‹ Aux embuscades de la vieChapitre 7 sur 42 · SIMON, FILS DE SIMON · texte numérisé non relu

SIMON, FILS DE SIMON

Simon, fils de Simon, arrivait au terme de sa carrière sans avoir pu jamais goûter le fruit d'un elTort continu pour l'acquisition des richesses qui représentent le bonheur. Fils de Sem ou de Japliet nous sommes fort enclins à rechercher le signe représentatif de toutes les satisfactions où aspirent les cupidités diverses de notre vie. Ce n'est pas que Simon, 111s de Simon, de la tribu de Juda, eût jamais considéré l'avantage des félicités à venir de la possession d'un trésor. Non , la question de l'emploi possible d'une accumulation monétaire n'avait jamais occupé son espril énergique mais simple. Toujours tendu vers le but unique de la convoitise, il ne s'en était jamais promis d'aulre jouissance que de convoiter avec succès. Los beaux habits ne le tentaient pas. Il convient, quand on a pu fixer la richesse au passage, de la couvrir d'un voile de pauvreté, jiour ne pas tenter le méchant, prompt à s'approprier le bien d'aulrui. Les joyaux, les pierres rares, les vases précieux, la vaisselle de luxe, les tapis, les tentures, le luxe des habitations, les chevaux, ne sollicitaient point son envie. Il n'en avait que faire et ne comprenait-point les vaniteuses joies venues de la possession

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de ces choses. Son rêve n'était pas davantage des beaux corps, parfois accompagnés d'une âme, qui s'obtiennent à des prix débattus pour des voluptés ineffables. Simon, lils de Simon, distinguait fort vaguement entre les esthétiques diverses de telle ou telle (ille trÈve et n'aurait pas donné le moindre maravédis pour la différence de l'une ou de l'autre.

Son désir ingénu n'allait qu'aux métaux en monnaie. Or, argent, bronze, découpés en rondelles, frappés . d'une effigie, lui paraissaient, comme ils sont en elfet, la plus grande merveille du monde. L'idée de les entasser bien comptés en des sacs, de les empiler par hautes rangées brunes, blanches ou jaunes, en des coffres à serrures compliquées l'emplissait de délices surhumaines. Et le miracle du métal est si grand que, même absent, simplement représenté par une feuille de papier pourvue des formules nécessaires, et portant avec l'estampille de César des signatures de poids, la jouissance de posséder ne se trouvait pas moindre. Certains raffinés même jugent qu'elle s'accroît à l'idée d'enfermer • loin des cupidités du monde sous un si mince volume un si vaste trésor.

De tout ceci, d'ailleurs, Simon, fils de Simon, n'avait* connu que les visions du rêve qui déjà lui semblaient infiniment plaisantes. Qu'eûl-ce été si la réalité avait pu suivre les folles chevauchées d'une imagination délirante? Mais ce bonheur ne paraissait pas fait pour le Juif misérable qui jusqu'ici s'efforçait vainement à la conquête de l'or. L'or pour l'or et non pour les vains simulacres de plaisirs contre lesquels des malheureux l'échangent, dans leur folie. L'or était beau, l'or était fort. L'or était souverain du monde. Si Simon, fils de Simon, avait essayé de se représenter Jahveh, il l'eût conçu comme un or emplissant Tinlinilé de l'étendue.

DANS LA Fui Gl

Cependant il lrnîn;iit des babouches lannentables dans la boue de son village galicien el s'affublait d'une loque graisseuse où faisaient tache quelques rares îlots de propreté. Il était pauvre, et même affligé de misère, auriez-vous pensé. Mais la lumière dorée d'une infatigable espérance illuminait sa vie.

