'est vrai, ce que tu m'as dit, si notre père véritablement s'est retourné dans sa tombe, tu avoueras que maintenant tu y es bien pour quelque chose. Voyons, parle. Qu'en dis-tu?

— Je dis, reprit Nathan, sans s'émouvoir, que je me

suis tout simplement montré le fils le plus pieux dans cette afTaire. Je n'ai rien à retirer de ce que j'ai dit. Tu es cause que notre père, Gédéon, fils de Manassé, s'est assurément retourné dans sa tombe. Cela n'est pas douteux. Mais, grâce à l'acte auquel je me suis résigné, il n'a pas manqué de se retourner à nouveau, suivant sa promesse formelle, et le voilà désormais tel que nous l'ensevelîmes, tel qu'il doit rester toujours. J'ai réparé ta faute. Notre père te pardonne. J'acceple tes remerciements.

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