Il marchait à l'étoile, à l'étoile d'or d'un rêve qui ne liiiirait qu'avec le rêveur. Toujours en action. Toujours ;\ la veille d'un coup heureux. Jamais au lendemain. <"e qu'il avait tenté, ce qu'il avait formé de combinaisons, tendu de pièges à la sottise humaine, vaudrait un volume d'histoires. Il semblait qu'aucune partie de -'énie ne lui manquât pour réussir. Cependant il

houait toujours, et s'était fait une réputation de sa mauvaise chance. Il avait couru le monde, mêlé à des L'nlreprises considérables où il apportait des idées dont un autre tirait profit. Il savait acheter et vendre conmie le plus grand trafiquant, comme le plus petit. Tout lui avait passé par les mains de ce qui est sur le marché public de nos villes, et tout aussi de ce qui se négocie sur les marchés secrets, depuis les honneurs — et l'honneur — jusqu'à la chair vivante, depuis la gloire jusqu'à l'amour. Et maintenant le voilà, allégé d'illusions perdues — je parle de ses illusions sur les autres — rêvant pour la millième fois sa revanche.

Il avait pour confident de ses rêves son fils Ochosias, adolescent de la plus belle espérance, initié par lui à tous les mystères des négoces. Ochosias profitait des leçons, manifestant des aptitudes, mais sans jamais s'élever pourtant jusqu'au sublime de son père. Sa préférence était du trafic monétaire.

— L'argent, disait-il, est la plus belle marchandise. Achat, vente et louage, tout est profitable pour qui sait

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s'y prendre. Si vous y conseillez, mon père, je m'éta- ' blirai banquier... à la semaine. 4

— Fou, répondait Simon, fils de Simon. Le commerce 1 de la monnaie a sûrement de grands av;uitages qui '' frappent la vue même des sots. Mais pour trafiquer du J capital, il faut l'avoir, ou trouver quelque simple gentil " qui vous le prèle à bon compte. Encore demandera-t-il j des garanties. Où sont tes garanties? j

Et comme l'autre haussait les épaules.

— Écoute, continuaThomme d'expérience, le moment est venu de te soumettre un projet qui me hante, et dont je me promets un bénéfice rare.

— Parlez, parlez, mon père, s'écria vivement Ochosias, frémissant de race au « bénéfice rare » comme à l'appel des cuivres un cheval de guerre.

— Voici, dit l'autre, sans se hâter. J'ai longtemps réfléchi sur les aventures de ma vie. Je puis dire sans me vanter, que l'habileté commerçante de Simon, fils de Simon, n'est en aucun lieu dépassée. Vivrais-tu l'âge : des patriarches, Ochosias, tu pourras rencontrer plus heureux que ton pf're : plus expert en tralics, cela ne t'arrivera pas. Et pourtant je n'ai point réussi... jusqu'à présent du moins. Car l'avenir est dans la main du seul Jahveh qui décide des choses.

Les deux hommes se courbèrent dévotement en signe de soumission au Seigneur. j

— Que m'a-t-il donc manqué? reprit Simon, fils de I Simon, qui suivait son idée. Rien de m.oi, je le dis avec j la conscience d'un orgueil justifié. Rien de moi, tout de ce qui m'est extérieur. Ce n'est pas un secret. Tout le monde le proclame. Interroge les gens. Chacun te répondra : « Simon, fils de Simon, n'est pas un Juif ?■ ordinaire. » Quelques-uns même ajouteront : « C'est le plus grand Juif de son temps ». Je ne vais pas jusque-

là. Il faut toujours laisser de la place pour quelqu'un. Mais où l'opinion sera unanime, c'est pour proclamer celle vérité sinj^ulière : « Simon, fils de Simon, n'a pas de chance. Il ne lui a manqué que la chance. » Voilà la vérité toute simple. Il n'y a rien à dire après cela.

— Eh bien? haleta Ochosias, tendu vers quelque chose de nouveau.

— Kh bien ! il faut avoir la chance, voilà le mystère, et je l'avoue, j'ai résolu de l'avoir.

— Comment?

— Mais elle est à la portée de tout le monde, mon enfant. Tu ne peux faire autrement que de le voir. Une institution d'Klat. par les soins de l'empereur François- Joseph, catholi(jue du Christ, distribue imparlialement la chance à tous les sujets de l'empire, chrétiens, juifs ou mahométans.

— La loterie? fit dédaigneusement Ochosias, avec une moue.

— La loterie, tu l'as dit, la loterie qui chaque jour nous offre, pour faveur grande, une chance que nous laissons passer.

— A moins, réfléchit l'adolescent dont le visage s'éclaira, que vous n'ayez quelque moyen de prendre le numéro gagnant.

— Allons donc! Je savais bien que le sang parlerait en toi. Tu y arrives.

— Voyons. Sérieusement. Vous avez un moyen?...

— Peut-être. Dis-moi, qui donc est maître de la chance ?

— Jahveh, vous le disiez vous-même tout à l'heure.

— Oui, Jahveh, ou quelque Dieu de l'étranger s'il en est de plus fort que Jahveh, ce que je ne peux pas croire.

— Les autres Dieux peuvent être grands, comme

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Baal, ou Mammon qui n'est pas méprisable. Mais Jahveh J est le plus grand de tous. Il a dit : « Je suis l'Éternel » • Et il l'est. =

— Sans doute. Cependant il est dans le monde plus , de mystères que nous n'en pouvons connaître, et Jahveh permet à d'autres puissances du Ciel d'étranges usurpations...

— C'est une épreuve.

— Je te crois. Mais je n'ai plus le temps de me tromper. Alors, voici ce que je me suis dit : Adonaï, le Maître lient la chance en ses mains. C'est Jahveh, suivant ma croyance. Il se peut toutefois que ce soit le Christ, Allali, un autre encore. J'épuiserai, s'il le faut, le dictionnaire des Dieux de l'homme qui est, dit-on, une œuvre de longue haleine. Quelque soit le Dieu le plus fort, il fiiut le tenter, le séduire, l'acheter pour dire les choses tout crûment. C'est ce que j'ai résolu de faire, en commençant l'épreuve bien entendu par Jahveh, le ; dieu d'Abraham et de Salomon, celui qui par-dessus tous les autres a mon adoration. Demain c'est le Sabbat. Aujourd'hui je vais prendre au hasard un billet à la loterie impériale dont le gros lot est de cinq cent mille florins, et demain, prosterné sous le voile, dans le temple du Seigneur, je lui promettrai, si je gagne, de lui donner...

— Dix mille florins, proposa bravement Ochosias.

— Dix mille grains de poussière ! cria Simon, fils de Simon. Impie qui lésines avec ton Créateur! Dix mille florins ! Tu crois qu'au cours des choses, on a un Dieu, un bon, pour ce prix-là. Triple bête ! Sache que c'est cent mille florins que j'offrirai à Javeh, sans une parole de marchandage. Cent mille florins ! Qu'en dis-tu? Voilà comme il faut faire quand on a des sentiments religieux.

DANS LA l'Ol 6".

Ocliosias, efTrayé, se taisait. Après un silence, pourtant, il murmura :

— Vous avez raison, père. Aujourd'hui on ne peut pas avoir un Dieu, un vrai, au-dessous de ce prix-là. Mais cent mille florins ! avouez que c'est efTrayant d'abandonner un tel monceau d'or, fût-ce à Jahveh luimême.

— Ochosias, il faut savoir être généreux en affaires. Avec tes dix mille florins, je n'aurais jamais le gros lot. Tandis qu'avec mes cent mille... nous allons voir.

Et Simon, fils de Simon, (H comme il avait dit. Il prit son billet de loterie, fil serment devant le Thora d'attribuer cent mille florins à Jahveh, en cas de gain, et attendit paisiblement trois mois pour apprendre que le billet gai:;nanf n'était pas le sien.

Ochosias et Simon, fils de Simon, là-dessus délibérèrent. A quel Dieu s'adresser? Jahveh avait faibli pour quelque cause. Ëlait-il donc possible que les siècles eussent fortifié contre lui une autre puissance? Tout arrive. Cependant Ochosias émit l'avis que Jahveh, malgré son bon vouloir, pouvait avoir été empêché par quelque engagement antérieur.

— Un autre Juif, avoir promis cent mille florins à rÉternel? prononça sentencieusement Simon, fils de Simon. Non, Il n'y a que moi pour ce coup-là.

Cependant, sur l'insistance d'Ochosias, dont la foi en Jahveh ne se trouvait pas ébranlée, il voulut bien recommencer. Cette fois il attendit six mois... pour un identique résultat.

Alors il fallut prendre un parti, et les deux hommes s'accordèrent à penser qu'après Jahveh, c'était à son fils Jésus, Juif, fils du Juif Joseph et de la Juive Marie, que revenait l'honneur de la tentative prochaine. Donc Simon, fils de Simon, prit le premier billet de lolerie

et s'en fut dans l'église du Christ, où, dûment aspergé ' d'eau bénite, agenouillé <\ la mode du lieu, il prit l'en- I gagement solennel de faire au crucitié, moyennant le 3 gain du gros lot, un don de cent mille florins. Sa parole i donnée, Simon, fds de Simon, regarda de tous côtés pour voir s'il se produisait quelque signe, et n'aperce- i vant rien qui put le concerner, il se retira, non sans avoir répété sa promesse et gratifié le Dieu de quelques génuHexions supplémentaires.

Le temps passa. Simon, fils de Simon, et Ochosias vaquèrent à leurs menus travaux, se gardant de toute parole qui put contrarier la Puissance dont ils attendaient la faveur. Jahveh même, pendant ce long temps, demeura comme exclus de leur pensée. L'Autre n'aurait eu qu'à se montrer jaloux...

Et puis tout à coup le miracle. Simon, fils de Simon, a gagné le gros lot. Il a douté d'abord, craignant un mauvais tour des esprits invisibles. Mais il a fallu se rendre à l'évidence. La banque très catholique a payé, et déjà les cinq cent mille florins se trouvent en lieu sûr. Après quelques tressaillements nerveux, Simon, fils de Simon, a vite retrouvé la pleine possession de luimême. Cependant il est visible qu'il réfléchit profondément. Ochosias, très agité, vainement l'interroge. Il n'obtient que de vaines réponses, sans signification déterminée. Des « Oh ! » des « Ah! » des « pi-ul-être » j et des « nous verrons » qui ne révèlent rien de ses | pensées. Ochosias, à la fin, n'y tient plus. Il veut savoir | ce qui se passe dans l'âme de son père, car, il est, luimême, agité d'un doute terrible. Le génie de Simon, j fils de Simon, est admirable de s'être frayé cette voie ! vers la richesse récalcitrante, et, suivant l'apparence, ; la mort mettra prochainement Ochosias en possession i de ce trésor. Mais, quoi! Faut-il donc reconnaître que :

Jaliveh est sans force el que c'est le Christ la Puissance? Ocliosias frémit à cette pensée, car, enlin, si le Christ peut plus que celui qui pouvait tout jadis, si c'est au Christ que h' pouvoir suprême est échu maintenant, c'est au- Christ (pi'il faut se rendre. La conversion s'impose. Passer du temple de Jahveh aux autels de son ennemi et payer pour cela une énorme redevance. Horreur !...

En des propos entrecoupés de réticences. Ocliosias fait douloureu'^ement l'aveu de ses angoisses.

— Faut-il donc croire que Jésus est plus fort que Jahveh? El quelles conséquences! Ce serait la religion de Jésus la vraie? Ce n'est pas possible. Qu'en ditesvous, mon père?

— Faible croyant, qui as douté, reprend d'une voix douce, avec un éclair dans les yeux, Simon, fils de Simon. Je puis le rassurer d'un mot. Car je n'ai pas douté, moi. J'ai saisi clairement la vraie raison des choses. Jahveh n'est pas de ceux que l'on abuse, même sans le vouloir. Il sait tout. Il prévoit tout et fait en conséquence. La preuve qu'il esl plus fort que Jésus, c'est qu'il a bien compris, lui, à deux reprises différentes, que je ne pourrais jamais me séparer des cent mille florins inconsidérément promis. Il nous connaît. Il n'attend pas de nous l'impossible. L'autre s'est laissé prendre à ma bonne foi, dont je fus dupe moi-même. Jahveh seul est grand, mon fils.

— Jahveh seul est grand, répéla Ochosias, l'àme divinement soulagée.

Et le 5 deuv hommes, front courbé sous la Toute- Puissance, adorèrent.

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